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Tueurs d'étoiles, par Jean-Yves Acquaviva

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Dominique Giudicelli
Admin

Messages : 397
Date d'inscription : 28/02/2014
04032015

Tueurs d'étoiles, par Jean-Yves Acquaviva

Message par Dominique Giudicelli

"Nos secrets cherchent la lueur dans l’inconsciente obscurité à laquelle nous les condamnons et quand enfin ils la trouvent, ils répandent dans notre esprit l’abject venin de la réalité. "





Le souvenir de cet après-midi-là était si fort qu’il m’avait fallu étrangler ces images, mentir à ma propre mémoire et lui en proposer d’autres plus confortables. Comment accepter l’insupportable réalité lorsqu’il est si simple de la travestir, de l’habiller de l’hypocrite paraître de ce que l’on souhaite avoir vécu. J’ai tout détruit de ces instants et remonté, pierre par pierre, le mur qui m’en séparerait. J’ai creusé jusqu’au tréfonds de la terre pour y enfouir à jamais le spectre même de leur existence. Ainsi ensevelis je les croyais asphyxiés, promis à une mort certaine et, je l’espérais, précédée de mille souffrances. A présent je le sais, on ne tue pas la vérité. Il n’est de gouffre assez profond, de lame assez tranchante pour elle. On peut lutter, quelquefois sans même le savoir, mais on ne peut triompher. Elle sait vivre dans l’ombre de notre indifférence, telle un insecte en diapause négligeant dix récoltes pour mieux dévaster la onzième, attendant que la plus belle des fleurs mette au monde le plus beau des fruits pour y pondre ses œufs. Devenus des larves, ils en dévoreront la chair tendre et gorgée de vie, ne laissant derrière eux qu’une bouillie d’excréments et de pourriture. Nos secrets intérieurs peuvent dormir mais ils ne meurent jamais. Lorsqu’ils se réveillent, ils errent en nous comme dans un labyrinthe, des tripes jusqu’au cœur. Ils cherchent la lueur dans l’inconsciente obscurité à laquelle nous les condamnons et quand enfin ils la trouvent, ils répandent dans notre esprit l’abject venin de la réalité.

Mon père était orphelin. Ses parents étaient morts dans un accident de voiture duquel il avait réchappé. On parla de miracle. D’aucuns évoquèrent une étoile que l’on qualifia un peu hâtivement de bonne. Cet événement lui valut la Une du plus grand quotidien local et d’être recueilli par un couple qui semblait avoir voué son existence à faire le bonheur d’enfants que le deuil avait frappé trop tôt. Ils n’étaient en fait que des tueurs d’étoiles.

Pas une fois nous n’avons parlé de ces moments, ni des siens ni du mien. Tout ce que je sais je le dois aux dernières quinze minutes et au visage de cet homme agenouillé en haut de l’escalier que je viens de dévaler. Assis sur le trottoir, je suffoque. Mes yeux me font mal tant je les oblige à fixer le sol de peur qu’il ne se dérobe sous mes pieds. A la seconde même où j’ai de nouveau croisé son regard, la digue a rompu laissant libre cours aux eaux déchainées du fleuve des souvenirs trop longtemps retenus. Depuis le quart d’une heure qui durera toujours, je revois en boucle ce que fût mon calvaire. Du coup de téléphone de la veille de ce jour maudit jusqu’aux bras de ma mère m’arrachant des Enfers.

Nous étions à table quand la sonnerie retentit. Ma mère se leva pour décrocher, écouta sans dire un mot, posa le combiné et revint avertir mon père que l’appel était pour lui. Il quitta à son tour la table pour s’isoler. A son retour, son visage était grave. Il dit que c’étaient « eux » et qu’ils souhaitaient me voir, me connaitre avant que ce ne soit plus possible. Ma mère refusa net et coupa court à la conversation. Le repas se termina sans que le sujet ne soit plus abordé ni aucun autre d’ailleurs. Le lendemain, alors que ma mère était allée jusqu’au village, mon père me fit monter en voiture. Durant un voyage de près de deux heures, il parla sans cesse. De ces gens, qui pour n’être pas ses parents biologiques ne l’en avait pas moins élevé. Il disait qu’il leur devait bien ça, que ma mère comprendrait. Il répétait à l’envi qu’ils étaient à présent trop vieux pour me faire ces choses qu’il ne définissait pas, ne terminant jamais sa phrase. Je sais aujourd’hui qu’il ne s’adressait pas à moi. Il ne cherchait qu’à occuper son esprit et à se persuader qu’il agissait de sa propre volonté, qu’il n’était plus une victime. Une fois la voiture garée, nous marchâmes jusqu’à cette tour que mes yeux d’enfants estimèrent gigantesque. Il appela l’ascenseur, m’y fit entrer et me dit d’aller frapper à la première porte à droite lorsqu’il s’arrêterait. Etrangement, je ne m’étonnai pas qu’il me faille y aller seul. En même temps que la porte, l’abîme s’ouvrit devant moi.

J’aurais tant aimé qu’il en fût autrement, que mes yeux vissent autre chose, que ma peau frissonnât différemment en cet après-midi que l’été incendiait. J’aurais voulu qu’ils fussent doux et aimants et leurs caresses celles admises par la morale des hommes. J’aurais tellement souhaité être fier de leur vie de labeur et être, à mon tour, leur fierté de voir que la mémoire de leur nom était entre de bonnes mains. J’aurais tant voulu mais il n’en fût rien.

Lui était petit, décharné pas les ans, le front recouvert d’une mèche argentée qu’il ramenait sans cesse pour dissimuler le désert de son crâne. Elle, était minuscule et tout aussi maigre. La cigarette qu’elle tenait entre le pouce et l’index et sur laquelle elle tirait de l’extrême bout des lèvres, lui donnait un air des plus vulgaires. Dans l’appartement flottait le parfum d’une incontinence dont ils ne se préoccupaient visiblement plus. Je ne me souviens pas précisément de leurs visages mais jamais plus je n’oublierai leurs mains, abominables et sales sur mon corps nu. Je pourrais vivre mille vies de mille ans chacune, elles n’effaceraient pas ces regards qui me profanaient, souillant mon devenir et brûlant la paix de mon âme. Je pleurais et eux riaient. C’était le rire innommable des tortionnaires jubilant de la faiblesse de leurs victimes, c’était le rire du diable. Ils disaient que mon père pleurait lui aussi, les premières fois surtout, insinuant combien il avait dû subir les assauts du mal. Et ils riaient encore de la nouvelle abondance de mes larmes que ces mots immondes provoquaient. J’aurais rêvé de les toiser du mépris de celui qui défie ses bourreaux, d’avoir le courage insensé et vain d’affronter le supplice en souriant. Mais du haut de mes dix ans, je ne sus que pleurer. J’aurais voulu enfin ne pas haïr mon père de m’avoir mis dans cet ascenseur et m’indiquer la porte où il fallait frapper.

C’est de cette même porte que vint le salut. D’abord il y eut cet homme, hébété et hirsute, titubant et empestant l’alcool. Sans qu’on sache pourquoi, il se tenait au milieu de la pièce maugréant d’incompréhensibles syllabes. Il regarda l’horrible scène semblant ne pas la voir et ressortit à reculons en nous fixant, les yeux au bord de l’énucléation. Cette apparition sema la discorde entre les deux démons qui s’encornèrent d’importance, se reprochant l’un l’autre de n’avoir pas verrouillée la porte. Ils n’eurent même pas le temps de le faire que ma mère arriva à son tour. Sans un mot ni un regard pour eux, et sans prendre le temps de couvrir ma peau nue, elle m’emporta aussi loin que possible de ces heures de plomb. Dans la voiture, mon père nous attendait. Nous rentrâmes chez nous dans le plus parfait silence, ma mère me serrant et lui regardant droit devant.

Je ne vis plus jamais de discorde entre mes parents et plus beaucoup d’amour non plus. Je les soupçonne d’être restés ensemble uniquement pour se surveiller l’un l’autre et s’assurer que rien ne me rappellerait ces instants. Où étaient-ils maintenant que ma mémoire vomissait jusqu’à ses viscères, que je revivais à chaque seconde ce qui ne devait jamais avoir existé. J’avais haï mon père d’avoir cru que les choses seraient autrement avec moi qu’avec lui. A présent je haïssais ma mère de ne pas m’avoir dit comment elles avaient été. La haine de ses propres parents est parfois salutaire, c’est en elle que j’ai puisé la force de vivre avec cela et surtout, de les aimer encore.
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