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Hasta la Victoria Siempre (Pierre-Laurent Santelli)

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Marco B
Admin

Messages : 422
Date d'inscription : 30/01/2013
04032014

Hasta la Victoria Siempre (Pierre-Laurent Santelli)

Message par Marco B

Sur les traces d'une sombre conscience, avec Pierre-Laurent Santelli à la manœuvre. Un vieux dossier mirvellien qu'il est bon de réactualiser ici. Laissez-vous entraîner, c'est du texte, de la chair, et de la danse. Funèbre.


Cochabamba, Aiquilo, Santa Cruz della Sierra.
La Higuera.
Le ravin de Quebrada del Yuro.
La chaleur et la moiteur de ce mois d'octobre répandent dans la sierra une chape étouffante.
L'atmosphère est irrespirable.
Une odeur acre de transpiration, de relents d'urine et l'assourdissant bourdonnement des mouches me cinglent violemment.
La puanteur des pieds trop longtemps enfermés dans les rangers m’assaille.
Par saccades me viennent des bouffées d’after-shave américain bon marché.
Des vapeurs glauques de trahison aussi.
Des effluves de sang caillé se fraient un chemin dans ces exhalaisons entremêlées de froide odeur d'acier.
Et de poudre.
De chemises maculées de sueurs de peur et de cette ocre poussière qui se répand et s'insinue partout
Et puis enveloppant, couvrant et reléguant le tout au second plan, ces miasmes morbides pestilentiels de la mort qui plane.
Ces remugles me prennent à la gorge et me donnent la nausée.
Les spasmes me secouent.
Je hoquette et vomis bruyamment.
Est-ce l'air vicié ou la gêne, le sentiment d'indécence de me trouver là? Voleur, violeur de mémoire, profanateur indécent, indigne voyeur.

Savaient-ils ceux là qu'ils frapperaient l'histoire au cœur ??

Hasta la victoria siempre !

- « Le moment décisif dans la vie de chaque homme est quand il doit décider d'affronter la mort. S'il la confronte, il sera un héros, qu'il réussisse ou non. Cela peut-être un bien ou un mal politique, mais s'il ne se décide pas à l'affronter, jamais il ne cessera d'être seulement un politicien"

- « Permettez-moi de dire, au risque de paraître ridicule, que le vrai révolutionnaire est guidé par de grands sentiments d'amour. Il est impossible d'imaginer un révolutionnaire authentique sans cette qualité. Peut-être est-ce là un des grands drames du dirigeant. Il doit allier à un tempérament passionné une froide intelligence et prendre de douloureuses décisions sans que se contracte un seul de ses muscles. Nos révolutionnaires d'avant-garde doivent idéaliser cet amour des peuples, des causes les plus sacrées, et le rendre unique, indivisible. Ils ne peuvent descendre au niveau où l'homme ordinaire exerce sa petite dose d'affection quotidienne.
Les dirigeants de la révolution ont des enfants qui dans leurs premiers balbutiements n'apprennent pas à nommer leur père. Et des femmes qui doivent elles aussi participer au sacrifice général de leur vie pour mener la révolution à son destin. Le cadre des amis correspond strictement à celui des compagnons de la révolution. En dehors de celle-ci, il n'y a pas de vie.
Dans ces conditions, il faut avoir beaucoup d'humanité, un grand sens de la justice et de la vérité pour ne pas tomber dans un dogmatisme extrême, dans une froide scolastique, pour ne pas s'isoler des masses. Tous les jours, il faut lutter pour que cet amour de l'humanité vivante se transforme en gestes concrets, en gestes qui servent d'exemple et qui mobilisent
."

Une nuée planait au dessus du Rio Pirai au sud ouest de Santa Cruz della Sierra.
Je n'ai pu me résigner à partir sans être retourné au ravin de Quebrada del Yuro .
Happé par l'irrésistible appel, somnambule décérébré j'ai marché jusqu'aux éboulis au dessus de l'étroit passage encaissé qui surplombe le Rio Piral.
C'est les urubus qui m'ont guidé.
Leurs cercles se resserraient au dessus du ravin.
Le fleuve en contrebas se découpait en un trait d'argent dans le miséreux paysage.
Par un mirage de chaleur les agaves dessinaient des ombres dansantes et des créatures irréelles dans l'air chauffé à blanc, l'accablante fournaise voilait mes sens.
Une légère brise d'air chaud m'apporta l'odeur.
Plus vivace.
Palpable.
Acide.
Son âpreté irrita mes narines.
De chaque pore suintait la peur.
Le soleil mordait, implacable.
Les urubus tournoyaient toujours en un hypnotique ballet.
Les ombres fantomatiques des agaves, pantins désarticulés, dansaient toujours dans l'aveuglante lumière.
Et je les vis.
Combien étaient ils??
200 ? 300 ?
Immobiles, figés, souillant l'échine de la sierra de leurs présences, purulentes pustules, obscènes abcès.
En avançant je pus embrasser toutes la scène du regard et découvris le choquant et répugnant spectacle de 1000, 2000 soldats.
Combien de Boliviens de l'armée du général René Barrientos??
Combien de Rangers des Spécial Forces?
Combien d'instructeurs de la CIA?
Combien?
Et eux?
Eux, combien?
Combien étaient-ils?
Combien en restait-il ce 8 octobre 1967?
15?
20?
Hagards. Affamés. Assoiffés. Loqueteux sous équipés. Epuisés. Abandonnés. Livrés à eux-mêmes.
Parfois obligés de le porter, terrassé qu'il est de crises d'asthme.
L'assourdissant silence me ramène à la réalité.
Combien de temps suis je resté là ?
Combien?
Une force lancinante, visqueuse, sourde.
Une insondable pression me vrille les tempes et résonne dans mon cerveau, la douleur me hante, une lame acérée lacère mes entrailles, déchiquetant, labourant, tailladant bouts par bouts mes viscères, arrachant morceaux par morceaux mes chairs, mon être intérieur n'est plus qu'un charnier, un étau comprime ma cervelle, mon crâne se fissure, des griffes puissantes enserrent mon cœur, mon rythme cardiaque s'accélère et s'affole, mon pouls bat à tout rompre, l'air se raréfie dans mes poumons, ma bouche s'assèche, des gouttes de sueur commencent à perler, la tête commence à tourner et je n'ai plus de l'extérieur qu'une lointaine perception, les sons m'arrivent déformés, des flashes de lumière agressent mes pupilles.
Je ne suis plus en capacité de voir ce qui se passe ce 8 octobre 1967, dans le ravin de Quebrada del Yuro.
Je ne veux pas voir ce qui se passe dans le ravin de Quebrada del Yuro.
Ne plus rien sentir des funestes relents du ravin de Quebrada del Yuro.
Ne rien entendre des cris du ravin de Quebrada del Yuro.
Fuir du ravin de Quebrada del Yuro .
Courir.
A perdre haleine.
Oublier.
Etre envahi d'une douce, visqueuse et lâche amnésie.
Mais le puis-je ?
Une force, puissante, vive m'extrait de ma léthargique angoisse. Spectateur schizophrène, je me vois entrer dans l'école abandonnée du village voisin de La Higuera.
L'institutrice du village qui lui apporte à manger est là.
Une dernière fois.
- « Pourquoi avec votre physique, votre intelligence, votre famille et vos responsabilités vous êtes vous mis dans une situation pareille ? »
- « Pour mes idéaux.

Le lendemain à Vallegrande, je me regarde, immobile, figé, au coté de Mario Terán.

«Je suis resté 40 minutes avant d'exécuter l'ordre. J'ai été voir le colonel Pérez en espérant que l'ordre avait été annulé. Mais le colonel est devenu furieux. C'est ainsi que ça s'est passé. Ça a été le pire moment de ma vie. Quand je suis arrivé, il était assis sur un banc. Quand il m'a vu il a dit «Vous êtes venu pour me tuer». Je me suis senti intimidé et j'ai baissé la tête sans répondre.
Alors il m'a demandé: «Qu'est ce qu'ont dit les autres ?». Je lui ai répondu qu'ils n'avaient rien dit et il m'a rétorqué: «Ils étaient vaillants!». Je n'osais pas tirer. À ce moment je le voyais grand, très grand, énorme. Ses yeux brillaient intensément. Je sentais qu'il se levait et quand il m'a regardé fixement, j'ai eu la nausée. J'ai pensé qu'avec un mouvement rapide il pourrait m'enlever mon arme. « Sois tranquille me dit-il, et vise bien ! Tu vas tuer un homme !». Alors j'ai reculé d'un pas vers la porte, j'ai fermé les yeux et j'ai tiré une première rafale.
Le Che, avec les jambes mutilées, est tombé sur le sol, il se contorsionnait et perdait beaucoup de sang. J'ai retrouvé mes sens et j'ai tiré une deuxième rafale, qui l'a atteint à un bras, à l'épaule et dans le cœur. Il était enfin mort".


J'ai erré plusieurs heures dans l'Altiplano.
J'ai divagué et traîné dans la précordillère andine, égaré dans les Yungas de Bolivie.
Coroico.
Col de La Cumbre.
J'ai trouvé le repos, à Potosi dans les anciennes mines d'argent pillées par les conquistadors.
C'est dans le lac Titicaca que je me suis débarrassé des avilissantes souillures.
Lavé des éclaboussures, de la dégradante crasse, des saletés de la déshonorante vision.

Mais la tache subsiste, immatérielle marque au fer rouge.


Pierre-Laurent Santelli.

Illustration : Vik Muniz.
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