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Sujet imposé : Addiction

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Dominique Giudicelli
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29112014

Sujet imposé : Addiction

Message par Dominique Giudicelli

Addiction,n. f. Anglicisme. Du latin ad-dicere « dire à ». Les esclaves qui n'avaient pas de noms propres, étaient "dits" à leur Pater familias. Le terme exprime une absence d'indépendance et de liberté, un esclavage.

En bas latin, addictus, qui signifie « adonné à », désigne le débiteur qui, incapable de payer ses dettes, est « adonné » à son créancier qui peut disposer entièrement de sa personne, comme d’un esclave.

L'addiction est une conduite qui repose sur une envie irrépressible, en dépit de la conscience qu'on a d'y perdre sa liberté d'action. Elle peut être physique, psychologique ou comportementale, mais manifeste toujours un dysfonctionnement du système de récompense.

Exemple : .....................................................................................................................................................................
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Message le Dim 30 Nov - 1:06 par Hubert Canonici

J'ai du mal à écrire sur le clavier de mon IPhone, si vous voyiez ma position vous comprendriez !
Au fond de ce restaurant discret à la lumière tamisée j'ai craqué, je suis accroc au cul, après deux boules à la myrte j'ai voulu bouffer celui de ma convive !
Malencontreusement, son sphincter a exercé une aspiration sur ma langue, s'est resserré, et me voilà coincé !
Les pompiers arrivent pour nous transporter aux urgences.
J'écris un message sur le portable à l'attention d'un secouriste.

Veuillez prendre mon porte feuille dans ma veste, je dois payer mon addiction !
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Message le Dim 30 Nov - 10:41 par liveriu

On s’imagine toujours être libre et on se fait bouffer par des choses inutiles. Voilà ce que se disait Antoine en regardant d’un air désabusé fondre son glaçon au fond de sa momie, dans son bar préféré, là où souvent il était seul pour entamer de longues heures de soûlerie solitaire. Antoine aimait être seul et regarder d’un air désabusé fondre son glaçon au fond de sa momie. Cela faisait longtemps qu’il avait choisi de se pochetroner régulièrement dans ce bar préféré où il aimait regarder d’un air désabusé fondre son glaçon au fond de sa momie. Tout avait commencé une nuit ratée où rentrant d’une errance adolescente dans un froid inutile et sans avoir pu assumer son rôle de garçon auprès de jeunes donzelles qui lui avaient toutes tourné le dos, il s’était arrêté dans cet établissement pour se finir comme on disait à l’époque chez les jeunes, et où complètement fauché, il avait demandé une boisson dans une momie au patron qui finissait à peine d’ouvrir sa baraque. Et là il s’était interrogé sur l’existence, il lui arrivait de se poser des questions sans réponse, et il avait fixement regardé son glaçon qui fondait au fond de sa momie. Emerveillé par ce contact direct avec le néant et la vacuité des choses, il avait connu une extase métaphysique qui l’avait conduit à recommencer l’expérience et en faire un style de vie quotidien et annuel, ce qui l’avait rendu odieux, dérangé et particulièrement violent, les seuls moments de paix qu’il pouvait connaître étant ces minutes solitaires où, d’un air désabusé, il regardait fondre son glaçon au fond de sa momie. Une seule chose l’inquiétait désormais : aurait-il la force d’accepter de voir disparaître ce compagnon fidèle et de le remplacer par un glaçon tout neuf et tout luisant, marbrant sa boisson jaunasse de reflets diamantifères ? il n’avait jamais trouvé la réponse, mais il essayait, il essayait, il essayait, et jamais il n’avait obtenu de réponses, et c’est pourquoi c’était d’un air désabusé qu’il regardait fondre son glaçon au fond de sa momie et que la seule chose qu’il savait désormais, était que sa place sur la planète était d’être un de ceux qui savent regarder d’un air désabusé fondre leur glaçon au fond de leur momie.
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Message le Dim 30 Nov - 14:06 par Hubert Canonici

Le vent redouble de force, sur la façade l'enseigne est allumée, j'entre seul dans le restaurant, au bas du mur et jusque sous les larges fenêtres, une mousseline marron me laissant penser aux probables immondices assignées à résidence - pisse - sperme - vomi - poils de cul - ongles arrachés - résidus de chimiothérapie - oiseaux morts - crachats de faux prophètes...

Je suis dans la partie dénivelée, deux marches; plus haut un jeune couple semble seul au monde, ils font un minimum de bruit, comme deux graminées de cristal en valse d'automne, il ne sont pas là. Sauf quand l'oiseau noir s'écrase à la vitre, les voilà qui hoquettent puis oublient.

Hors murs passent des écheveaux   de chanvre, les pavés respirent la mer proche, je devine un bateau ruisselant partir vers l'océan perdu. Au comptoir, un vieux loup solitaire écume la mousse tiède de sa bière, il habite sans doute un meublé de quinze mètres carrés. On la voit sa misère quand vient la dernière gorgée - on le voit comment il se fait petit pour être toléré, comme nous tous...

-Demain la vague sera là vers 11 heures !

Puis il part avec des pas feutrés comme des sourires de miséreux. Je commande un carré de loutre clonée sur lit d'algues d'élevage, la serveuse tremble, plus loin, sous la statue du diable, un homme l'observe.

Une femme entre, le brouillard de sa veste s'évapore vers les lustres poussiéreux, elle est charmante, pourvu qu'elle s'assoie en face de moi. Elle ne parle pas, attitude normale en somme, ses yeux sont frais comme un torrent de montagne coulant entre rochers et edelweiss. Dans ses yeux je me vois tel que je suis, pas tel que j'aimerais être, elle commande un soufflé de chenilles.

La lumière est tamisée comme j'aime, ça rend l'atmosphère veloutée et mystérieuse, je termine mon plat en même temps que ma voisine. Me lançant comme je n'aurais osé soupçonner, je l'invite à ma table pour lui offrir un jus d'extraits de moka, elle accepte, cela provoque en moi un grand sentiment de fierté et une sublime euphorie, tout est désormais réalisable.

Je paie pour Ivride et moi, elle est émue,  elle est belle.
Nous battons le pavé, les embruns fouettent nos visages, je lui prend le bras.
Nous allons vers le musée vitrine le long de la jetée, dans la première case vitrée, une femme très maigre, elle a été vitrifiée à l'apogée de sa souffrance - cancer ou faim ? - l'artiste a voulu laisser planer un doute éternel, connard, un escroc de l'Art postmoderne alimentant le néant.

Dans la seconde case, une biche sur un parterre de fleurs s'approche et lèche la vitre, un troll en costume d'Oncle Sam, avec des liasses de dollars plein les poches, vient la sodomiser en chantant "L'internationale" - nous sourions au sacrilège même si le goût est amer, le soulèvement réel et le triomphe des humbles n'aura donc jamais eu lieu...

Dans la troisième vitrine une vieille putain cri qu'elle veut se marier en blanc alors qu'elle a tapiné trente ans rue Saint-Denis...
 
Nous partons vers l'hôtel du bout de la nuit; bien loin, au-dessus de nos têtes, nous voyons les contours lumineux des  plateformes spatiales.

La vieille dame du bout de la nuit nous accueille avec bienveillance et humanité, elle ressent notre amour naissant et nous offre la plus belle chambre au-dessus de la mer. Les reflets de lune sur nos corps donnent du relief à notre émotion. Nous faisons l'amour jusqu'au bout de la nuit.
Pour la première fois de ma vie je suis addict, addict à elle et à la vie naissante... Ivride  renaît aussi et rien ne saurait être pareil désormais.

L'onde de choc est surprenante, une quinzaine de minutes plus tard la vague arrive, une lame déferlante, cinq cent mètres de furie.

Le vieux loup solitaire l'avait bien dit hier, son instinct était limpide.
Dans les bras l'un de l'autre nous savons, tout est terminé, notre bonheur trouvé et à venir...

Nous n'avions pas à payer l'addiction, ceux d'en haut sur leurs plateformes savaient, l'impact de la comète était prévu, ils n'ont pas fait un geste... il n'y a plus rien...
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Message le Lun 1 Déc - 9:34 par Sylvie Viallefond

Demain j'arrête.
J'arrête de t'ennuyer, t'appeler, te chronométrer.
J'arrête de te renifler, te suivre, te deviner où?

J'arrête d'interpréter tes mains, tes yeux, tes nouveaux vêtements, tes néologismes
Ta nouvelle play liste

J'arrête d'avoir peur de l'abandon,
J'arrête de m'exposer à l'abandon

Je vais m'absenter.
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Message le Jeu 4 Déc - 13:34 par Francesca

L'addiction, elle ne connaissait pas. Ni le mot, ni la chose.
Enfant? Bonne élève, bien élevée, le verbe ni trop haut ni trop bas. Déléguée de classe. Bonne copine de tous. Amie de personne. Jamais fumé derrière le collège. Jamais bu d'alcool. Quelques flirts sans grande étincelle.  
Adulte?  Petit cadre moyen, peu ambitieuse mais modèle, toujours à l'heure, arrivée à 8 heures. A l'heure pour partir aussi, 18 heures, fermer son clavier!  Bien vue de tous. Ou pas vue du tout?
Femme? Fidèle à son deuxième amour, raisonnable. Oubliée la première passion, rangée au fond d'un tiroir bloqué à clef dans le garage. Petites sorties le vendredi soir, amour le samedi soir.
Mère? Sérieuse, sévère, mais disponible. Aimante, forcément aimante.
Et puis un jour... Facebook!
Faux profil, par pudeur d'abord (se trouve trop moche). Puis par curiosité. Pratique pour espionner les collègues, les amis, des personnes admirées...
De plus en plus de temps sur Facebook. Tout le monde sur le dos. Bureau, maison, parents.
Et puis LUI! Celui du tiroir. Beau profil, marié avec une super nana, des enfants magnifiques.
Fait un essai. Dit qui elle est. Réussi. Il est ravi.  Chats . Passionnés.  Le soir. Le matin. Le midi. Et peu à peu, pendant les heures de bureau. De plus en plus tard dans la nuit.
Arrive à 9 heures. 9 heures et demie. "ça arrive trop souvent, attention, mais qu'est-ce qui vous arrive?"  
Se fait engueuler par la direction de l'école. "Mais qu'est-ce qui arrive à vos enfants? ils ont des poux, ils travaillent de moins en moins" .
Redresser la situation, arrêter, ne plus y aller. Couper la communication.
Deux jours.
Allez...juste cinq minutes, là, voir les messages.  
Les minutes durent des heures.
Un soir en rentrant du bureau, tard, placards vides. Porte ouverte.
Plus personne. Même les enfants. Partis.  
Elle LUI annonce la nouvelle. Elle est LIBRE. Elle peut le revoir.
Silence. Disparition du profil.
Une lettre dans la boîte aux lettres.
Licenciement.
L'ordinateur passe par la fenêtre.
Retour chez ses parents.
Nouveau départ?
Mais était-ce de l'addiction? ou...l'amour fou, celui qui est impossible, qui rend fou?


Dernière édition par Francesca le Jeu 4 Déc - 17:14, édité 2 fois
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Message le Jeu 4 Déc - 14:28 par Dominique Giudicelli

Elle avait recommencé… C’était plus fort qu’elle, plus fort que ses résolutions chaque quinzaine renouvelées. Au fond de sa poche, Nina  pétrit nerveusement le chiffon de papier qu’elle y avait fourré en partant. Tout à l’heure, il lui faudrait le lisser et le lire, à haute voix, devant l’assemblée des WA. Si par chance l’encre avait bavé, délayée par la sueur de sa paume, elle pourrait s’épargner la lecture à haute voix, juste avouer sa rechute. Un cauchemar… Tous ces yeux bouffis fixés sur elle, ces lippes humides, ces visages avides d’abstinents tourmentés.  Tous comme elle, des incontinents du stylo, des claviers compulsifs… Des WritAlchoolics repentants, repentis et récidivistes. Le programme des WA exigeait qu’ils exposent publiquement leurs jets, premiers ou multiples le cas échéant, qu’ils s’en poissent la bouche et les oreilles jusqu’au dégoût, au détachement. Le chemin était long. Presque deux ans qu’elle assistait toutes les deux semaines à ses séances de cure collective et pas une fois elle n’était arrivée les mains vides et propres. C’était toujours le même scénario : pendant 10 jours, rien. La page blanche, vierge, pure. Elle se prenait à espérer, à croire en elle, en la rémission de sa maladie, et puis pendant les cinq derniers jours, cette ébullition intérieure, ce flux incoercible annonciateur de la crise, ce tremblement dans les mains. Elle jetait ses stylos, sa ramette de papier, fourrait son ordinateur au fond du panier à linge sale ; elle s’enfermait dans les toilettes et lâchait à voix basse la logorrhée de mots qui enflaient depuis des jours. Mais le répit qui s’ensuivait ne durait pas. La veille de la réunion, ses pas la conduisaient à la papeterie et elle achetait des stylos, du papier et, fébrile et désespérée, rentrait pour écrire, écrire… Des bouts de phrases, des slogans rageurs, des poèmes, souvent des chapitres entiers, jusqu’à l’épuisement, l’hébétude, s’écrouler sur son lit et sangloter. Le lendemain, épuisée, la mort dans l’âme, elle choisissait une page, la plus blanche possible parmi la liasse de ses pages noircies. Elle avait honte, tellement honte. D’écrire, mais de mentir aussi. Sa résolution à renoncer à sa manie n’était pas aussi ferme qu’elle le prétendait devant les WA. Elle leur cachait qu’elle écrivait un roman. Un gros roman. Déjà, 344 pages, numérotées et soigneusement empilées dans un tiroir dont la clé pendait à son cou, cachée entre ses seins. C’était plus fort qu’elle, elle ne se résignait pas à jeter ces pages, même si elle ne s'autorisait pas non plus à les relire. Ca, au moins, elle pouvait s'en empêcher. Elle arrivait même à ne pas y penser entre deux crises. Mais jeter, non. Pas tout de suite ; à la fin de la cure. Pour mettre un point final à cette folie, se débarrasser des dernières traces du passé. Faire place nette. Recommencer à zéro. Renaitre ; propre, neuve.
Vierge comme une feuille de papier.


Dernière édition par Dominique Giudicelli le Sam 6 Déc - 17:26, édité 1 fois
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Message le Sam 6 Déc - 14:27 par EV

Tout ça, c’était à cause de cet air.

Un air doux, mélodieux, lancinant et mélancolique, qui la plongeait dans un état de grâce temporaire, chaque fois qu’elle l’écoutait. C’était un air lent et régulier, qui la berçait comme on berce un enfant que l’on veut calmer ou endormir. Les yeux fermés, elle balançait sa tête de gauche à droite, puis de droite à gauche, en rythme. S’écoulaient alors sept minutes quinze d’extase, où ses yeux, toujours clos, lui laissaient entrevoir ce qu’elle attendait. Là, elle pouvait sentir encore le parfum de son rêve. C’était son moment de quiétude volé au temps.

Elle savait qu’elle ne devait pas. Elle savait que c’était mal. Parce que, systématiquement, ensuite, un mal-être profond s’emparerait de la moindre particule vivante de son être pour la réduire au Néant. Elle le savait, parce que chaque fois, ensuite, elle se sentait plus triste, plus vide et plus misérable. Mêmes causes, mêmes effets. Comme chaque fois, celle-ci ne dérogerait pas à la règle. Oui, elle le savait. Elle le savait mais ne pouvait rien. Elle ignorait les recoins étouffés de sa raison, quand ceux-là lui soufflaient de ne pas céder une nouvelle fois à cette pulsion, qui ne manquerait pas de la dévaster encore. Encore. Encore. Encore. Encore et encore. Comme à chaque fois. C’était sans surprise. Une tendance masochiste, sans doute. Seulement le désespoir, peut-être. Elle avait déjà tenté de lutter, en vain, avant de se résigner. Contre cette volonté taiseuse, tapie dans l’obscurité, qui venait à son gré réveiller les démons pervers, gardiens de ses grisonnants souvenirs heureux, elle ne pouvait rien. Face à cette détermination, sa conscience finissait toujours par fléchir et même la menace d’un « après » cruel ne suffisait pas à la soustraire à son dessein.

Il faut dire, que dans le marasme et l’infinie douleur que lui procurait cette écoute sournoise, subsistaient des minutes d’intense bonheur, qui la ramenaient toujours à la seule chose qu’elle désirait plus que tout. La douce sensation recherchée l’envahissait alors. Comme si le seul fait d’entendre cet air avait le pouvoir de lui rendre son moment perdu. Parce que, perdu, il l’était bel et bien. Elle pouvait tenter de le retrouver sans fin, il s’était à jamais évaporé dans les méandres du temps. Même si des vestiges de cette beauté passée avaient survécu dans cet intervalle d’inconscience, que ravivait parfois la musique, il était mort.

Pourtant, cet air…

Message le Dim 7 Déc - 1:11 par lovichi

Il aurait aimé en avoir une. Une vraie. Une terrible...

Il y aurait sans doute trouvé une épaisseur, un style. Peut-être même aurait-elle pu lui valoir de l'attention. Un certain mérite.
Quelques-uns l'auraient trouvé courageux de l'assumer, d'autres l'auraient plaint de ne pas pouvoir lui échapper. Nombreux auraient été ceux à le critiquer d'être sans doute trop complaisant avec lui-même, avec elle.
- Enfin quand même, avec de la volonté... Si on veut on peut !

Il aurait aimé faire l'expérience du manque, de la lutte, de la victoire ou de la défaite. Peu lui importe au fond.
Juste faire une expérience.
Il entendait par expérience quelque chose susceptible de le transformer. De le sortir de lui-même à un moment où il ne peut plus se voir. Se regarder encore moins. Il lui était déjà pénible de se croiser régulièrement dans une glace d'ascenseur, dans une vitre, notamment dans celle de la voiture qu'il prend tous les matins pour se rendre à son travail le long de la mer.
Quelle connerie les vitres teintées !

Il n'en peut plus de se voir si lisse. De ne rien ressentir le matin quand il se réveille d'une nuit sans rêve, dans la positions fœtale prise quelques heures auparavant pour s'endormir à vingt deux heures trente, après sa camomille dont il espère qu'elle lui évitera un cancer de la prostate prématuré, quand il s'habille sans inspiration - il n'a jamais suivi la mode, n'a jamais cherché à ressembler à quelque chose ou à quelqu'un -, le pull gris ou noir peu importe, le jean, toujours le même, comme ses chaussures qui toutes se ressemblent, quand il prend son thé rouge avec sa pomme, puis se dirige vers l'entrée, se saisit de son cartable en cuir, toujours aussi impeccable en dépit des dizaines d'années passées entre ses mains sans aspérité, ses mains fines et fragiles qu'il aurait voulu caleuses. Des mains qui n'ont jamais frappé personne, jamais été l'expression d'une colère, d'un énervement, d'une folie même passagère. Non, des mains de quelqu'un qui se maîtrise, se contrôle, a limité sa vie à une routine dont il ne veut plus.

Alors il regarde de nouveau les femmes dans la rue. Mais rien n'a changé. Il lui arrive d'en trouver de belles. Certaines sont sans doute attirantes. Mais il ne ressent rien de plus qu'un vague sentiment esthétique. Les hommes non plus ne l'attirent pas. Parfois, leur carrure l'impressionne. Mais cela ne va pas plus loin. Il n'imagine même pas ce que peut être un rapport sexuel avec un homme. Avec une femme, c'est différent. Il l'a fait. Quelques fois. Sans éprouver de réel plaisir. A la fin, de la lassitude même. C'est la raison pour laquelle il a arrêté. Il se voyait faire. Se trouvait ridicule, tout comme il trouvait ridicule la femme accouplée avec lui. Son regard. Sa bouche. Rien de ce corps nu ne l'excitait réellement. Il avait toujours éprouvé un soulagement d'en finir non pas pour avoir atteint un quelconque plaisir, si rapide et si fugitif au regard des efforts fournis, mais justement parce que c'était le signe annonciateur du repos. De la fin de la gesticulation.

Il avait déjà essayé l'alcool. En vain. Il ne supportait pas de vomir, le mal de crâne, de ne plus se souvenir. Il avait vu tant de personnes abandonnées à leurs vomissures, hagardes et sans pudeur. Des hommes,des femmes, des jeunes, des vieux tous réunis au même instant du vide, du néant, du rien. Il n'avait jamais trouvé que l'un ou l'autre fût moins pathétique, plus excusable. Il n'aimait pas le goût de l'alcool qu'il soit fort ou doux. Il n'avait jamais été initié au plaisir de boire.

Le sport...
Il y avait pensé. Il avait même commencé à courir le soir après son travail.Nager ne lui avait jamais plu. Il ne supporte pas l'odeur de la piscine. Peut-être aussi la trace d'une quasi-noyade quand il avait cinq ans et que ses parents lui avaient racontée. Pas toujours malins les parents. L'été, il ne s'éloigne jamais trop du bord. Se trempe plus qu'il ne se baigne. Alors pourquoi ne pas courir ? Il en voyait tant des coureurs sur les routes, sur les chemins, à toutes les heures, quelles que soient les conditions météo ! Mais à la première pluie, aux premiers frimas, il n'avait pas eu le courage. Il 'avait pas pu prendre le pli, le rythme. Il était rentré et avait rejoint son intérieur sans éprouver plus qu'un léger contentement. Il y faisait chaud. Voilà tout. Il y retournera peut-être quand le temps le permettra. Parce qu'il paraît qu'il faut faire un peu de sport, que c'est bon pour la santé.

La musique, il l'écoute mais ne la ressent pas.

La lecture ? De temps à autre. Quand on lui conseille un bon bouquin. Il n'y connait pas grand chose. N'a pas d'auteur ni de période de référence ou de préférence. Il a peut-être un petit faible pour l'Héroic Fantasy. Il aurait bien aimé être un elfe magicien. Peut-être aussi un voleur. Pour un banquier, c'est sans doute normal se dit-il. Bref, il lit mais ne vibre pas. Il peut d'ailleurs rester de longs mois sans ouvrir un livre ni lire un magazine. Un peu hors du temps. De l'actualité. Parce qu'il ne regarde pas non plus la télévision. Même si elle est souvent allumée pour rien.

Il avait fait ses études d'économie sans grande conviction. Elle lui avait en effet ouvert la porte d'une petite agence bancaire sur l'île où il avait toujours voulu rester vivre et où il vit bien. Peut-être trop bien. Seul. Pas trop seul. Il n'a jamais aimé la compagnie, ou pas très longtemps. Il n'aime les gens que de passage. Les amis d'enfance parce qu'ils sont souvent restés dans le passé. Ce qu'ils sont devenus ne l'intéresse pas vraiment. Il avait fait banquier mais aurait tout aussi bien pu vendre des fruits et des légumes ou se trouver derrière un bureau à saisir des ordres comptables. D'ailleurs, à cinq heures, il sort. Il ne cherche pas à se rendre indispensable, à se faire bien voir. A progresser. Il fait le job.

Alors oui, il se demande comment sombrer dans quelque chose quand tout le retient à la surface. Et il ne voit plus qu'une seule solution. Il a mis du temps à y parvenir car elle était totalement inimaginable, lui qui n'avait jamais touché à un joint, y compris quand il avait été jeune et que ses potes en fumaient. Trop peur des conséquences. Mais aujourd'hui tout a changé. Il envie jusqu'au junkie prêt à tuer pour sa dose. Il aimerait éprouver ses tremblements, sa douleur, son manque qui efface alors toute sa vie, la concentre dans l'instant irréductible à autre chose que lui-même. Tendu. Vital. Et enfin le plaisir foudroyant quand la drogue de nouveau circule dans le sang.

C'est ainsi qu'il se l'imagine à cet instant. A cet instant où il marche dans une des petites ruelles qui descend vers le port. Il n'est jamais venu dans ce quartier. Il n'avait rien à y faire jusque là. Elle est sombre. Malodorante. Il y a des poubelles crevées. Il enjambe un type affalé par terre. Ne peut pas voir son visage par terre. En fait, il ne le regarde pas. Il le saute comme il sauterait par dessus un muret. Il arrive à une porte basse, encaissée dans le mur. Il doit se baisser pour ne pas se cogner le front. Il tape. Trois coups, puis rien, puis deux coups, puis rien, puis enfin un coup.

Il attend, croit percevoir des bruits de pas. La porte s'ouvre. L'homme devant lui est maigre, pâle, les trait tirés, les yeux enfoncés, les dents moisies. Il le fait entrer et referme la porte derrière lui. Il lui tend alors un sachet d'une poudre brune -il l'avait imaginée plus blanche - de l'autre main se saisit de la liasse d'argent, la recompte. Un chien aussi maigre que lui est venu renifler le pantalon du visiteur sans grogner.

Il lui ouvre la porte et le fait sortir sans lui serrer la main.

- Eclate-toi bien.

C'est bien ce qu'il compte faire : enfin s'éclater sans se donner la moindre chance d'en revenir.
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Message le Dim 7 Déc - 10:41 par Dominique Giudicelli

Pas mal ! Un être atone, imperméable aux émotions, aux sensations, tout le contraire d'un addict... Excellent portrait en creux !

Message le Dim 14 Déc - 21:18 par zirlafiara

zirlafiara a écrit:J’arrive à L’Etincelle.
En retard je crois.
Il y a moins de monde que Mardi.
Et vous vois.
Come di.
La comedie.
La comedie d’un jour.
D’un jour de ta vie.
La comédie , la comédie.
Ma cos`è la luce piena di vertigine,
sguardo di donna che ti fulmina
come di, come di
Au comptoir.
Appuyée à un tabouret.
Rouge.
Vous discutez avec un homme.
Distant.
Il vous plait.
Je le sais d’un regard.
Juste un coup d’œil.
Même furtif.
Je le vois à votre main se promenant d’un air faussement désinvolte dans vos cheveux.
Je m’approche.
Je viens juste  derrière vous.
Je vous regarde.
Votre main caresse fébrilement votre nuque .
Je vous écoute.
Et pose mes mains sur vos hanches.
Et défait la boucle de votre ceinture.
Et baisse votre pantalon.
Lentement.
Lentement.
Juste un peu.
Assez pour découvrir le bas de vos reins et le petit ruban en haut de votre petite culotte.
Blanche.
Et ma bouche est sur votre cou.
Ma main baisse un peu plus le pantalon.
Puis  la culotte.
Et caresse votre chatte.
Puis je vous prends
Et l ‘homme vous regarde.
Sans vous voir.
Absent.
Vous vous agrippez à lui.
Je suis dans votre cul à présent.
Vous avez un peu mal et lui dites.
Lui ne dit rien.
Vous vous mordez la lèvre.
Et je me retire.
Vous êtes trempée.
Ma main remonte votre culotte.
Sur la candeur du coton tranche d’insolent manière, en forme de nœud,  un petit ruban.
Rose.
Puis votre pantalon.
Que j’agrafe.
Je retire votre ceinture.
Fine.
En cuir.
Tressé.
Havane.
Vous avez reculé d’un pas.
Et vous vous cambrez.
nel suono dolce ed infelice, qui,
come di, come di, come di
Vos mains serrent toujours les bras de l’homme qui n’a toujours pas prononcé un mot.
Vos fesses sont moulées dans ce pantalon en lin.
Ecru.
Je les cingle.
Cette fois vous non plus ne dites rien.
La ceinture s’abat encore.
Une fois.
Deux fois.
Vingt fois.
Vous émettez un petit gémissement.
L’homme se mord les lèvres et se reprend.
Mes mains dégrafent votre pantalon.
Entièrement cette fois.
Il glisse à vos pieds,  chaussés d’escarpins à hauts talons.
Noirs.
Votre culotte aussi.
Apparaissent les stigmates de la correction.
Et des bas.
Des zébrures.
Violacées.
Je vous tourne et les offre au regard lointain de l’homme impassible dans sa chemise.
Blanche.
Je vous penche en avant.
Je l’invite d’un regard.
Il s’accroupit.
Sans un mot
Puis effleure à peine la peau offerte.
Et  lèche les striures.
Embrasse les marques rouges.
Ses mains enserrent vos cuisses.
Et s’attardent sur la dentelle ourlant les bas.
Ivoire.
Sa langue se promène sur les boursouflures.
Dans ses yeux une lueur.
Puis une larme.
Vite essuyée.
Il est temps de vous rhabiller.
Le pantalon fait le chemin inverse.
Votre culotte suit.
Je lui tends la ceinture.
Il veut la prendre.
Sa main tremble.
Et  il  détourne le regard puis baisse la tête, ses yeux perdus fixent à présent ses chaussures.
En daim.
Marron.
Je glisse la ceinture dans les passants.
Un à un.
Vous souriez.
Lui commande un Bourbon.
Sans glace.
Qu’il commence à boire.
Fébrile.
Je ne vous regarde plus.
Me tourne.
Vous avez pris votre pochette.
Cuir et Autruche.
Verdâtre.
L’homme attend.
Docile.
Vous partez.
Il vous suit au vestiaire.
Après vous avoir tendu votre étole et aidé à passer votre manteau,  il enfile le sien.
En Cachemire.
Anthracite.
Il passe devant.
Vous vous tournez.
Come di, come di orchestra che precipita
In un ventilatore al Grand-Hôtel
Comédie, comédie
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Message le Dim 14 Déc - 22:33 par Dominique Giudicelli

Superbe texte, Zirlafiara ! Qui aurait magnifique convenu au précédent sujet sur l'érotisme. Mais, sur Praxis Negra, on ne chipote pas sur la qualité... Bravo !
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Message le Dim 14 Déc - 22:53 par Dominique Giudicelli

Bon, après un long temps d'absence et avant la trêve des confiseurs, animons-nous un peu et procédons au vote !
Je trouve que les textes sont plutôt réussis, et je suis très heureuse de lire de nouveaux contributeurs, ou du moins moins assidus à nos petits jeux. Merci à eux !

Voici les textes en lice qui attendent vos suffrages. Vous donnez 3 points à votre médaille d'or, 2 à l'argent puis 1 au bronze. Vous poucez voter directement en faisant "répondre" à ce message ou m'envoyer un MP.

-Addiction, par Liveriu
-Addict, au bout de la nuit, par Hubert Canonici
-Demain j'arrête, par Sylvie Viallefond
-L'addiction, elle ne connaissait pas, par Francesca
-Elle avait recommencé, par Dominique Giudicelli
-Tout ça à cause de cet air, par EV
-Il aurait aimé en avoir une, par Lovichi
-J'arrive à l'Etincelle, par Zirlafiara

Votez, et votez bien !
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Message le Lun 15 Déc - 20:33 par Karlheinz L.K.

1-Addict, au bout de la nuit, par Hubert Canonici
2-Addiction, par Liveriu
3-Demain j'arrête, par Sylvie Viallefond


Je suis désespéré, pas à cause d'Hubert, je suis heureux de le mettre en 1, ça fait longtemps que j'attends ça, toujours touché par sa patte, je n'avais encore jamais eu le plaisir de le positionner en pole position ; mais désespéré de devoir classer Liveriu et Sylvie. Si le jury excepte de les mettre second ex æquo j'en serais ravi et ça reflétera mieux mon choix.
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Message le Lun 15 Déc - 20:37 par Dominique Giudicelli

Allez, va, puisque vous êtes le premier...
Mais j'ai regretté votre absence au concours...

Message le Lun 15 Déc - 21:12 par zirlafiara

Dominique Giudicelli a écrit:Allez, va, puisque vous êtes le premier...
Mais j'ai regretté votre absence au concours...

1: Lovichi
2: EV
3: Francesca
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Message le Lun 15 Déc - 21:46 par Hubert Canonici

1-Liveriu
2-Dominique Giudicelli
3-Francesca
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Message le Lun 15 Déc - 22:36 par Dominique Giudicelli

1-Zirlafiara
2-Hubert Canonici
3-Liveriu
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Message le Mar 16 Déc - 17:39 par liveriu

1- Hubert
2-Lovichi
3-Dominique
mais les autres sont dans le paquet bien sûr, j'ai bien accroché à EV et à Sylvie.
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Message le Mar 16 Déc - 21:15 par EV

1. Hubert Canonici
2. Liveriu
3. Zirlafiara
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Message le Mer 17 Déc - 12:14 par Sylvie Viallefond

Bonjour, j'ai du mal à ordonner mes choix car j'ai bien apprécié tous les textes, aucun n'abordait de front l'angoisse cradoc que suscite pour chacun les addictions, c'était doux et humain, finalement bienveillant et c'est ce qui m'a plu vraiment.
 Pour me plier à la consigne:
1- Liveriu
2- Lovichi
3- Dominique- Francesca-EV
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Message le Mer 17 Déc - 12:55 par Marco B

1. Canonici.
2. Zirlafiara.
3. Liveriu, Francesca.
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Message le Mer 17 Déc - 14:51 par Anouk L

1. Liveriu (je suis hantée par ces fichus glaçons, c'est malin !!)
2. Lovichi
3. Dominique
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Message le Mer 17 Déc - 14:53 par Dominique Giudicelli

Merci Anouk !
La prochaine fois, on veut te lire, hein !

Message le Mer 17 Déc - 16:29 par lovichi

Je pensais qu'ayant écrit un texte, je ne devais pas donner de classement mais puisque les autres s'y sont collés, je ne vais pas fuir mes responsabilités et la difficulté de choisir...
Chaque auteur a son style et son angle d'accroche ou d'approche...

Parce qu'il me semble qu'ils ont le mieux traité du fond par la forme :

1/ Addiction, par Liveriu
2/ Addict, au bout de la nuit, par Hubert Canonici
3/ Elle avait recommencé, par Dominique Giudicelli

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