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De Flammes et d'Argile (Bénédicte Giusti-Savelli)

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Marco B
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Messages : 422
Date d'inscription : 30/01/2013
27022014

De Flammes et d'Argile (Bénédicte Giusti-Savelli)

Message par Marco B

Première chronique littéraire sur Praxis Negra, signée Bénédicte Giusti-Savelli. Le temps de faire un détour vers le Wyoming, et de bénéficier une fois de plus des meilleures intuitions d'une maison d'édition spécialisée dans le Nature writing. C'est par exemple à Gallmeister que l'on doit la traduction française de l'effrayant Sukkwan Island, de David Vann.



De Flammes et d’argile est un roman de Mark Spragg paru en 2010 aux Etats-Unis et publié en France en 2012 chez Gallmeister, excellente maison d’édition créée en 2006, spécialisée dans la littérature américaine et plus particulièrement dans le Nature writing, courant littéraire dédié à l’évocation des immensités de l’Ouest américain.
On est très loin de la littérature américaine que j’apprécie habituellement, celle d’Ellroy, de Bret Easton Ellis ou DeLillo… Avec un tel roman, on quitte l’univers étouffant de la ville, à la fois fascinant et cauchemardesque, pour se perdre dans la nature grandiose du Wyoming. Pas d’intrigue à proprement parler : certes, le shérif Carlson découvre le cadavre d’un jeune homme dans un laboratoire clandestin de méthamphétamine mais l’identité de l’auteur du crime importe peu. Mark Spragg veut avant tout attirer notre attention sur le quotidien de quelques habitants de la petite ville fictive d’Ishawooa. Les personnages ont en commun d’être à un point de rupture, plus ou moins décisif, de leur existence : tous vivent une perte, tous vont devoir, au regard de leur passé, repenser leur présent. Pour certains cela implique des choix, des renoncements qui annoncent la naissance d’un monde nouveau ; les autres doivent seulement accepter de se résigner.    
Spragg avoue dans sa préface avoir écrit ce livre à la suite de rêves récurrents qu’il faisait sur l’un de ses personnages, le vieil Einar Gilkyson - ce roman est en effet le dernier d’une trilogie - : « Je voyais Einar à la toute fin de sa vie devant un énorme feu de bois, d’ossements et d’andouillers, mais bizarrement, cette scène n’avait pour moi rien de larmoyant. C’était un moment de réjouissance, de conclusion». Einar va mourir, bientôt, il le sait, il attend, sans crainte parce qu’il est chez lui, dans son ranch, sur cette terre qu’il aime, hostile et majestueuse. Il s’inquiète malgré tout pour sa petite-fille, Griff, qui a abandonné ses études afin de s’occuper de lui ; mais il s’inquiète surtout de l’amour viscéral qu’elle porte à cette nature, même s’il le comprend mieux que personne pour le lui avoir transmis. C’est peut-être pour transcender cette nature que Griff crée des sculptures géantes avec les os d’animaux que lui offrent la forêt, la montagne et les plaines. C’est parce qu’elle a estimé ne jamais pouvoir trouver sa place que Marin, la sœur d’Einar, a quitté le ranch et revient, après des années d’absence et de silence, auprès de son frère.
Kenneth et son beau-père McEban sont les voisins d’Einar. Kenneth, jeune garçon de dix ans, un petit homme déjà, dont le destin semble tracé, celui d’un enfant du Wyoming, enraciné dans ces espaces outrageusement beaux. Kenneth et McEban n’ont « jamais eu de relation père-fils ; ils se sont toujours beaucoup mieux débrouillés » ; l’art de Spragg est de distiller dans les dialogues et les gestes de ces deux hommes suffisamment de force pour que le lecteur soit profondément bouleversé par les liens qui les unissent. Chacun de ces personnages est façonné par cette nature superbement décrite ; la terre du Wyoming happe par sa beauté et son immensité mais elle peut aussi paralyser, figer les destins ; qu’elle soit haïe ou vénérée, elle hante les existences de chacun.
Quant à Crane Carlson, le shérif, il découvre qu’il est atteint d’une maladie incurable. Jean, son épouse alcoolique, ne se rend compte de rien parce qu’elle et son mari ne se regardent plus depuis longtemps déjà. Crane se tourne alors vers son ex-femme ; il ne veut pas être seul pour affronter la mort.
Spragg entremêle tous ces destins dans une narration, un peu déstabilisante au début, mais habilement maîtrisée : chaque chapitre développe l’itinéraire d’un personnage ; le lecteur doit alors jongler avec les histoires de chacun, s’habituer à passer de l’une à l’autre, reconstituer des trajectoires de vie. Le talent du romancier réside dans sa capacité à donner une épaisseur et une profondeur à tous ses personnages alors qu’il semble seulement esquisser leur portrait. Une économie de moyens à l’image des habitants d’Ishawooa qui se livrent peu : les sentiments sont tus par pudeur, par lâcheté ou par peur parce qu’« on ne peut être sûr de rien » ; chaque personnage en fera la triste ou l’heureuse expérience. Mais au détour d’une phrase, d’un geste ou d’un regard, leur humanité se révèle et rachète leurs bassesses. Spragg, parce que  « les choses se passent rarement comme on voudrait qu’elles se passent », leur reconnaît le droit d’avoir « la trouille ».
On pense à Marin et Einar qui ne se sont pas vus depuis plus de vingt ans mais qui se parlent comme s’ils s’étaient quittés la veille et prennent conscience de leurs erreurs ; Marin s’adressant à son frère : « Je pensais que tu ne t’intéressais plus à moi à cause d’Alice. Parce que nous étions deux femmes ensemble. – Ça je n’en savais rien (…) Ce que j’aurais voulu, c’est que Griff, McEban ou n’importe qui m’entende dire que ton Alice avait sa place ici. Qu’elle aurait peut-être aimé se promener de temps en temps dans les montagnes. Je regrette de ne pas avoir dit tout haut quelque chose dans ce goût-là. » On pense à Kenneth, un peu inquiet alors qu’il assiste avec McEban à un défilé : « Quand McEban se releva, il lui prit la main et cela lui fit du bien. Cela rendait l’endroit moins bruyant, moins noir de monde, moins chaud. »
Spragg nous livre avec simplicité et gravité des vérités sur le cœur humain. Vérités qui pourraient parfois sonner comme des évidences ou des clichés mais qui, sous sa plume, prennent toute leur force ontologique.
Je ne souhaite finalement pas trop m’interroger sur la beauté de ce style hypnotique : la magie opère, c’est tout, et je reste hantée par le mystère des terres du Wyoming.

Bénédicte Giusti-Savelli
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