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Notes linguistiques dans un café (André Markovicz)

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Marco B
Admin

Messages : 422
Date d'inscription : 30/01/2013
03052014

Notes linguistiques dans un café (André Markovicz)

Message par Marco B

Doit-on présenter André Markovicz ? Poète et traducteur, on lui doit une traduction complète des œuvres de Dostoïevski, publiée chez Actes Sud et achevée en 2002. Invité à animer un atelier de traductions par le Svegliu Calvese, il vient de mettre en ligne des notes linguistiques concernant la langue corse qui nous ont vivement intéressés. Il n'y a donc pas qu'une désespérante vacuité sur les réseaux sociaux, et l'on y trouve parfois de vraies perles littéraires. C'est ainsi avec une grande amabilité que l'auteur nous autorise à relayer ici un texte qui ne peut que nous parler, profondément, et intimement.




Calvi,
Notes linguistiques dans un café.


Je suis donc à Calvi, invité par le « Svegliu Calvese ». — nous avons fini « La demande en mariage », je veux dire, vraiment, je crois, fini-fini, relu, revérifié tout par rapport au russe, à la virgule, nous avons lu le texte dans les deux langues… pour être bien sûrs que ça marchait, c’est-à-dire que, ce qu’on pouvait dire en russe, on pouvait le faire entendre en corse, et dans une langue vivante, entendue par les gens — vivante, mais qui accueille des intonations, des tournures encore inconnues. Inconnues, mais possible. — Puisque c’est ça, le but d’une traduction. Elargir, autant que faire ce peut, le possible d’une langue… Bref, bon, pendant la lecture publique, les spectateurs riaient beaucoup, et ils étaient surpris… Ensuite, à partir de cette lecture, et des défauts que nous y avions sentis, nous, nous avons recommencé une fois encore, pour que les tics de langage des personnages soient compris comme des tics de langage… Et maintenant, voilà que nous traduisons « l’Ours ». Nous n’aurons pas le temps, puisque je repars samedi matin, mais enfin, bon, nous allons essayer.

*

Nous travaillons de 16h à 19h, 19.30. Ce qui fait que, le matin, une fois que j’ai fini, moi, ma matinée de travail (qui n’a rien à voir avec ça, évidemment), je peux me promener un peu, ou faire comme je fais d’habitude… pas du tourisme, certes, mais juste rester dans un café, et voir, juste écouter, travailler sur mes textes, mais tranquillement, avec la vie autour.

*

Des notes sur l’état de la langue corse ici, venues d’un étranger total et qui, donc, ne prétendent qu’à être que ce qu’elles sont — des impressions. Sur ce que j’entends, comparé à ce que j’entends en Bretagne.
Je note cette évidence, mais qui, pour moi, n’en est pas une : à Calvi, on entend le corse. Je veux dire, dans aucune ville de taille comparable à Calvi (5000-6000 habitants), en Bretagne, aujourd’hui, on n’entend guère parler le breton. Evidemment qu’on parle breton à Rostrenen, mais, par exemple, dans les cafés de la Place du centre, du moins quand j’y étais, je n’ai jamais rien entendu en breton. Les villes, en Basse-Bretagne, sont, disons, à 90% francophones. Ici, je suis au café, comment ça se passe ?
Les gens parlent. Si ce sont des gens de 50-60 ans (et plus), ils parlent corse, en mélangeant des phrases françaises très souvent. Ils parlent corse, et, par exemple, dimanche, ils préparaient le tiercé : une phrase en corse, une expression française, quelques phrases en français, et puis, on repasse au corse. La langue est finalement indifférente, et l’intonation est la même d’une langue à l’autre. Au point que j’ai du mal à distinguer. Quand ils parlent français, ils parlent toujours corse, si je puis dire, pour la rythmique, pour les accents. — Les hommes de 30-40 ans parlent français, mais passent au corse avec la même aisance, surtout quand ils répondent aux vieux, à part que le schéma est inversé : une phrase en corse, la conversation en français, et, de nouveau une expression, ou une phrase en corse. Et là encore, c’est une question d’accent, d’intonation, et, évidemment, de sujet de conversation. Les plus jeunes parlent français, et leur intonation est presque entièrement française. Je n’ai perçu un accent qu’une seule fois, quand un jeune gars, — 18-20 ans, je suppose, — a dû être énervé par quelque chose, et a levé la voix, et là, dans l’émotion, l’accent, très fort, est apparu. Vous comprenez bien la valeur de mes notations ethnologiques : je suis resté dans ce café, en tout et pour tout, une petite heure, même pas. Et je n'ai pas écouté tout le temps, quand même. J'ai travaillé.
Des dames qui discutent. Une dame assez âgée, une autre plus jeune, quelques autres, la quarantaine. Elles parlent français entre elles, avec un accent corse très prononcé. Des petits enfants qui jouent autour — eux, leur français est parisien. Arrive une dame plus âgée — elle les salue en corse, et la conversation passe au corse, immédiatement, avec un peu de français. En fait, là encore, il n’y a pas de différence. Nous en sommes à un stade, j’ai l’impression, où les deux langues coexistent dans une espèce d’état d’indifférenciation. Comme s’il n’y en avait qu’une, au fond, et que, dans la conversation banale, elles étaient interchangeables.
C’était sans doute l’état du breton il y a trente-quarante ans. La langue est encore là partout, vivante, — normale. Je dis « encore ». Dans une génération, je crois bien que ce ne sera plus pareil. Comme si on voyait le basculement.

André Markovicz
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Message le Sam 3 Mai - 13:43 par JF Rosecchi

Un immense remerciement à André Markovicz.

Une heure dans un café est parfois plus précieuse que dix-mille.



(Marco, je crois qu'on va regretter longtemps de ne pas être montés à Calvi ! Mais bon, on ne pouvait pas.)

Message le Sam 3 Mai - 17:08 par Francesca

très intéressante mini'enquête sociolinguistique, par une regard extérieur et neutre : tout y est.

Quand deux corsophones se rencontrent, qu'est-ce qui fait qu'ils parlent surtout français? ou qu'ils parlent corse? La compétence peut être présente et rester passive.
Le ressort principal apparaît bien dans ce texte : ils parlent corse en présence d'un "entraîneur" naturel : le corsophone natif! Quand ceux'ci seront morts, que restera-t-il?

Avez vous remarqué qu'après avoir écouté une émission en langue corse, on parle corse d'abord, spontanément? Mais cela ne dure pas. L'effet d'entraînement est essentiel.

L'avenir de la langue est chez les enfants : le texte, là, ne nous laisse aucun espoir : ils parlent m^me avec un "accent parisien".

Bon il est trop tôt pour que je noie mon désespoir dans le whisky. TOut l'heure, à l'heure de l'apéro Smile

Message le Sam 3 Mai - 18:46 par Marco B

C'est un texte édifiant, et pas de n'importe qui.

On connait tous cette réalité, mais vue et décrite de cette manière-là (et surtout neutre) ça ne peut que pousser à réfléchir, ou à être plus lucide, ce qui est plus ou moins la même chose.

J'avais presque envie de lier ce texte au débat sur l'avenir  la littérature d'expression corse, en lui-même je trouve qu'il nous apporte des éléments de réponse. Mais bien sûr il nécessitait le traitement à part qui convenait.

(Sinon, oui, Jean-François, on aurait dû monter à Calvi, mais si j'étais monté à Calvi... enfin, bon, voilà.)

Message le Sam 3 Mai - 19:58 par Francesca


lucides mais pas résignés Smile .

Pour ma part je réfléchis tous les jours et m^me la nuit à toutes ces questions . Dommage que les Corses soient dans leur majorité si passifs, qu'on en soit encore à devoir les convaincre de transmettre quand ils le peuvent...

Message le Sam 3 Mai - 21:49 par Dominique Giudicelli

C'est vraiment passionnant ce témoignage de l'extérieur. Je me demande toujours ce que les gens voient et comprennent quand ils ne sont pas dans une sphère. Là, c'est parfaitement rendu, avec précision. Ma première impression a été la joie. "Ah oui ! on parle corse, pour quelqu'un qui ne le comprend pas ! Pour moi, comme le dit Markovicz, le passage d'une langue à l'autre est insensible, si bien que j'ai l'impression qu'on ne parle plus qu'une seule langue (plutôt le français.)
Et puis ensuite un pincement au coeur : pour ma génération, c'est plutôt le français et un peu de corse, et comment le nier ? Comme dit Francesca, l'entrainement est essentiel. En ce qui me concerne, il a été freiné par la honte qu'on a inculqué à la génération de mes parents et qu'ils m'ont transmises : parler corse, c'était gênant, déplacé. Sans compter que par réaction, ils avaient tendance à considérer que les "jeunes" ne savaient plus parler correctement et ils en riaient. Total : je parle corse toute seule chez moi. Face à quelqu'un, je ne sais plus parler... Alors même que petite, je parlais corse aussi bien que français. Je ne raconte pas cela pour parler de moi, mais pour dire que c'est un des phénomènes (honte/rejet/repli sur le passé idéalisé) qui a participé à l'abandon du corse parmi les 30-45 ans. Je ne crois pas que ce soit simplement de la passivité. Peut-être est-ce à prendre en compte, Francesca, dans les campagnes en faveur du regain de la langue.

Message le Sam 3 Mai - 22:42 par Francesca


Crois-moi Dominique, nous connaissons tous ces facteurs par coeur... Pour des gens comme toi, Dominique, il faudrait rejoindre les groupes qui font de l'immersion (cours de week-end immersifs, randonnées en immersion linguistique, ateliers divers en langue corse). Dans toutes les formations, cette "honte" et ces freins psychologiques sont le premier aspect pris en compte (pour déverrouiller la parole).
Quand je dis passivité, je parle des corsophones natifs, qui devraient transmettre à leurs enfants, ou petits-enfants, aider ceux qui veulent apprendre au lieu de se moquer d'eux...Ils se contentent de se lamenter que soi disant l'école enseigne un faux corse, que la radio et la télé parlent mal, mais EUX que font-ils, bon Dieu, pour transmettre le soi disant "vrai" corse (car il y a à discuter aussi là dessus). Certes l'école ne le fait pas bien, très souvent, car l'institution "Educ" n'a toujours pas intégré loyalement la langue corse, elle le fait en traînant les pieds, sans formation sérieuse des enseignants, en comptant sur le "militantisme" de certains, qui finit par s'essouffler devant les difficultés, mais au fond c'est la seule à faire quelque chose (ou presque) Tout le monde se repose sur l'école, pour la vilipender ensuite. Schizos, et suicidaires...Pardon pour ce coup de gueule...

Message le Sam 3 Mai - 22:48 par Dominique Giudicelli

je te comprends, il y a de quoi être énervée ! MAis dans l'histoitre que je racontais, la "honte" est aussi pour la génération d'avant nous, qui ont du mal à parler corse avec de plus jeunes qu'eux, parce qu'ils ne l'ont pas fait quand ces derniers étaient petits et qu'ils trouvent aussi bizarre de le faire pour leur petits-enfants. C'est en cela que je disais que c'était plus que de la passivité. Le blocage est chez eux aussi.

Message le Sam 3 Mai - 22:50 par Francesca

c'est une forme de passivité de ne pas dépasser ce blocage d'autrefois...Si nous n'avançons pas dans la vie en réfléchissant sur nos traumatismes, on recule. Cette question a assez été débattue, rebattue, ça fait quarante ans qu'on en parle. Alors, ou on veut ou on ne veut pas. "Un vale a pena à fiscà s'è u cavallu ùn vole beie"

Message le Sam 3 Mai - 23:15 par Francesca

bon j'aurais vraiment dû le boire; ce whisky Smile/ je le bois maintenant, pour dormiir? Smile

Message le Sam 3 Mai - 23:17 par Dominique Giudicelli

Allez ! E a a salude ! Mi ne bidereghju unu an'eiu !

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