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Mes yeux pleurent (Pierre Savalli)

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Marco B
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Messages : 422
Date d'inscription : 30/01/2013
27022014

Mes yeux pleurent (Pierre Savalli)

Message par Marco B

Un état des lieux quand s'ouvrent les nouveaux Possibles du monde contemporain, exposé ici par Pierre Savalli, notre invité pour cette contribution du jeudi. Une traduction en langue corse suivra et elle sera due à Jean-Yves Acquaviva.



La vie est un risque qu'il ne faudrait jamais prendre. Pourtant, tout allait bien. K. vivait sa vie comme beaucoup aimeraient la vivre, dans le confort d'un quotidien bien rempli par les contingences domestiques et égayé par quelques loisirs communs. Les relations avec sa femme étaient bonnes, même au bout de quinze ans de mariage et ses deux fils grandissaient dans un environnement sain et épanouissant. La vision de la famille idéale en quelque sorte. Il se faisait un peu chier dans son boulot, mais probablement ni plus ni moins que des millions d'employés astreints à vendre leur temps pour un salaire de merde.

Tout allait donc bien.

Mais qui s'intéresse aux trains qui arrivent à l'heure ? Seules les morsures et les griffures laissent des traces au corps et à l'âme, les caresses glissent et se perdent. Ce matin-là, assis derrière son bureau, à l'aube de cette journée qui se déroulerait comme celle de la veille et celle du lendemain, il sentit les larmes monter, il sentit sa gorge se nouer, étranglée par des mains invisibles. Cela devait bien faire trente ans qu'il n'avait pas pleuré. Il se souvint de cette sensation, violente, à la mort de son oncle, qui l'avait fait s’effondrer comme une merde, étouffé par ses sanglots ; il était tombé à genoux, la morve au nez, le souffle coupé, il avait même vomi sa bile ; il se souvint de ses larmes.

Il avait l'impression qu'on lui enfonçait des doigts dans les yeux, mais ses orbites douloureuses ne lâchaient rien. Pas une larme ne sortait de son corps. La panique le gagna, il eut peur que quelqu'un n’entre dans son bureau et ne le découvre dans cet état, car il était certain que sa douleur se voyait, et qu’il ne pourrait la cacher, faire semblant une fois de plus, comme si tout allait bien, comme si tout était normal. Normal. Il se leva et tenta de voir son reflet dans la fenêtre. Il n'y vit rien, pas plus son visage que la ville au loin. K. se demanda s'il n'était pas déjà mort, s'il n'était pas le rêve d'un mort. Seuls les fantômes et les vampires sont dépourvus de reflet, créatures du trépas ; il comprit qui il était, un né-mort, une carcasse équarrie par la vie, étrillée par le confort et la sécurité.

Comme il est difficile de ne pouvoir s'en prendre à personne, pas même à soi. Sa vie, il l'avait construite, il l'avait choisie, il y avait cru. Aucun grand malheur n'était venu le frapper, aucune grande exaltation non plus. L'aberration du tiède, l'abomination de la mesure, l'abjection du compromis. Cet équilibre tant convoité, lui, il l'avait trouvé et atteint, et ça le rendait désormais malade. Un bonheur standard à ranger au rayon des métastases.
Ouvrir la fenêtre et sauter.

Il ne sauta pas. Personne n'entra dans son bureau ce matin-là, il resta debout face à la fenêtre, attendant d'être soulagé par la venue des larmes. Elles ne vinrent pas non plus. Une fois de plus, il ne se passait rien, rien de mal, rien de bien, rien.

Piège magnifique, sans issue, optimisé pour conserver ses victimes intactes. La vie. Il se demande pourquoi certains y échappent, il se dit que des autels devraient être élevés au nom de tous les nés-morts, ces héros, les seuls et véritables héros de ce monde.

Il aimerait tant pleurer, ouvrir les vannes de la détresse et pleurer des larmes d'acide, pleurer comme on chie une dysenterie, par rasades, jusqu'à se vider de toute sa normalité, déshydraté comme un haricot sec. K. le haricot sec. Mais rien ne sort. Même les larmes se refusent à lui.

K. finit par décrocher son regard du vide, les digues n'ont pas cédé et le fleuve va continuer lentement sa course, blotti dans son lit, calme et sage. Il s'essuie les yeux, par réflexe, parce qu'ils lui font mal, parce qu'il aurait tant aimé sentir une goutte de désespoir sur sa joue. Dans quelques minutes K. va relativiser, se ressaisir comme on dit et voir le bon côté des choses. Il va reprendre sa vie, celle qu'il n'a en fait jamais quittée, sa vie d'homme heureux. Il va retrouver sa vie d'homme mort. Rentrer dans le tiroir de morgue qui lui sert d'appartement, retrouver sa monogamie et ses deux excroissances, et tout ce qui va avec. Sur le chemin, il se demande où sont passées ses larmes, s'il est possible de les perdre, perdre ses larmes comme on perdrait ses clefs, comme un con. Tout le monde est capable de pleurer, même les fous, même les autres. Il lui fallait certainement un déclencheur, comme pour la mort de son oncle.

La vie de K. se déroula donc ainsi, comme elle s’était toujours déroulée, à la seule différence que cette crise de non-larme se reproduisit quelques mois plus tard, et se reproduisit encore, et encore. Les mois passèrent et les crises se rapprochèrent jusqu'à atteindre un état de constance.

Les journaux titrèrent, au lendemain du massacre : Un déséquilibré abat sa femme et ses enfants ; les services de police n'ont encore aucune idée du mobile précis : accès de folie, vengeance, jalousie ? La seule déclaration du suspect s’est limitée à : « Mes yeux pleurent, ils m'ont sauvé, mes yeux pleurent. »


Pierre Savalli

Illustration : Chaïm Soutine, Maternité.
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Message le Jeu 27 Fév - 23:45 par Marco B

Piegnenu i mio ochji

La praxis, c'est autant la version que le thème. U testu di Savalli vistu da Jean-Yves Acquaviva.



Ùn ci vularia mai à piglià u risicu di a vita. Eppuru tuttu andava ind'incanti. K. campava una vita chì parechji bramarianu,  stracquatu nu a bambace d'ogni ghjornu tracolmu à usanze casane è asgiu cumunu. Cù a so moglia eranu di luna, ancu dopu à quindeci anni di matrimoniu, i so dui figlioli criscianu à mezu à benistà è spannamentu. A fiura di a famiglia ideale. Si facia cacà à u so travagliu, ma più o menu quant'è l'altri miglioni d'impiecati custretti à vende u so tempu per una paga di merda.

Ma quale hè chì s'impreme di l'ore chì correnu linde ? À anima è carne li fermanu raffichi è morsi invece e carezze sculiscianu è vanu à perdesi. Da daretu à u so scagnu, à l'ora di principià sta ghjurnata stampata à a viciglia quant'à u lindumane, li vensenu e lacrime, intese à so gola strignesi, strangulata da mani di ventu. Ùn piignia più dapoi trent'anni. Li rivense u ricordu viulente di a morte di u so ziu, tandu sì n'era trafalatu assufucatu da u so signozzu; era cascatu in dinochji, u nasu muccicosu, u soffiu tagliatu, avia ancu resu fele; si ramintò e so lacrime.

Li si paria chì qualchisia li marturiessi l'ochji ma ùn ne surgia cà dulore. Mancu una lacrima à nasce da a so parsona. Li ghjunse a panicca, a paura ch'ellu intressi nimu à vedelu cusì, à vede a so pena à palesu. Ùn saparia piattalla, fà nice torna una volta, cum'è s'è tuttu fussi bè, tuttu nurmale. Nurmale. Si pisò è circò à spichjassi in u vetru di a finestra. Ùn vide nulla, nè u so visu nè a cità landana. K. si dumandò s'ellu ùn era digià mortu, s'ellu ùn era u sonniu d'un mortu. Sò solu i fandonii à ùn avè riflessu, criature di l'ombra; li vense lindu ciò ch'ellu era, un natumortu, un baschicciu viutatu da a vita, rosu da u stà bè.
Hè cusì dura à ùn pudè cacciassila cù nimu, mancu cun sè stessu. L'avia amurata a so vita, scelta, ci avia cridutu. Nisun dannu à minallu ma mancu frizzura à scuzzulallu. A sviata di u tepidu, u stumacheghju di a misura è di u cumprumessu. St'allivellu tantu bramatu da tutti l'avia trovu ellu, l'avia toccu è oramai li dava u malannu. Una felicità cumuna à allucà cù e mettastase.
Spalancà u purtellu è saltà.

Ùn saltò micca. Nimu ùn intrì in u so burò quella mane, stede arrittu di punta à u purtellu aspittendu u sullevu di e lacrime. Ùn vensenu mancu tandu. Una volta di più ùn accadia nulla nè u bè nè u male, nulla.

Magnificu lacciu, senza esciuta, studiatu da lascià e so vittime pure è sanicce. Si dumanda perchè certi a si francanu, si dice ch'avarianu à esse alzati l'altari à nome di tutti i natimorti st'eroi, i soli veri eroi di stu mondu.

Vularia tantu piegne, sbaccà a matre di l'angoscia è piegne à lacrime acide, piegne cum'ellu si cappia un frusciu, à zirlate, sin'à viutassi d'ogni nurmalità, seccu cum'è una misgiccia. K. a misgiccia. Nulla ùn ne sorge. Mancu lacrime.

K. staccò u so sguardu di u viotu. A matre ùn hà cidutu è u fiume a si corre tranquillu, ascosu indu u so lettu calmu è sirenu. S'asciuva l'ochji, per abbitutine è perchè li brusgianu, perchè avaria vulsutu sente corre annant'à a so pelle una candella d'addisperu.  Da quì à una stundetta K. avarà riflittutu, si sarà rifiatatu è ogni cosa torna assistata. Hà da vultà à a so vita, quella ch'ellu ùn hà forse mai lasciatu, a so vita d'omu felice, a so vita morta. Rientre in casa cum'ellu s'entre ind'una cascia, ritruvà a so monogamia, i so dui cacci è tuttu u so trecciu. Viaghjendu si dumanda duve sò avviate e so lacrime, s'omu e pò perde cum'ellu perde e so chjave, cum'è un connu. Ognunu sà piegne, ancu i scemi, ancu l'altri. Soca li ci vulia una ragiò cum'è per a morte di u ziu.

Cusì andò a vita di K. cum'ella era sempre andata. Ma qualchì mese dopu vensenu torna i pienti asciutti, eppo' torna, eppo' torna. Più u tempu passò è più e crise  accadinu à spessu assin'à ùn piantà mai.


U lindumane di u macellu u giurnale disse : Un mataratu si tomba moglia è figlioli; a pulizza ùn cunnosce ancu u perchè : scimizia, vindetta, ghjilusia ? U solu dettu di u suspettu fù : "Piegnenu i mio ochji, m'anu salvatu, piegnenu i mio ochji."

Pierre Savalli

Traduzzioni : Jean-Yves Acquaviva

Illustration : Chaïm Soutine, L'homme bleu sur la route.

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