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Le roux de secours et des ondes meilleures à boire

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Hubert Canonici

Messages : 286
Date d'inscription : 01/03/2014
Age : 49
Localisation : Bonifacio
23082016

Le roux de secours et des ondes meilleures à boire

Message par Hubert Canonici

Mr Gobelain attend le nouvel infirmier, à 83 ans, les occasions de parler aux vivants sont rares...certes, hier, il a bien traité un animateur des chiffres et des lettres d'orchidoclaste...mais, comme il le dit souvent à son chien saucisse empaillé, côtoyer un être non pixelisé c'est autre chose.

Le tic-tac de l'horloge est en rythme avec la chute des gouttes dans la cafetière, la vapeur monte et brouille un peu plus la photo blanchie qu'il voit sans plus y croire...il était avec Georgette, son épouse, dont les cendres (elle n'avait jamais fumé) sont dans l'urne vert olive sur le plan de travail...ce furent leurs seules et inoubliables vacances...du camping sauvage...en Corse...

Il sent encore l'odeur du maquis, des pins, de la crotte mêlée aux relents épicés de résine, il prenait bien soin de recouvrir sa commission d'une pierre plate et allongée, où promenaient 5 à 6 grosses fourmis noires pas trop nerveuses...il voyait une mer d'huile aux premiers rayons matinaux...le sable légèrement humide massait ses pieds, l'eau était transparence, un crabe sortait d'une faille rocheuse pour slalomer  entre des bigorneaux, les puffins cendrés volaient en escadrille, Georgette allumait le réchaud pour le café du matin, il entend encore le bruit agréable de la fermeture éclair, sent l'odeur de la toile neuve, entend le petit récepteur à piles cracher du Tino Rossi..."O Cooooorse îleuu d'amouuuur"...entend les cigales, le clapotis des vaguelettes, la sirène lointaine d'un yacht en bois...ces moments sont cristallisés...mais Georgette est en cendres...et lui, il dépérit, plus ses épaules rétrécissent, plus ses hanches semblent disgracieusement larges, à tel point qu'il se voit en triangle scalène avachi, le dentier de plus en plus proéminent, il s'imagine son dentier hurler un silence assourdissant...dans sa tombe...
Ils étaient si gentils tous ces gens dans les villes et villages corses, souriants, prévenants, généreux, ils leurs avaient donné du miel, des confitures, de la charcuterie, du fromage...et surtout, de la chaleur humaine comme jamais, et de l'amitié, éphémère mais honnête...le nouvel infirmier, un roux, frappe à la porte...

Plus loin...

-Ta faucille est affûtée père roux...dit-elle avec un air de pucelle allumeuse en léchant sa sucette.

-Prends-la donc, elle tranche comme jamais, fille rousse aux poils bouclés...dit-il avec la bave aux lèvres.

D'un geste rapide et maîtrisé, elle décapite un chat roux...alors que la tête roule sur la table jusqu'à tomber dans le seau à cendres, son père (qui est aussi son demi-frère) balance sa vanne liée à un  acte relativement récurant dans cette maison...

-T'aurais dû faire la révolution toi...rire gras.

Mère rousse arrive avec son cornet de commissions, elle a les pattes lourdes, elle va faire une sacrée ratatouille...il y en aura pour 13 jours...mais d'abord, elle passe aux cabinet...

-RAAAAH...ça pue le Fennec la mère rousse..enrage t-il...

-Isriii isriiii...Fous toi donc une botte de persil aux naseaux, l'roux...rétorque-t-elle, fière d'avoir répondu du tac au tac...et avec esprit...à son sens....

-Ca y est...frère roux commence son job d'infirmier ce matin...quel taré celui-là...il a encore rêvé de sa mère virtuelle cette nuit...ricane fille rousse...

-Vas y la fille...faut mettre les têtes de chats dans la marmite...

Toc toc toc...

-Entrez Donc...vous êtes le nouvel infirmier...si je puis me permettre une blague... "Les roux, c'est tout bon ou tout mauvais...ahahah...

-Tu crois pas si bien dire le vioc...dit-il en sortant des tenailles de sa banane avec un rictus d'asile...

Il se demande s'il va lui arracher les paupières ou attaquer par la bouche...................à suivre................à suivre........
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Message le Jeu 25 Aoû - 17:58 par joesecondi

Du grotesque qui décoiffe, chapeau Hubert. Comme dans "Affreux, sales et méchants". Ne manque plus que Nino Manfredi en train de se faire un lavage d’estomac avec une pompe à vélo avant de dégueuler la mort aux rats administrée par sa chère épouse.

Je me souviens qu' Ettore Scola disait que celui qui a raté son existence c'est celui qui est devenu riche comme giani (gassman) dans "nous nous sommes tant aimés", il a perdu la fraternité en devenant riche et il ne peut plus chanter les vieux chants de la résistance. Quant on revoit ce film on comprend tout ce qui nous est arrivé...

Allez Hubert, vivement la suite

Salut et Fraternité.

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Message le Sam 27 Aoû - 22:10 par Hubert Canonici

La suite...la suite........................

Fils roux saisit le chien saucisse, tire sur la langue avec les tenailles...elle s'allonge jusqu'à faire apparaître un ressort...

-M'estouffiii...dit Gobelain dans un râle sifflant (sans doute une résurgence de vieux provençal dans des situations hypertendues )...la dernière fois, c'était lors de la mort de saucisse, étouffé par un os de poulet...

Le regard du roux fiston se pétrifie devant la photo de Georgette...il rêve d'elle si intensément et depuis si longtemps...la voilà enfin, sa mère virtuelle...

Il tombe à genoux, en larmes, enlace les jambes de Gobelain...dit que longtemps, il a été comme un enfant n'arrivant pas à boire d'eau, il voit bien que son vieux père n'a pas de silence jaloux dans le regard...et dire qu'il allait le torturer...au sol, saucisse est à l'envers avec la langue posée sur la solution des mots fléchés de la page 24...

-C'est ma maman virtuelle, tu es mon père le vioc...dit Pierrot...

Sénéchal Gobelain veut bien le croire, il pleure aussi...il lui raconte leur amour pour saucisse, il fut d'abord compensatoire, puis devint indéfectible...

-Si seulement Georgette avait pu te connaître...elle aurait été fière de toi fils...tu penses, un infirmier...sanglote Sénéchal...

Pierrot, planté devant la photo blanchie, pense repentance et transcendance, puis l'émotion le submerge, il laisse venir les images et les mots

-Mère virtuelle...

J'attendais que tu émerges, que tes errances arrivent dans des ondes meilleures à voir

Tu avives mes flammes mortes, tu amènes de la salive à mon avoir

Des fleurs cagneuses à mes canons, des pluies d'asperges à mes orgasmes, des ruisseaux mauves à foison

Une porte verte à mon cœur abscons, des bulles d'air à mes poissons

je n'aurais d'appels masqués que de Zorro, c'est acté, je repars à zéro

J'tremperai plus ma bite "S" dans ma sœur au fion roussit...vieux papa, j'y veille, et que plus rien, jamais, ne t'estouffi...

-Tu es mon roux de secours, le fils que l'on a toujours attendu avec Georgette...le frangin à saucisse...tu renais tel le phénix, de tout mauvais tu deviens tout bon, un bon roux fiston...tiens, renifle les cendres...dit-il avec un sourire apaisé en tendant l'urne vert olive...

Pierrot a une réaction allergique puissante, il éternue si fort qu'un nuage de cendres opacifie la pièce, il pousse des râles et devient bleuté...

-T'estouffiii...cri Sénéchal...

Il ouvre la fenêtre, lui tape dans le dos, lui donne un verre de rouge, Pierrot revient à lui, d'abord, il semble avoir une tête de lapin halluciné, puis, ses yeux deviennent brillants, lucides, bienveillants...il a désormais le cœur bien rouge pour son quartier blafard, des pouvoirs fabuleux l'investissent...

Plus loin...

Mère rousse balance la dernière aubergine en rondelles dans la marmite...sa tête semble être le réceptacle d'un vide intersidéral, mais, allez savoir pourquoi, en voyant apparaître des oreilles de chat à une tomate pelée, elle balance ça comme ça

-C'est la privatisation des profits et la socialisation des pertes...

-Eh ça va pas la mère...causer des choses qu'on comprend rien...gémit père roux...

....à suivre....à suivre.................................

Message le Lun 29 Aoû - 10:55 par joesecondi

et ben la suite tient toutes ses promesses! C'est à la fois hilarant, délirant, cru et tendre. On se croirait dans une B.D de Reiser mais c'est bien de l'Hubert!

Au fait, et votre texte sur le thème de l'arbre pour le concours, c'est pour quand les résultats ? ( pression d'enfer;-))

A bientôt Hubert.

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Message le Lun 29 Aoû - 11:43 par Hubert Canonici

Bonjour Joelle,

Merci pour le commentaire, je ne vais pas tarder à travailler la suite, ça me détend...pour le concours ça doit être en décembre normalement, j'espère que ce ne sera pas un jury composé uniquement de roux, ils pourraient croire que je suis roussophobe et me sanctionner...

À bientôt Joelle.
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Message le Mar 6 Sep - 18:45 par Hubert Canonici

Pierrot lève la main droite, l'ombre de sa main recouvre la photo, celle-ci retrouve instantanément sa vivacité originelle, et plus encore...Sénéchal en a la bouche béé...en bas à gauche, réapparaît la boîte de BANANIA où il mettait son nécessaire de pêche, sur le genoux droit de Georgette, il distingue clairement la petite croûte "parme", séquelle de la levrette de la veille, derrière eux, le café sur le réchaud...la fumée et l'odeur s'échappent de la photo pour envahir la pièce avec une senteur de pin et de Méditerranée...il se redécouvre jeune, gaillard, plein d'insouciance...alors que Pierrot entre dans la photo ( sous la forme d'un renard ), Georgette en sort...avec son éternel sourire bienveillant, la peau tendue et ferme, repulpisée sous sa robe à grandes fleurs jaunes et violettes, l'urne tournoie puis se fiche dans l'espace comme un soleil vert...Sénéchal vit de précieux et fondamentaux instants...elle regarde son mari avec les yeux brillants d'affection, ces instants ne se superposent pas en s'annihilant comme le temps ordinaire, ils pulsent le cœur de la vie, ils sont la vie...Pierrot, dans sa peau de renard, chaparde une biscotte beurrée dans la photo...en tant que Goupil, il a gagné 5 octaves, mais, en avalant de travers un morceau de biscotte, il pousse un chuintement semblable à celui d'une chouette hulotte, dans ce cas d'espèce et en langage renard, et par des truchements très complexes, cela se rapproche vraisemblablement d'un vieux langage provençal exprimant un manque d'air brutal "m'estouffiii".................………à suivre.....................à suivre...................................

Message le Jeu 8 Sep - 8:37 par joesecondi

Bonjour Hubert,

Plus vous avancez dans votre histoire et plus c'est comme si le texte s'effaçait pour devenir un tableau!

Pour le jury pas de danger, les roux se comptent sur les doigts d'une seule main chez nous...

Bonne journée à vous.
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Message le Mar 13 Sep - 7:54 par Hubert Canonici

Pierrot est de l'autre côté du miroir, il recrache le morceau de biscotte - voit le photographe de la scène...mère rousse, affichant un demi quintal de moins, appuyée façon "BB fauve" à la 2 CV bleue...avec une sacrée touffe débordant du bikini..."C'est pas la barbe d'un djihadiste sortant de sa grotte..." se dit-il bêtement...
C'était il y a 39 ans, l'année de sa conception...sa mère bio avait alors un prénom, Juliette...sa beauté insolente et incendiaire supplantait tout, elle avait des idéaux et une vision étonnamment juste et crue, donc, déstabilisante du monde...
Tandis que Georgette et Sénéchal re créditent leur immense bonheur dans la petite cuisine, Pierrot évolue dans l'univers parallèle et profond de la photo...il ressent l'atmosphère simple et sereine, teintée de naïveté, qui régnait en cette fin des années 70...

Le couple invite la jeune promeneuse à dîner...après quelques verres de "barbu", Georgette dodeline, son sourire est benêt, ses yeux dans le vague...Juliette parle de la pente savonneuse offerte par le capitalisme où se sont engagés les peuples "Ceux sur qui s'exerce le pouvoir" précise t'elle...elle explique que la chute futur du communisme entraînera la naissance, par contraction en "isme", d'un nouvel ennemi indispensable, elle prédit que ce "isme" sera accolé à l'islam...le tour sera joué pour justifier la dictature douce...Sénéchal ne comprend rien, ça a pour effet d'aviver encore plus son excitation - il frémit devant ce grain de peau de rouquine de 20 ans, ses formes vivantes et diaboliquement sexuelles, il pressent, tel un médium, la chatte à Juju comme brûlante à l'intérieur, suintante à l'extérieur, ses sens sont à vif - Georgette, avec son cul plat, est vautrée sous la tente dans un copieux coma - Sénéchal et Juliette rient en voyant passer le renard un stylo à la bouche, Sénéchal, contre toute attente eu égard à son parcours de vie, sort sa queue, comme il sortirait une canne à pêche à ses clients, Juliette retire son bikini, le renard hurle...................à suivre.....à suivre........

Message le Mar 13 Sep - 19:43 par joesecondi

Bonsoir Hubert,

j'ai bien rigolé, j'aime bien quand ça vire au grotesque avec le souffle en plus, et là on est servi! En plus vous avez le sens du timing, tout arrive dans une cascade de scènes aussi burlesques les unes que les autres et ça vous savez faire. Par contre les digressions politiques de Juliette "casse" ce timing, je trouve cela moins bon ou alors peut-être sous forme d'un dialogue ça passerait mieux, vous garderiez une unité dans le texte.

A bientôt Hubert et bonne continuation.

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Message le Mar 13 Sep - 20:47 par Hubert Canonici

Bonsoir Joelle,

Merci pour les commentaires, c'est vrai que je fais des mélanges improbables en écrivant, je vais vous dire, il y a quelques années, je mangeais des sandwichs avec du jambon cru, cuit, des tomates, 2 ou 3 fromages différents, du saucisson, du figatellu, 2 œufs frits...alors...pour le discours politique c'est un choix, c'est pour faire un mélange des genres, mais la suite, qui germe tranquillement dans mon cerveau complexe, devrait réserver encore pas mal de délire..et du plus profond...

À bientôt Joelle

Message le Mer 14 Sep - 12:50 par joesecondi

Mais oui Hubert, veuillez m'excuser! Vous avez raison c'est votre choix et vive les mélanges improbables! N'hésitez pas à me remettre à ma place, après tout vous n'avez pas sollicité mon avis sur ce texte. Par contre sur les mélanges culinaires je vous suis à 100%.

A bientôt et bon appétit Cool
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Message le Mer 14 Sep - 13:36 par Hubert Canonici

Bonjour Joelle,

Mais oui Joelle, continuez à donner votre avis, au contraire, je préfère une critique négative et sincère de quelqu'un qui a lu, que des éloges de quelqu'un qui n'a pas lu...que je sois transformé en syphon si je vous en veux d'émettre des avis...bon appétit Joelle...
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Message le Mer 21 Sep - 7:34 par Hubert Canonici

Juju et Norbert (père roux), sont allongés...ils ressentent le parfum chaud du foin qui fermente, celui des volailles tièdes, dont les chairs, passées au chalumeau, s'apprêtent à court-bouillonner...leurs esprits suivent de vertigineuses montées en colimaçon sur sols boueux - puis, dévalent les pentes glissantes aux arêtes minérales apparentes, ils ne contrôlent rien...pieutent en équilibre instable sur un pan rocheux formant un continent, apparu suite à la baisse des océans, ils s'en battent leurs rousses aisselles...

Automne 1979, ils sont rentré de vacances voilà deux mois, ont posé leurs valises à Bagnères-de-Bigorre - lui, ne veut plus travailler, rater "Aujourd'hui Madame" est désormais au-dessus de ses possibilités psychologiques - Juju aussi a changé depuis son retour de Corse, elle ignore que Pierrot, qu'elle a côtoyé sous la forme d'un renard, germe dans son triste ventre (ce cimetière de désespérés à rebours), elle ne pense plus que "frigo à remplir et popote à programmer", elle régresse intellectuellement, ne s'insurge plus, désormais, que contre le prix des poireaux, ou la qualité déclinante des pantalons en tergal...

Leurs âmes, telles des photophores volatiles, portent une pâle lumière sur la ville endormie...
Au matin, ils ont l'horreur de sentir la présence d'inconnus à quelques centimètres de leurs visages...à qui bave, à qui rit, à qui pisse sur leurs pieds occis, ces exogènes ramassent les escargots qui étaient en train de les bouffer, leurs cris de désespoir restent entre leurs dents déjà mortes...

Les morsures du renard, futur fils "légitimo-putatif", agissent , diffusent leur fureur, sanctionnent par anticipation, rétroactivité, et injustice...si Pierrot n'avait pas mordu le cul de sa future mère et les couilles au putatif, la vie de ces gens, précisément, aurait été pour les roux cool avec moindres courroux...

Avec son imper à grand col et ses bottes rouges, elle remonte la rue marchande, les joues baisées par le crachin, en regardant la mère Denis en vitrine, elle songe qu'au bout de la rue, dans la chambre puant la graisse, elle commencera par bouffer le cul du vieux porc, histoire de beurrer leurs épinards, à Norbert et à elle........à suivre.......à suivre..........

Message le Mer 21 Sep - 8:25 par joesecondi

vachement bien Hubert, les premières lignes sont magnifiques, vos mélanges improbables tiennent le tout, la sauce prend et le glou glou qui monte de la marmite est doux à mon oreille.

Quand au siphon surtout ne vous en approchez pas, l'affreux clown roux risquerait de vous y entrainer par le bras et alors adieu le concours!

belle journée à vous Hubert.

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Message le Mer 28 Sep - 21:23 par Hubert Canonici

Juju se mue en mère rousse...

Automne 79, Georgette et Sénéchal changent de vie, ils s'installent sur un îlot, en Bretagne...leur travail consiste à veiller sur la maison de l'île - les propriétaires y viennent de temps à autre...ils aiment y lire au son des plaintes des fantômes de Jersey, sous la tempête bleue grise...ils y font une cure de coquillages iodés, observent les fleurs "mauve fées", sur cette terre fertilisée par les fientes d'oiseaux...on ne saurait les imaginer avoir une vie ailleurs - puis, ils s'évanouissent, comme ces sirènes octogénaires de Corée, qui plongent pour se nourrir, emmenant parfois les planches de leurs cercueils...

Sénéchal vit mal son infidélité de l'été dernier, avec la rousse incendiaire, alors, il déterre encore plus de trésors de gentillesse, cela bouleverse terriblement Georgette, elle qui culpabilise tant de ne pouvoir lui ramener un ange dans son trémail...elle va, pensive, sur les galets luisants gris et crèmes, des vagues aux ourlés de coton feutrent les cris d'un loup de mer - Sénéchal regarde s'éloigner la svelte silhouette aux ailes vertes, crêpées par un vent de passade, l'écume furieuse des rocs se fond dans la brume habitée...

Juju coupe des légumes pour la ratatouille, Norbert regarde un film sur Antenne 2...

Personne : Est-ce que tu connais l'hstoire du petit oiseau ? Mon grand-père me la racontait souvent

Jack Beauregard : Devenir grand-père, de mon temps, n'était pas à la portée du premier venu.

Vieux : Oh Oh ! C'était difficile jeune homme, mais pas impossible.

Personne : Il était une fois un petit oisillon qui ne savait pas encore voler. On était en plein hiver et un soir, il tombe de son nid et il se retrouve sur le sentier. Alors il se met à crier: "Pui! Pui! Pui!". Il se fend le gosier parce qu'il meurt de froid. Pour son bonheur, voilà qu'arrive une vache. Elle le voit et veut le réchauffer. Alors, elle soulève la queue et paf! Elle pose une belle galette fumante, grosse comme ça ! Le petit oiseau, bien pénard et bien au chaud, sort sa tête et remet ça "Pui! Pui! Pui!" plus fort qu'avant... Rrrrrrr! Mais un vieux coyote arrive au triple galop. Il allonge une patte, l'extrait délicatement de son tas de merde, essuie la crotte qui le recouvre et ensuite... il n'en fait qu'une bouchée! Mon grand-père disait qu'il y a une morale à cette histoire, mais qu'il faut que chacun la trouve tout seul!

Vieux : Oh Oh ! un oisillon, un coyote, une galette, moi toutes ces histoires de merde ça me fait la tête comme une callebasse !

Jack Beauregard : Les fables et leur moralité tu y crois encore ?

Personne : oui !...

Norbert se lève comme une furie et pointe un doigt accusateur vers le téléviseur

NORBERT
Sale coyote...race de renard, depuis qu' t'as mordu mes balloches et l'cul d'Juju tout fout l'camp...

JUJU
Eh, l'roux, c't'histoire d'oisillon m'a donné une idée, tu vas dézinguer deux chatons, ça va faire des économies d'boucher...

[Plus tard, à la fin du film]

Jack Beauregard : A propos, j'ai trouvé la morale de la fable que ton grand père racontait, celle du petit oiseau que la vache avait recouvert de merde pour le tenir au chaud et que le coyote a sorti et croqué... C'est la morale des temps nouveaux. Ceux qui te mettent dans la merde, ne le font pas toujours pour ton malheur et ceux qui t'en sortent ne le font pas toujours pour ton bonheur. Mais surtout ceci, quand tu es dans la merde, tais-toi!

NORBERT
Mais non, il va pas s'taire l'père roux, trou d'cul d'renard...dit-il avant de fondre en larmes...

Générique de fermeture d'antenne
https://youtu.be/Mzy9GGbcvSI

Norbert présente les 2 chatons déchemisés sur la planche à découper - les têtes, à part, plongent dans la cocotte d'où sortent de réguliers glouglous - il était un très bon mécanicien, on l'appelait "le roux de secours", il sent bien qu'il débloque, il ne sait même plus remonter un moteur de Renault 12 TL (voiture à 25 500 francs)...le ventre de Juju s'arrondit, mais, elle perd sa poésie, nage dans des ondes mauvaises à boire...elle va de jobs merdiques en boulots emmerdants, dans des endroits trop secs, ou trop humides, mais toujours aux relents de pets - puis, Norbert lui offre l'imper à grand col et les bottes rouges - des gars, dont quelques pervers, y voient une putain exotique, devant les propositions crues, elle balance sa fierté comme une africaine balance un nichon toboggan dans son dos, ne s'offusque pas tant elle est désabusée, puis se couche pour des "Pascal" qu'elle enfile comme des perles...Norbert essuie désormais des railleries au café où il a ses habitudes, c'est ainsi, l'homme basique pisse en crachant des glaires sur celui qui montre des signes de détresse...le plus faible que lui...

Sénéchal fait bouillir un tourteau, ouvre la bouteille fraîche de blanc - Georgette entre dans la cuisine, elle éprouve les joies de la grossesse sans en subir les disgrâces...

Message le Jeu 6 Oct - 11:11 par joesecondi

P..... Hubert, ça décoiffe mais c'est bon! Je crois bien n'avoir jamais lu de "truc" aussi improbable mais c'est un plaisir de vous lire, je vous l'ai dit déjà je crois, vous avez le sens du burlesque ( ou heroi-comique je sais plus...) et ça m'émeut autant que ça me surprend. Cultivez votre singularité Hubert! Quand au générique de fin je vous remercie pour la Madeleine...

A bientôt et belle continuation à vous
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Message le Ven 7 Oct - 18:51 par Hubert Canonici

Merci Joelle, c'est gentil de lire mes gribouilles et en plus de les commenter, un petit poème déglingué, pour la route...

À bientôt....

Par cette nuit feutrée, entre deux rêves, des créatures bistres versent une pluie de fines larmes sur mes craintes

Je transvase ma foie, elle décante en musique vivante, dresse des cordillères que les volcans éreintent

La panthère secoue son verglas, pressentant la fournaise des givrées de la télé réalité, elle tousse

L'os à moelle dévoile son monocle à qui lévite, jamais plus ne verra son bouillon, s'en retournera poudre d'ivoire

Ne plus avaler de cinéma au court-jus de la palme, ne plus friper ses yeux sur un livre pensé par un robot, ils accrochent bien la rosette aux étourneaux

De sales copains zieutent comme des fouines arrogantes, pour voir s'ils peuvent investir ma faille avec des coins à fendre

Ne plus revoir l'hippopotame bouffer des crabes, puis chier dans la piscine, aller vers plus de tempérance, tremper ses yeux dans la rivière du Ticino

Une fraîche montagne, verte et fleurie, un rayon, au travers du ciel anthracite, avive l'éclat des pierres sèches, des vaches blanches dansent de joie

Les pommes y sont douces, comme les tombes, j'aimerais m'y trouver un refuge, pour quelques temps...

Message le Dim 16 Oct - 15:20 par joesecondi

Belle chute Hubert;
Vous expérimentez le bizarre et le poétique comme si vous manipuliez des instruments de chimie : Chauffe-eau, distillateurs, flacons, alambics et j'ai gardé le meilleur pour la fin, cornue de verre tubulée! Continuez à nous faire glouglouter tout ça, Mister Jekyll ou Mister Hyde ;-))

A bientôt Hubert;
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Message le Lun 17 Oct - 20:54 par Hubert Canonici

Bonsoir Joelle,

Chadooooore la cornue de verre tubulée


Pierrot est aux anges, avec son père biologique et le corps céleste de sa "mère par ricochet" (le principe foiré du billard à trois bandes, boules en désordre, coup de queue dans le mauvais trou, désir transféré sur une tierce personne)...Georgette enlace ce fils qu'elle a tant désiré pendant les 3/4 de sa vie

"Tu es si grand.. Pierrot...long comme une salsepareille, roux comme un fruit d'automne...ton odeur me rappelle celle de ce furieuxv renard, en Corse...dit-elle la voix étranglée par l'émotion (elle ne "s'estouffiii" pas au sens propre)...
-Mais, il a près de 40 ans...dit Sénéchal...
-Pour moi, il est né aujourd'hui...répond t-elle, avec ce sourire réjoui qu'arborent les plus ferventes religieuses en parlant de Lui...

Pierrot embrasse 37 fois Georgette, puis, sort de l'appartement, il veut les laisser savourer ces retrouvailles d'entre 2 mondes - Georgette a compris, Sénéchal avait succombé aux charmes de la rousse incendiaire, elle est seulement mère spirituelle et sait que cela prime - elle n'en veut à personne...dans le hall d'entrée, Pierrot regarde les rangées de boîtes aux lettres, certaines, dont les portes ont été arrachées, dévoilent des brochures publicitaires avec leurs photos de lots d'essuie-tout, de grosses cuisses de dindes à 2 euros 50 pièce, d'improbables protège-cahiers transparents à 90 cents les 10...il mesure le misérabilisme de ces existences biffées par l'usure de la déprime, par celle des pubs insipides - Pierrot ressent l'état d'esprit des pauvres de l'immeuble, certains ont l'optimisme résigné, ils sont reconnaissants des hypothétiques miettes laissées par les possédants, d'autres, désillusionnés, sans repères, pleins de ressentiments, ont un univers palliatif plus radical et tout aussi glauque ...

Georgette raconte l'ailleurs, Sénéchal a les yeux écarquillés - au début, elle longeait une allée d'immenses arbres, d'étranges fruits y étaient pendus, des fantômes sans ombre - son parcours initiatique se poursuivit par un long voyage dans des galeries phosphorescentes gorgées d'acide...puis vint l'espoir, le bien-être, elle se muât en vache montgolfière, libre, légère, broutant de délicieuses algues dans le jardin des puants, pétant pour se propulser, s'élever très haut, afin de mieux voir leur petitesse quand on les dépossédait quelque peu...enfin, le beau se revela, et le raffiné, avec ces âmes libérées de leurs putréfiables cocons pour flâner en lumières papillonnantes...Sénéchal comprend bien qu'il ne doit plus avoir peur, voilà que se soustrait un poids considérable, il est libéré...

Milou, un jeune black de 16 ans, d'1m90 pour 100 kilos, entre dans le hall

-Éh gros, tu veux un flash...j'ai d'la bonne, l'babtou...
-Non merci, je suis un fils bien, celui de monsieur Gobelain...
-Respect, je l'aime bien, il juge pas du regard, il baisse pas les yeux, il a toujours un proverbe qui tombe comme un cocktail Molotov sur une caisse de flics...


En lui posant sa main sur l'épaule, Pierrot voit la mort imminente de Milou, abattu d'une une rafale de Kalachnikov par un copain dealer, là, dans le hall - le visage enflé par un œdème, la bouche morte et suintante, méconnaissable, son ventre n'est plus qu'éponge régurgitant de l'hémoglobine, sa mère hurle de douleur...son bébé, si affectueux, si intelligent...
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Message le Mer 26 Oct - 15:58 par Hubert Canonici

-Vite, suis-moi chez mon père, un mec vient t'abattre...assene Pierrot avec un débit de vendeuse à la criée...

Les yeux de Milou s'éveillent, il suit sans mots...du superflus...ses pas s'accélèrent, se feutrent, comme ceux d'un vieux chasseur expérimenté se faisant plus silencieux que l'air...la porte du hall de l'immeuble s'ouvre, un homme entre, le visage enserré dans sa capuche, sa Kalach cherche la viande à refroidir...ils entrent chez Sénéchal, Pierrot verrouille la porte, Sénéchal regarde vers le ciel, Georgette est repartie dans l'autre voie ...

Pierrot pose de nouveau sa main sur l'épaule de Milou

-Tu vas devenir kinésithérapeute dans un club de foot pro, tu as des prédispositions, je vais te faire entamer des études au plus vite, tout le monde t'adorera, tu auras une belle famille...dit Pierrot d'un ton assuré et joyeux...

Milou sait, il ne pose pas de questions inutiles, il capte d'autres belles certitudes dans les yeux bienveillants de Sénéchal, celui-ci balance guilleret

-Allons, on va pas se laisser abatt'...il sort deux boîtes Casino de sardines aux piments, pose trois verres près de la fontaine à abrutir des besogneux, le cubi...

Quelques jours plus tard, Pierrot et Milou descendent vers plus de sud - sortis de la gare, ils se fondent dans cette ville bien campée, entrent dans un bistrot qui pourrait avoir 70 ans - au comptoir, 2 habitués enfilent les Ricard et poétisent, un troisième, assis à une vieille table ronde, parait outré

RICARD 1
L'autre tarentule là, Madonna, elle avait dit "je ferai une fellation à tous ceux qui voteront Hilary Clinton"...

RICARD 2
Tu vois, l'Amérique, puritaine à bénir les culs avant le fist anale, bah, cette transgénique bodybuildée en est la synthèse...

RICARD 1
Elle est portée au pinacle dans les médias...elle aurait été visionnaire, influençant les tendances, réinventant la mode, qu'ils disaient...tout ça parce qu'on lui avait foutu des nichons pointus en ferraille...

RICARD 2
Misère...enfin, ses trous ne seraient pas galactiques, que j'irais pas les explorer en orbite...

RICARD1
Ils font chier avec leur élection à la con...c'est une mise en scène comme au catch, le méchant "Trump" contre la gentille "Hilary"...

L'OUTRÉ
Vous êtes réacs, j'espère que ce populiste ne sera pas élu président, c'est un macho, un fou dangereux...

RICARD 1
N’écoutez pas ce qu’ils disent. Regardez ce qu’ils font...cette irradiée rêve juste d'envoyer ses bombinettes atomiques sur l'Iran et sur la Russie...pas lui...

....

MILOU (son indien à la main)
Ça fight, j'aime bien...merci pour tout ce que tu fais pour moi, Roux...

PIERROT
Ça me fait plaisir grand, t'aider participe à ma renaissance...

....

Sénéchal sort son jogging fuchsia et l'étend sur son lit, fait 2 pas en arrière et le contemple avec un grand sourire, il veut se remettre à faire "sa gymnastique", un bruit bizarre derrière lui, son chien saucisse hoquette, dans un puissant râle, il rejette l'os de poulet qui l'avait tué...

Message le Dim 30 Oct - 9:00 par joesecondi

Hello Hubert,

Sympa votre triade surprise Madonna-Trump-Hillary. Vous pourriez même les inclure dans une de vos nouvelles, vous avez assez de fantaisie et d'imagination pour ça Hubert ! En même temps, comme vous ne pouvez pas vous en empêcher, je suis sûre que vous multiplieriez les digressions politiques. Est ce un bien ou un mal ? Est-ce l'endroit pour ça ? Es-ce que la littérature y gagne ou pas ? Perso je me sens incapable de répondre dans l'absolu à cette question. Tout ce que je sais c'est que sans vos digressions, et même si parfois je trouve qu'elles nuisent à votre texte, et ben ce n'est plus vous, il manque quelque chose. Si je vous entraîne sur le champs des ( non) idées politiques c'est que je pense à Brassens, à hier, à ce 29 octobre. Vous étiez où vous, Hubert, ce 29 octobre 81 ? Moi en y repensant, et j'y repense tous les ans tant ce moment m'a profondément marquée ( j'avais pas 20 ans et dans la rue c'était comme « histoires sans paroles », une séquence de film muet, personne ne se connaissait, personne ne parlait mais nous nous consolions les uns les autres, souvent en riant aussi parce qu' on se voyait arriver de loin avec nos yeux rougis et nos reniflements et qu'au moment de nous croiser, par pudeur, nous éclations de rire et en même temps il y avait nos larmes qui jaillissaient. J'ai jamais retrouvé ça ( à part quand on perd un être cher) ce moment d'émotion à la fois intense et pudique, tout en retenue, je sais pas comment expliquer ça, même si les gens fondaient en larmes, il y avait une espèce de pudeur. Je suis profondément reconnaissante à je sais pas qui pour avoir vécu ce moment là, je me dis que c'et un moment qui m'a définitivement vacciné contre l'intolérance, l'indifférence, les préjugés.
Bon j'arrête là et puisque Brassens est à l'honneur je vous citerai deux passages, parmi mes préférés, parce qu'ils épinglent tellement le bonhomme dans toutes ses contradictions : son pacifisme radical et son anticonformisme, son rejet de l'ordre établi, des valeurs patriotiques, nationalistes et en même temps son respect de l'autre et de ses opinions, sa marginalité, son coté hors-norme avec la finalité très morale de son œuvre.

"Qu'au lieu de mettre en joue quelque vague ennemi
Mieux vaut attendre qu'on le transforme en ami
Mieux vaut tourner sept fois sa crosse dans sa main
Mieux vaut toujours remettre une salve à demain […]
Que prendre sur le champs l'ennemi comme il vient
C'est de la bouillie pour les chats et pour les chiens"
(Les deux oncles)

«  Qu'ils sortent de Paris, ou de Rome, ou de Sète
Ou du diable Vauvert ou bien de Zanzibar
Ou même de Monticule, ils s'en flattent mazette
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part »
( Ballade des gens qui sont nés quelque part)

Toujours et plus que jamais, réécouter Brassens.
A bientôt Hubert.

Message le Dim 30 Oct - 9:23 par joesecondi

Arggg! J'ai fait l'erreur de ne pas relire!
Ou même de MONTCUQ ( et non de Monticule!) Toutes mes confuses ( au diable l'écriture automatique!) :-)
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Message le Lun 7 Nov - 18:23 par Hubert Canonici

Bonsoir Joelle, vous avez influencé ma suite en parlant de Brassens...
C'est interactif, bonne soirée...


Sénéchal le confirme, l'homme s'habitue à tout, même au bonheur, même puisé dans l'irréel pur. Saucisse remue la queue et glapit, tant il brûle d'en raconter à son compagnon...
Rien n'y fait, Sénéchal y voit une intense manifestation liée à la joie de ces retrouvailles post-mortem.
Saucisse a une solution, il va attendre le moment propice pour fourrer l'os de poulet dans le fion de son compagnon, comme on met une fiche dans une prise, ils seront alors connectés et pourront se comprendre, et, pour la première fois, se parler...

Fin de journée, Sénéchal sort de la douche et se penche au-dessus du lit où se trouve son pyjama, Saucisse  prend un élan carabiné, court avec l'os entre ses dents,  et fiche l'os...

Sénéchal tremble comme dans un dessin animé, s'apaise, regarde Saucisse comme on regarde un messager...

Il a les yeux pétillants de curiosité, Saucisse lui raconte ce qu'il a vécu là où vont les chiens morts - là-bas, ça ne se renifle pas le cul pour rechercher un pédigrée, ces manies sociales désuètes ont disparu - il en a entendu des histoires de ses congénères, et des intéressantes encore - il ne va pas relater les mémoires de ceux dressés pour tuer, comme ces pauvres bêtes, dont les maîtres sudistes se servaient pour déchiqueter des esclaves...il ne va pas lui rappeler que seul l'homme peut être inhumain, ou que le feu ne mouille pas, il va lui parler de ces chiens qui ont vécu aux côtés de personnalités fascinantes...

Comme Misère,  qui était arrivé avec Brassens chez Jeanne, une amie de sa tante, impasse Florimont dans le quatorzième, ils y étaient restés bien longtemps avec Georges - il y avait le mari de Jeanne, ce brave carrossier alcoolique  était surnommé "L'Auvergnat"...elle recueillait les chats de gouttières, les chiens galeux, les oiseaux blessés...Un jour, la cane de Jeanne mourut, ils étaient  tous biens tristes...Georges joua quelques accords et chanta cette chanson qui t'amuse tant

La cane
De Jeanne
Est morte au gui l'an neuf...
L'avait fait la veille
Merveille
Un œuf...

...


Elle avait 30 ans de plus que lui Jeanne, pourtant, leur amour était intense, libertin, émouvant...Il le savait l'Auvergnat, il était heureux comme ça, dans cette petite cour... Un beau jour, après la ballade dominicale sur les bords de la Seine, Georges prit sa guitare

Je veux chanter cette chanson à l'inconnu qui sans façons

M'a tendu sa main dans la nuit quand je baignais au fond du puit...

...

Non, je dois la retravailler, pour qu'elle te ressemble mieux mon ami...dit Georges derrière un épais nuage sorti de sa pipe - un beau jour, il chanta " Chanson pour l'Auvergnat", ils eurent les larmes aux yeux...
Il en a écrit des poèmes et des chansons, dans l'inconfort du cocon de cette arche de Noé, cette auberge du bon Dieu, des centaines de poèmes, des dizaines de chansons - il ne possédait rien, ils l'ont gardé avec eux, ils ont cru en son talent, ils savaient, ils avaient raison...

...

La Jeanne, la Jeanne
Elle est pauvre et sa table est souvent mal servie
Mais le peu qu'on y trouve assouvit pour la vie
Par la façon qu'elle le donne
Son pain ressemble à du gâteau
Et son eau à du vin comme deux gouttes d'eau...

...

Sénéchal mesure le déclin, aujourd'hui, la culture est investie par des imbéciles pompeux et des bourgeoises pénibles, penser à ces poulpiquets à quoi bon - et diable, ceux qui ont quelque chose à dire ne passent pas le filtre...

SAUCISSE
Entendre évoquer Brassens m'avait inspiré, voilà un poème composé pour mon nouvel amour, la chienne de Louis Ferdinand Destouches, ça s'appelle

Ouaf sur l'épitaphe

La dernière fois que je t'ai vu, tu avais l'âme décousue

La dernière fois que je t'ai vu, tu flirtais avec un barbu

La dernière fois que je t'ai vu, tu rêvais le long d'un mirage

La dernière fois que je t'ai vu, j'arrivais vers toi, en naufrage

La dernière fois que je t'ai vu, tu faisais de l'ombre au soleil

La dernière fois que je t'ai vu, tu tartinais l'essaim de miel

La dernière fois que je t'ai vu, ta truffe était fraîche et humide

La dernière fois que je t'ai vu, tu marchais comme une sylphide

La dernière fois que je t'ai vu, tu trouvais vulgaire je t'aime

La dernière fois que je t'ai vu, tu rêvais d'errer sur la grève

La dernière fois que je t'ai vu, tu volais sur du bois flotté

La dernière fois que je t'ai vu, sous cette voile, tu t'es emportée

Sénéchal est chargé de métaphysique jusque dans son sourire - Saucisse aborde maintenant les souvenirs de sa muse chienne qui lui a raconté Céline, ce tourmenté qui nageait dans un océan de fureur, de mots, d'épuisement - c'était très sec, mais, il avait toujours un mot pour ses chiens, son perroquet...

Il usinait avec un acharnement pas ordinaire, il titillait l'objet, pour faire tenir l'émotion à la page

"C'est très difficile de faire tenir l'émotion à la page...la feuille blanche c'est une tombe, ci-gît l'auteur...disait-il..."
  
  " Écrire ?... Qu'est-ce que ça veut dire ?... ça m'horripile !... C'est bien écrit... il écrit bien, elle écrit bien... Regardez comme c'est filé, comme c'est charmant !... Je ne peux pas supporter ça... Ils font des phrases, c'est facile... La création, la vraie, ça demande une grosse concentration intellectuelle, anormale, pas naturelle... J'en parle en médecin... C'est presque un suicide... "


-Il balançait des restes dans la gamelle à ma Ouaf...puis, reprenait sa "petite musique", le langage parlé à l'écrit...il disait que ses livres n'avaient pas de messages - du style, toujours du style...

Sénéchal pense, Céline aurait pu dire que la condition humaine, c'est une vieille qui vous tend un café clair comme un matin d'été, en ignorant qu'elle sent  le vieux pipi...

Sénéchal avait plusieurs fois essayé d'écrire, il se concentrait, il y avait une explosion d'émotions, puis des tas d'images, puis un chapelet de mots, il en faisait la synthèse devant sa feuille blanche, il en restait une misère ...
-Qu'ai-je produit dans ma vie...si peu...se dit Sénéchal...l'important, c'est de ne pas se justifier...

Saucisse en vient maintenant au témoignage d'un des chiens de Léo Ferré - c'était dans le Lot, Léo avait acheté le château de Pechrigal et ses 40 hectares de forêt, il s'y était installé avec sa compagne Madeleine et sa belle-fille Annie, il y en avait des animaux, des chiens (dont votre serviteur), des chats, Arthur le taureau, les vaches (Charlotte, Titine, Fifine), des moutons, Baba le cochon...et des chimpanzés, dont...Pépée, elle avait sa chambre ses jouets, c'était leur "fille", elle était drôle, attendrissante, attachante...terrible, comme quand elle s'est laissé tomber d'un arbre sur la petite Annie, à l'assommer, puis l'a mordu, quand Madeleine s'est retournée, Pépée, avec un air plein de compassion, faisait un baiser sur la blessure de la petite fille

-Tu vois...ta "seu-sœur"(comme ils voulaient qu'elle l'appelle) fait des bisous sur ton bobo...

Quand la mère se retournait, Pépée recommença à mordre...

Léo, plus tard, allait tous nous abandonner, sa femme, sa belle-fille, tous ses animaux...et sa fille, Pépée, qui était grièvement blessée suite à une mauvaise chute, elle allait bientôt mourir...

Sénéchal pense " Léo, après cet acte lâche, composa de superbes chansons, dont sa plus belle, c'était sur son île, en Bretagne, une chanson qui s'envole et n'atterrit jamais, elle n'a pas de contours, ses clés, bien heureusement, perdues à jamais..."

Cette chanson, la voilà...

https://youtu.be/rynZ2LRpAyo


Pierrot ouvre la porte, se dirige vers la chambre de Sénéchal, il sourit, ses yeux brillent, il est encore chaud...

Message le Mer 9 Nov - 9:11 par joesecondi

Merci Hubert !

C'est un plaisir de vous lire. Quel voyage ! Un bel hommage sensible et fantasque à la littérature, à la poésie, à la vie. Je commence vraiment à culpabiliser de ne pas savoir « écrire » c'est vrai quoi, vous faites tout le boulot et en plus vous êtes le seul sur ce blog, Madame Giudicelli m'ayant assuré, quand je me suis inscrite, que le blog était inactif et que la plupart des inscrit ne pouvait répondre à mes messages donc bonne pioche pour moi !
A mon tour alors. Votre texte, vos réflexions sur l'écriture m'inspire un autre auteur : Blaise Cendrars, cet autre grand voyageur-explorateur qui avait fait la guerre, ancien légionnaire, personnalité excessive avec des excès parfois désolants, bref un type qui échappait complètement à la bourgeoisie des écrivains parisiens. Je n'ai pas lu beaucoup de livre de Cendrars, juste « Moravagine » et « l'Eubage, aux antipodes de l'unité » et c'est magnifique. Et je crois bien que c'est Henry Miller qui disait , à propos de Moravagine, qu'il avait eu l'impression de lire un livre phosphorescent à travers des lunettes de soudeur. voilà c'est exactement ça, la littérature ça doit être un machin qui brûle, qui brûle les yeux.

Belle journée à vous Hubert.
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Message le Mer 9 Nov - 19:24 par Hubert Canonici

Merci Joelle !

Vos commentaires élogieux me font très plaisir, franchement, c'est dommage que vous ne vous lanciez pas dans l'écriture, sans vous poser de questions inutiles, vous maîtrisez et vous avez une belle culture littéraire, que je n'ai pas, ce que vous dites sur Cendars, dont je n'avais jamais entendu parler, titille ma curiosité, j'ai essayé de télécharger <<Moravigne>> en pdf mais pas possible...c'est vrai que suis le seul à écrire ici, dès fois je me dis, je dois passer pour un taré, mais c'est un peu comme si j'alimentais la cheminée d'une bergerie abandonnée, dès fois qu'un visiteur de hasard vienne s'y réchauffer...

Bonne soirée à vous Joelle...

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