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Mise à mort (Olivier Jehasse)

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Marco B
Admin

Messages : 422
Date d'inscription : 30/01/2013
27022014

Mise à mort (Olivier Jehasse)

Message par Marco B

L'auteur nous mène aux trois points finaux dans une éclaboussure d'images sans coupure franche. L'invité du jeudi est Olivier Jehasse et ça se passe dans le sud de l'Espagne.




Bien sûr il y avait du soleil et l’ombre se faisait rare malgré la douceur de l’air et le vague sentiment que la journée aurait pu être belle s’il n’avait pas décidé de se rendre à la fête de Ronda, ce petit village andalou qu’Hemingway n’a jamais pu connaître puisqu’il était occupé par les armées du Franquito qui commençaient à peine à gagner quelques batailles dans un pays déchiré par des idées magnifiques et horribles de renversement du monde, de trahison, de révolution, d’anarchie et de beauté, « toutes choses que les hommes aiment », voilà ce qu’il se disait en passant sa chemise blanche dans son pantalon de toile noire, car on ne va pas voir mourir un taureau, surtout le jour de la Fête Dieu, jour magique entre tous, on ne va pas donc voir mourir un taureau habillé comme un paysan de la montagne, bien que les montagnards, tout le monde le sait, sont les plus coquets de tous les hommes, car ils savent bien que l’habit fait le moine, d’abord parce qu’il séduit les femmes et un vrai caballero se doit d’avoir une multitude d’aventures, s’il ne veut pas qu’on le prenne pour une tarlouze dévergondée, qu’ils aiment tous chasser le soir dans les ruelles obscures, en bas de la falaise, et ils savent donc que l’habit fait le moine, surtout quand ils ont décidé de les couper en morceaux, car un moine mort,  et de préférence dans d’atroces souffrances, c’est la paix de l’âme assurée, enfin, c’est ainsi qu’ils pensent les montagnards, et pas seulement à Ronda, mais dans toutes les montagnes où les moines sont venus se perdre, croyant à la présence de Dieu au cœur intime des massifs imposants, même si à Ronda, ils le pensent encore plus fort, parce qu’il fait chaud, que la terre est sèche, que la guerre est là, même si elle est officiellement terminée et que l’Andalousie tout entière fête le retour de l’ordre et du massacre autorisé, parce que  aussi les femmes sont poilues et sentent la cannelle, toutes choses superbes et hideuses qui ont toujours marqué l’esprit des hommes, car une belle mise à mort, cela a toujours été le propre de l’homme, ou le sale, tout dépend du point de vue, et chacun sait que le point de vue de chacun change avec la direction que prend son regard, ce qui fait que le monde est immense et rempli d’odeurs putrides où se mélangent aussi bien la douceur de l’air, l’odeur du cul des femmes, et les roses, les roses, les milliers de roses en pétales soigneusement arrachés des tiges, comme s’il fallait que les fleurs aussi subissent la torture, les roses donc  que ces cons d’habitants de Ronda jettent à foison devant l’arène pour se persuader que faire un acte de boucherie préhistorique est une fête grandiose, et chacun de nous sait qu’ils ont raison, qu’il n’y a rien de plus exaltant que les boucheries sociales et cérémonielles, et que, sans boucherie, les hommes, enfin les humains, ne seraient pas ce qu’ils sont, cette sale chose que même les animaux redoutent, sauf les chiens et les chats qui sont devenus leurs alliés les plus fidèles, les chiens surtout, parce que les chats eux aussi ont su rester libres, comme tous les habitants d’Espagne, qui au cœur de la guerre la plus atroce, dont ils étaient les acteurs joyeux et consentants, prenaient le temps de fêter leur vieille religion, celle de l’assassinat dansé, un art magique, qui les poussait à endosser des chemises blanches pour se rendre aux arènes et montrer à tous et surtout à toutes qu’ils sont des hommes, des caballeros, des chevaucheurs de donzelles qu’ils méprisent profondément tout en leur fourrant leur truc par tous les orifices qu’ils peuvent trouver, afin, non pas de se sentir mieux, mais de montrer que rien ne vaut rien sinon adorer faire le mal, faire du mal, et le mettre en scène devant des centaines de ploucs, qui sentent la lavande voire autre chose, souvent d’ailleurs c’est la merde qu’ils sentent, car s’ils lavent leur chemise, ils ne se lavent pas eux-mêmes dans ce putain de pays où l’eau croupie ne sert qu’à faire pousser des framboises que des cons d’Arabes cultivent et que des supercons de Hollandais et de Français mangent en croyant rendre service aux prolétaires de ce coin pourri du monde, car les Hollandais et les Français s’imaginent qu’ils doivent être bons, alors qu’eux aussi sont juste bons à se faire croire ce qu’ils sont, pas grand-chose, comme il le savait depuis toujours, lui qui avait bâti sa vie sur le meurtre et dont la navaja était célèbre dans toute l’Espagne, même si, depuis peu, il l’avait remplacée par un superbe Mauser qu’un espion boche lui avait vendu un soir dans un bar, un boche qui depuis avait disparu, puisque la première balle de son arme lui avait soigneusement traversé la cervelle en entrant dans son œil droit et en sortant en plein milieu de sa nuque, un tir de près, très réussi, qui lui avait beaucoup plu, même s’il regrettait parfois le sang qui gicle de l’égorgement du pourceau à deux pattes, celui qui avait refusé de lui dire où il cachait son or, alors qu’il l’avait tendrement attaché à une chaise, les pieds posés sur les chenets de la cheminée où il avait fait ronfler un grand feu, tout en violant sa femme devant lui afin de l’encourager, mais il n’y avait eu rien à faire, alors il l’avait égorgé,  ou encore les yeux enamourés de l’agneau qu’il tuait selon le rite à chaque fête religieuse, pas par méchanceté, mais parce qu’il fallait faire couler le sang du Christ pour expier toute cette misère mentale et morale qui le fatiguait et l’obligeait ce matin à passer une chemise blanche pour aller à l’arène assister à sa trois millième corrida, une corrida qui devait être superbe et qui le fut, puisqu’en sortant de chez lui, il vit soudainement danser une lumière au-dessus du ravin qui sépare la ville en deux, et qui la fait ressembler, lorsqu’on arrive de Sevilla à un gigantesque sexe féminin, que même Courbet aurait été en peine de peindre, et il s’écroula d’un bloc, percé qu’il fut de trente coups de poignards, qui n’étaient pas ibériques, mais bien teutons, car les Teutons sont peut-être cons, mais ils sont teigneux et revanchards, et lui le Rondiano, lui si fier de son histoire et de sa culture, si heureux de vivre en assassin reconnu, et bien, lui, ce con, il ne le savait pas…

Olivier Jehasse

Illustration : Sebastian Droste et Anita Berber, Dark Fantasy Morphine (1922)
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