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mauvaise foi 1

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ornucciu

Messages : 3
Date d'inscription : 22/11/2015
24112015

mauvaise foi 1

Message par ornucciu

On croit toujours qu’on peut compter sur les autres et que notre bien-être peut être renforcé par autrui. Voilà ce que se disait Antoine en nettoyant son pistolet tranquillement appuyé sur la table de sa maisonnette. Oui, c’est vrai, on croit toujours qu’on peut compter sur les autres, et en fait, on est toujours seul.
La vie n’était pas drôle dans son pays, ça, il le savait depuis l’enfance, mais là, il convenait de le dire, ça ne s’était pas amélioré… Il s’était passé trop de choses pour en faire une simple mention, mais pour aller vite, il lui suffisait de dire « quel merdier ! » pour exprimer la totalité de ce qui s’était passé. Et c’était une des raisons pour lesquelles il nettoyait consciencieusement  son pistolet tranquillement appuyé sur la table de sa maisonnette.
Dehors Pierre veillait. Appuyé sur le tronc du poirier que les ancêtres d’Antoine avaient planté légèrement sur la gauche par rapport à la porte, histoire que le feuillage rafraîchisse la pierre du banc placée du même côté, il regardait vers la mer. Pierre veillait ou Pierre guettait, on ne pouvait le dire, Pierre gardait, ça s’était sûr, la main posée sur les canons de son fusil, qui paraissait trop grand pour ses bras d’enfant de presque 12 ans. Antoine lui lançait régulièrement des regards, et voyait que le petit faisait très correctement ce qu’il lui avait demandé de faire, pendant qu’il allait nettoyer son pistolet tranquillement appuyé sur la table de sa maisonnette. Pierre ne disait rien, il parlait peu, voire jamais, surtout depuis la mort de ses parents et sa récupération par Antoine qui n’avait pas pu faire autrement que de le prendre avec lui.
Pourtant la vie d’Antoine était loin d’être paisible. En fuite depuis maintenant 5 ans, il évitait de trop s’encombrer pour survivre, mais là, vu les liens qui l’avaient uni aux parents du petit, il n’avait pas pu faire autrement. Il l’avait récupéré à l’arrière de la voiture criblée de balles de gros calibre, à l’intérieur de laquelle il n’y avait plus rien à faire pour les adultes, le petit ayant échappé aux tueurs parce qu’il était petit et qu’il avait eu ce réflexe de soldat de se précipiter sur les tapis de sol au moment du premier coup, ce qui lui avait permis d’être le seul survivant. Et Antoine, arrivé le premier, l’avait, sans un mot, pris dans ses bras et l’avait emmené loin du lieu du drame, en s’enfonçant dans la nature par des  passages qu’il était un des derniers à savoir découvrir dans ce pays que désormais plus personne ne fréquentait.
Il l’avait réconforté, soigné, et depuis Pierre gardait, Pierre veillait, Pierre surveillait, chaque fois qu’Antoine nettoyait son pistolet tranquillement appuyé sur la table de sa maisonnette.
Ce qui faisait méditer Antoine c’est qu’il se souvenait. Il se souvenait des soirées animées où leurs rires étaient à peine dérangés par les cris du petit. Il  se souvenait des actions, et surtout des fêtes continues où l’amitié apparaissait comme une des réalités les plus solides dans l’univers des hommes. Et il se souvenait des moments étonnants, vifs et glaçés comme des coups de stylet, où ensemble ils procédaient, oh pas par méchanceté, juste pour survivre et continuer à jouir de cette profonde union des esprits et des âmes.  L’alliance était solide, l’alliance était superbe, mais l’alliance était de sable, l’alliance était gâtée.
On croit toujours qu’on peut compter sur les autres et que notre bien-être peut être renforcé par autrui. Cette phrase revenait régulièrement dans les pensées d’Antoine. Elle était là comme pour l’empêcher d’aller plus loin, comme une barrière qui lui fermait la porte de l’exploration plus fine et plus complète de ses souvenirs. Et elle revenait, et elle revenait, tandis qu’il nettoyait son pistolet tranquillement appuyé sur la table de sa maisonnette.
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Message le Mar 24 Nov - 12:13 par ornucciu

« Tu crois qu’ils vont venir ? »  La phrase était à peine audible, mais Antoine l’avait captée. Le petit avait simplement bougé les lèvres, sans même se retournér et  c’était comme un chant d’oiseau qui avait fait lever la tête à Antoine et lui avait permis d’entendre. Il soupira, il se leva, et poussant le vantail de la fenêtre, il répondit :
« Qui peut bien venir ? O Pé ? Hein, qui peut bien venir ? »
« Eux », répondit le garçon, « Eux, bien sûr, o Anto ».
« Et pourquoi ils viendraient ? Hein, pourquoi ils  viendraient? »
Le petit haussa les épaules et ne répondit plus, il avait repris son poste et il regardait vers la mer.
Antoine était contrarié. Pas parce que le petit avait parlé, ça c’était plutôt une bonne nouvelle, non, Antoine était contrarié parce que la barrière venait de se lever, le mur venait de s’effondrer. La voix du petit, sans le savoir avait ouvert la frontière et tout était là, maintenant, devant lui, et Antoine était contrarié.
Ils avaient été pris ensemble, le même jour et emmenés dans le même bâtiment, mais chacun d’eux à un étage différent. Ils s’étaient  juste croisés dans l’ascenseur, vieille technique policière débile, qui veut tester le degré de connaissance des différents interpellés, mais ils n’avaient pas bronché, ils s’étaient juste salués d’un signe de tête, comme deux personnes bien élevées qui se connaissent de vue et qui se saluent à l’ancienne mode. Intérieurement, ils riaient de voir la tête déçue des poulets qui les observaient goulûment et qui avaient dû ravaler leurs espérances devant le peu de succès de la manœuvre.
Ensuite ce qui s’était passé n’était pas drôle, mais c’était d’une banalité telle que ce n’était pas la peine d’en faire une nouvelle. Non, la seule chose qui avait compté est que l’ami était dehors et qu’Antoine avait pris l’avion pour une destination lointaine. Et ça cela avait contenté Antoine, car il savait que l’ami serait là quand il reviendrait, il savait que l’ami s’occuperait de lui, pendant son absence, qu’il avait jugée pas trop longue au vu de l’ignorance des flics et la maigreur de leurs accusations. Sur son dossier Antoine ne s’était pas trompé, c’est plutôt sur l’ami qu’il s’était gouré complètement.
Car si Antoine avait pris l’avion, c’était parce que l’ami l’avait chargé, et si, beaucoup plus tard, l’ami fut pris lui-aussi, c’est parce qu’il n’était plus utile à la construction du dossier qui devait emboucaner la jeunesse d’Antoine. Mais là où tout fut compliqué,  pour Antoine, pour l’ami, pour les flics et pour les juges, c’est quand ils se retrouvèrent dans le même couloir, dans la même maison, sous le même hiver, comme si les autres voulaient vraiment qu’ils s’étripent, comme si les autres voulaient vraiment les casser.
Il est sûr qu’Antoine était content de voir son pote et durant les promenades, sans trop se faire remarquer, il s’approchait de lui comme par hasard pour ne pas éveiller la curiosité malsaine des matons ou des autres embastillés. Comme ils étaient prévenus chacun mangeait dans sa cellule et ils ne pouvaient donc communiquer que très rarement. Mais les prisonniers savent construire leur réseau et Antoine et son ami avaient commencé à causer, de tout, de rien, des affaires, de leurs affaires, de leur affaire.  Et si Antoine écoutait, l’ami, lui, parlait, parlait, parlait, et c’était ça qui avait gêné Antoine, c’était ce flux continu de paroles vides, ce fleuve permanent de mots creux et sans logique, ce qui pour Antoine était une information détestable. Les mots étaient là, mais le sens en était parti, la sauce était là, mais la viande était devenue virtuelle, le son était bon, mais la musique était morte. Bien sûr, il écoutait, bien sûr, il souriait, mais quelque chose était cassé, quelque chose avait disparu, et l’éclat vibrant du stylet avait fondu comme un sorbet. L’ami faisait le beau, et Antoine l’écoutait. L’ami racontait racontait, racontait, racontait et Antoine écoutait, écoutait écoutait, écoutait, mais plus rien n’était solide, plus rien n’était réel. Et c’était le retour de ce sentiment qui à cause du petit contrariait  maintenant Antoine. Il se remémorait le mensonge, il revivait la parole déviée, il n’avait plus confiance, il avait envie de vomir, tout en souriant à l’ami qui se débattait devant lui comme un poulet sachant qu’il va passer  bientôt au poêlon.
La suite de l’histoire tout le monde la connaît. Le retour au pays, la reprise des activités, et ce matin d’hiver où, couché au bord de la route, à la sortie du village, Antoine avait copieusement arrosé la voiture de l’ami, s’était approché pour voir s’il n’y avait rien de plus à faire, avait aperçu le gosse, l’avait pris avec lui et l’avait emmené loin du lieu du drame, en s’enfonçant dans la nature par des  passages qu’il était un des derniers à savoir découvrir dans ce pays que désormais plus personne ne fréquentait.

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