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Sujet imposé : La Honte

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Dominique Giudicelli
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09022015

Sujet imposé : La Honte

Message par Dominique Giudicelli

Manca a vergogna...

Non, mais t'as pas honte ?

Shame on you !



Dernière édition par Dominique Giudicelli le Lun 16 Fév - 18:43, édité 1 fois
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Message le Ven 13 Fév - 7:31 par Sylvie Viallefond

Chaque mot, chaque phrase me parle familièrement dans ce que  vous avez écrit Francesca, ça sonne clair. La fille de votre texte a la richesse d'avoir été initiée à l'humilité qu'on apprend à un enfant (tout en lui chuchotant à l'oreille qu'il est l'être le plus précieux,) elle en fera ce qu'elle veut, mais elle découvrira peut être qu'on peut devenir excusarde pour avoir été et être très aimée et s'en sentir privilégiée, coupable de tant et bel amour...alors, c'est peut être génétique ?
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Message le Ven 13 Fév - 8:27 par JYA

Ce n'est pas écrit pour ce concours mais ça m'a semblé pile poil dans le sujet. Une honte qui ne dit jamais son nom, qui utilise un autre vocabulaire.

Ne prêtez pas attention à d'éventuelles incohérences liées au fait que c'est extrait d'un texte plus long...




Le souvenir de cet après-midi-là était si fort qu’il m’avait fallu étrangler ces images, mentir à ma propre mémoire et lui en proposer d’autres plus confortables. Comment accepter l’insupportable réalité lorsqu’il est si simple de la travestir, de l’habiller de l’hypocrite paraître de ce que l’on souhaite avoir vécu. J’ai tout détruit de ces instants et remonté, pierre par pierre, le mur qui m’en séparerait. J’ai creusé jusqu’au tréfonds de la terre pour y enfouir à jamais le spectre même de leur existence. Ainsi ensevelis je les croyais asphyxiés, promis à une mort certaine et, je l’espérais, précédée de mille souffrances. A présent je le sais, on ne tue pas la vérité. Il n’est de gouffre assez profond, de lame assez tranchante pour elle. On peut lutter, quelquefois sans même le savoir, mais on ne peut triompher. Elle sait vivre dans l’ombre de notre indifférence, telle un insecte en diapause négligeant dix récoltes pour mieux dévaster la onzième, attendant que la plus belle des fleurs mette au monde le plus beau des fruits pour y pondre ses œufs. Devenus des larves, ils en dévoreront la chair tendre et gorgée de vie, ne laissant derrière eux qu’une bouillie d’excréments et de pourriture. Nos secrets intérieurs peuvent dormir mais ils ne meurent jamais. Lorsqu’ils se réveillent, ils errent en nous comme dans un labyrinthe, des tripes jusqu’au cœur. Ils cherchent la lueur dans l’inconsciente obscurité à laquelle nous les condamnons et quand enfin ils la trouvent, ils répandent dans notre esprit l’abject venin de la réalité.

Mon père était orphelin. Ses parents étaient morts dans un accident de voiture duquel il avait réchappé. On parla de miracle. D’aucuns évoquèrent une étoile que l’on qualifia un peu hâtivement de bonne. Cet événement lui valut la Une du plus grand quotidien local et d’être recueilli par un couple qui semblait avoir voué son existence à faire le bonheur d’enfants que le deuil avait frappé trop tôt. Ils n’étaient en fait que des tueurs d’étoiles.

Pas une fois nous n’avons parlé de ces moments, ni des siens ni du mien. Tout ce que je sais je le dois aux dernières quinze minutes et au visage de cet homme agenouillé en haut de l’escalier que je viens de dévaler. Assis sur le trottoir, je suffoque. Mes yeux me font mal tant je les oblige à fixer le sol de peur qu’il ne se dérobe sous mes pieds. A la seconde même où j’ai de nouveau croisé son regard, la digue a rompu laissant libre cours aux eaux déchainées du fleuve des souvenirs trop longtemps retenus. Depuis le quart d’une heure qui durera toujours, je revois en boucle ce que fût mon calvaire. Du coup de téléphone de la veille de ce jour maudit jusqu’aux bras de ma mère m’arrachant des Enfers.

Nous étions à table quand la sonnerie retentit. Ma mère se leva pour décrocher, écouta sans dire un mot, posa le combiné et revint avertir mon père que l’appel était pour lui. Il quitta à son tour la table pour s’isoler. A son retour, son visage était grave. Il dit que c’étaient « eux » et qu’ils souhaitaient me voir, me connaitre avant que ce ne soit plus possible. Ma mère refusa net et coupa court à la conversation. Le repas se termina sans que le sujet ne soit plus abordé ni aucun autre d’ailleurs. Le lendemain, alors que ma mère était allée jusqu’au village, mon père me fit monter en voiture. Durant un voyage de près de deux heures, il parla sans cesse. De ces gens, qui pour n’être pas ses parents biologiques ne l’en avait pas moins élevé. Il disait qu’il leur devait bien ça, que ma mère comprendrait. Il répétait à l’envi qu’ils étaient à présent trop vieux pour me faire ces choses qu’il ne définissait pas, ne terminant jamais sa phrase. Je sais aujourd’hui qu’il ne s’adressait pas à moi. Il ne cherchait qu’à occuper son esprit et à se persuader qu’il agissait de sa propre volonté, qu’il n’était plus une victime. Une fois la voiture garée, nous marchâmes jusqu’à cette tour que mes yeux d’enfants estimèrent gigantesque. Il appela l’ascenseur, m’y fit entrer et me dit d’aller frapper à la première porte à droite lorsqu’il s’arrêterait. Etrangement, je ne m’étonnai pas qu’il me faille y aller seul. En même temps que la porte, l’abîme s’ouvrit devant moi.

J’aurais tant aimé qu’il en fût autrement, que mes yeux vissent autre chose, que ma peau frissonnât différemment en cet après-midi que l’été incendiait. J’aurais voulu qu’ils fussent doux et aimants et leurs caresses celles admises par la morale des hommes. J’aurais tellement souhaité être fier de leur vie de labeur et être, à mon tour, leur fierté de voir que la mémoire de leur nom était entre de bonnes mains. J’aurais tant voulu mais il n’en fût rien.

Lui était petit, décharné pas les ans, le front recouvert d’une mèche argentée qu’il ramenait sans cesse pour dissimuler le désert de son crâne. Elle, était minuscule et tout aussi maigre. La cigarette qu’elle tenait entre le pouce et l’index et sur laquelle elle tirait de l’extrême bout des lèvres, lui donnait un air des plus vulgaires. Dans l’appartement flottait le parfum d’une incontinence dont ils ne se préoccupaient visiblement plus. Je ne me souviens pas précisément de leurs visages mais jamais plus je n’oublierai leurs mains, abominables et sales sur mon corps nu. Je pourrais vivre mille vies de mille ans chacune, elles n’effaceraient pas ces regards qui me profanaient, souillant mon devenir et brûlant la paix de mon âme. Je pleurais et eux riaient. C’était le rire innommable des tortionnaires jubilant de la faiblesse de leurs victimes, c’était le rire du diable. Ils disaient que mon père pleurait lui aussi, les premières fois surtout, insinuant combien il avait dû subir les assauts du mal. Et ils riaient encore de la nouvelle abondance de mes larmes que ces mots immondes provoquaient. J’aurais rêvé de les toiser du mépris de celui qui défie ses bourreaux, d’avoir le courage insensé et vain d’affronter le supplice en souriant. Mais du haut de mes dix ans, je ne sus que pleurer. J’aurais voulu enfin ne pas haïr mon père de m’avoir mis dans cet ascenseur et m’indiquer la porte où il fallait frapper.

C’est de cette même porte que vint le salut. D’abord il y eut cet homme, hébété et hirsute, titubant et empestant l’alcool. Sans qu’on sache pourquoi, il se tenait au milieu de la pièce maugréant d’incompréhensibles syllabes. Il regarda l’horrible scène semblant ne pas la voir et ressortit à reculons en nous fixant, les yeux au bord de l’énucléation. Cette apparition sema la discorde entre les deux démons qui s’encornèrent d’importance, se reprochant l’un l’autre de n’avoir pas verrouillée la porte. Ils n’eurent même pas le temps de le faire que ma mère arriva à son tour. Sans un mot ni un regard pour eux, et sans prendre le temps de couvrir ma peau nue, elle m’emporta aussi loin que possible de ces heures de plomb. Dans la voiture, mon père nous attendait. Nous rentrâmes chez nous dans le plus parfait silence, ma mère me serrant et lui regardant droit devant.

Je ne vis plus jamais de discorde entre mes parents et plus beaucoup d’amour non plus. Je les soupçonne d’être restés ensemble uniquement pour se surveiller l’un l’autre et s’assurer que rien ne me rappellerait ces instants. Où étaient-ils maintenant que ma mémoire vomissait jusqu’à ses viscères, que je revivais à chaque seconde ce qui ne devait jamais avoir existé. J’avais haï mon père d’avoir cru que les choses seraient autrement avec moi qu’avec lui. A présent je haïssais ma mère de ne pas m’avoir dit comment elles avaient été. La haine de ses propres parents est parfois salutaire, c’est en elle que j’ai puisé la force de vivre avec cela et surtout, de les aimer encore.
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Message le Ven 13 Fév - 10:04 par Sylvie Viallefond

JYA, votre fabuleux texte m'apporte une autre conviction : que la honte a partie liée avec l'enfance, avec la misère et avec le corps.
Aussi, je sens sans savoir le mettre en mots qu'il existe aussi une honte spécifique de l'exil, de L'Émigrant, de la diaspora, en tout cas dans ma culture familiale, l'exil forcé par la misère et les sales histoires d'enfance que cette misère a produit, toujours en filigrane l'exposition de l'enfant esseulé à tous les dangers, a sécrété une honte profonde, une culpabilité vengeresse. L'enfant de votre texte est Vénérande, son petit frère, mais aussi Ange le nettoyeur, mais aussi le décapiteur de Karlheinz.

La honte est elle un sentiment accessible aux riches, aux hommes comblés ? A ceux qui possèdent et regnent sur leurs terres? A ceux qui ont toujours eu leur corps en possession dans une filiation sans rupture? A ceux que l'enfance n'a exposés à aucun grand danger? 

Voici un petit texte qui s'éloigne de ce questionnement mais revient à la honte et son rapport à l'enfant, pas celui qu'on a été, mais celui qu'on a fait naitre.



Plus d'asperges au printemps la première année. Plus jamais de cerises l'été. D'ailleurs plus de marché. La mutuelle, les abonnements, on n'y touche pas. 
Tout va bien.
Puis un automne sans forêt, le musée le premier dimanche du mois, gratuit. La carte orange est payée. On mange une frite en marchant. Le bonheur de déambuler en famille, un thé chaud au retour. La beauté et l'intelligence à portée de nous. Puis un palier encore à franchir. C'est vite fait un palier, un mois difficile suivi d'un mois difficile. Quel que soit le suivant c'est trop tard. J'ai fait sauter une assurance, la décès, celle qui leur assurait un petit capital si je meurs avant d'avoir fini. 
La Corse enfin au bout de l'année que je vois comme un carré, une saison par côté. La Corse, ma principale. La réservation d'une cabine pour 3 et sa sur occupation. Il y en a un qui sort de la voiture au port à Marseille et qui remonte en voiture à l'embarquement. On dort en quinconce. C'est là que la honte a commencé, quand je les ai vus avoir peur. Quand cette peur était de la honte. 
Puis un palier. Les manteaux mous qu'il va falloir faire durer, les chaussures fatiguées. Les sous vêtements épuisés. L'orthodontiste détesté pour son mépris obséquieux. Les petites vacances passées a travailler pour maintenir les mutuelles, les abonnements, puis les grandes qui arrivent et pour la première fois ne nous ramènent pas en Corse. Qu'est-ce que tu vas faire pendant les vacances? Tu as des copines? Non, elles sont toutes parties, aux Etats Unis, en Israël, en Corse, ça c'est le pire. La rentrée arrive, l'école c'est le luxe. Les études c'est leur luxe, ces enfants c'est mon luxe. La honte c'est le cinéma qu'ils ne suivent plus que par les bandes annonces, les vêtements qu'ils payent de leurs petits boulots de jeunes sans vacances. La honte c'est avoir eu les yeux plus gros que le ventre qui les portait. La honte c'est quand ils me racontent leur rêve : une grande maison, des loisirs, du fric, des asperges et des cerises, dans un pays loin. La honte c'est quand un se ballade et qu'on se parle comme parlent des oiseaux dans les arbres et qu'il fait nuit et qu'on regarde envieux les intérieurs des gens, les maisons avec étage, les cuisines douillettes, les salons spacieux, même les petites bicoques. C'est la sortie du dimanche, on va regarder les gens dans le quartier pavillonnaire. 
Si la honte est un sentiment qui a évolué en moi, elle est passée de mon corps de fille à mon identité de mère
 Je n'ai de honte que vis a vis des enfants, vis a vis d'eux seulement je peux éprouver de la honte, plus jamais pour un adulte. Je n'ai plus d'amour propre entre adultes ni de morale, je n'en n'ai plus que vis a vis des enfants, tous les enfants, y compris la petite fille qu'a été mon aïeule et qui attendait de moi que je revienne riche pour laver sa honte de l'exil.


Dernière édition par Sylvie Viallefont le Ven 13 Fév - 10:51, édité 1 fois
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Message le Ven 13 Fév - 10:19 par Francesca

eh bien ce concours, ce sujet, que de richesses, que de beaux textes, de discussions intéressantes!
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Message le Ven 13 Fév - 13:04 par Hubert Canonici

C'est plus un concours, c'est un Goncourt.
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Message le Ven 13 Fév - 16:12 par JYA

Sylvie, je n'ai pas les réponses à vos questionnements mais je sais que la honte nécessite un peu d'humilité, ce qui n'est assurément pas l'apanage des catégories que vous évoquez Wink

Quant à votre "petit" texte, je l'aime beaucoup. Il me fait penser à du Annie Ernaux, de la douceur pour des images très fortes et juste ce qu'il faut d'impudeur.
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Message le Ven 13 Fév - 16:27 par Karlheinz L.K.

L'impudeur pudique, la signature de Sylvie ! Very Happy

Monsieur Acquaviva, vous sortez l'artillerie lourde... cheers
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Message le Ven 13 Fév - 16:47 par JYA

Francesca a écrit:Est-ce ma participation au concours ou ma participation à la discussion? Suspect Je suis sûre que vous vous posez la question. Moi aussi.
Je dirais : "les deux, mon général". Basketball

Et je dirai aussi que j'approuve la réflexion de Charles, l'ami d'Alain :
"Et pourtant, je préfèrerais un monde où les gens s'excuseraient tous, sans exception, inutilement, exagérément, pour rien, où ils s'encombreraient d'excuses"
"Tu le dis d'une voix si triste", s'étonna Alain.


C'est évidemment une participation au concours !

Finalement, il y a deux catégories de honte (peut-être plus...). Une qu'évoque Francesca et qui est la honte de ce que l'on nous a fait et l'autre dont parlent Karl ou Livieru qui est celle de ce que nous avons fait.

Victimes et bourreaux, même sentiment ?
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Message le Ven 13 Fév - 16:48 par JYA

Karlheinz L.K. a écrit:L'impudeur pudique, la signature de Sylvie ! Very Happy

Monsieur Acquaviva, vous sortez l'artillerie lourde... cheers



Tchak ! Twisted Evil
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Message le Ven 13 Fév - 17:09 par JYA

Karlheinz L.K. a écrit:L'impudeur pudique, la signature de Sylvie ! Very Happy

Monsieur Acquaviva, vous sortez l'artillerie lourde... cheers


Je dirais plutôt la pudeur impudique histoire de secouer un peu une ou deux de vos mouches... Basketball
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Message le Ven 13 Fév - 17:11 par Sylvie Viallefond

Ces deux hontes en effet "miroir"
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Message le Ven 13 Fév - 17:19 par liveriu

Y a pas à dire ! ça cogne ferme et dans toutes les dimensions et c'est très chouette. Moi j'ai l'air malin avec mes vieux grimoires tout autour du clavier pour essayer de répondre à Dominique ! et ben puisque c'est comme ça, je pars à la neige, un peu de glisse me fera du bien. à plus !
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Message le Ven 13 Fév - 17:27 par Hubert Canonici

Dialogue ( d'Audiard ) du film "un singe en hiver, c'est de la honte instantanée ça, du brutal...

GABIN
Suffit j'en sais déjà de trop! Nan mais r'garde moi l'mignon là avec sa face d'alcoolique et sa viande grise, avec du mou partout! Du mou du mou, rien que du mou! Mais tu vas pas changer d'gueule un jour toi non?! Et l'aut' là la rombière! La gueule en gélatine et saindoux! Trois mentons, les nichons qui déballent sur la brioche! 50 ans chacun, 100 ans pour le lot, 100 ans de connerie! Mais qu'est-ce que vous êtes venus foutre sur Terre nom de Dieu, vous n'avez pas honte d'exister, hein?
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Message le Ven 13 Fév - 17:45 par Dominique Giudicelli

Quel bonheur de voir cette effervescence ! Et quelle surprise que ce soit sur ce sujet que nos doigts se delient... Surprise, au fond , pas tellement. Voilà longtemps que je sais, d'expérience, que la honte est le fond de notre psychologie corse, et l'orgueil, son revers, un coup de menton farouche pour tendre à l'autre le miroir et lui montrer qu'il devrait baisser la tête, lui aussi. Pourquoi cette honte au coeur de notre éducation ? celle des filles en tout cas, mais les filles deviennent mère, et il en reste quelque chose dans ce qu'elles transmettent à leurs fils.
Liveriu, ne rangez pas vos grimoires, de grâce, et partagez avec nous vos découvertes et vos réflexions.

Est-ce parce que nous sommes des femmes que je me reconnais mot pour mot dans ce que disent Francesca et Sylvie ? Sans doute... et nourries du même substrat indéfinissable (Liveriu ?)
Est-ce parce que j'ai grandi à Paris que je ressens vivement ce que dit Sylvie de la honte de l'exilé, du pas comme les autres, du presque à la marge ? J'en suis sûre. Comme je suis sûre que c'est le regard de l'autre qui nous renvoie violemment un jugement écrasant sur notre différence.

Je prépare ma contribution au concours sur ce sujet.
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Message le Ven 13 Fév - 19:28 par Karlheinz L.K.

Pour moi, le sujet des concours est, reste un prétexte à l'écriture. Produire de la fiction, imaginer des histoires. Sortir des contingences du réel et plonger dans les espaces vierges de la création.

La honte est bien sûr un bon sujet, une bonne base de départ, et nos racines méditerranéennes ne me démentiront pas !

Ce qui m’intéresse dans le débat, c'est d'abord les textes ( Very Happy ), en suite la discution autour des textes, puis les auteurs et en queue de comète, les discussions sur le sujet.

Dans le texte de Sylvie, on retrouve sa capacité à mettre le lecteur mal à l’aise, juste ce qu'il faut pour ne pas rendre la lecture désagréable (au contraire). Elle se joue des tabous et du poids pachydermique de nos éducations. C'est la force principale de son style à mon avis, et le sujet (comme par hasard Wink ) s'y prête à merveille !

JYA, quant à lui, c'est la poésie de son ton qui permet de faire passer bien plus que ce que disent les mots. Il se dégage une tristesse palpable, et surtout un sentiment de "piège", d'impossible victoire. Je crois que JYA, contrairement à moi, est tout à fait capable d'écrire une bonne histoire sur la base d'une mauvaise idée, ça s'appelle tout simplement "avoir du style", et lorsqu'en plus l'idée de départ est bonne, alors là...

Les aventures d'Antoine sont une véritable escroquerie, Liveriu utilise, abuse de ce pauvre homme pour vider ses poubelles. En créant un personnage "ordinaire", proche du lecteur en quelque sorte, il arrive à nous prendre par la main et nous emmener là ou nous n'aurions jamais voulu aller de notre plein grès ! Antoine n'est proche de personne en fait, et c'est ça le plus fort (après le style extraordinaire, les tournures de fou et l'érudition distillée au biberon)

Le texte de Francesca est intéressant, hybride, assez spontané me semble t-il. Je suis beaucoup plus sensible à ce qu'elle exprime ici comparé à ses productions Mirvellesques. Son dernier texte me semble assez représentatif tout de même, beaucoup de doutes, du questionnement, un petit quelque chose d'assez bordélique qui n'est pas fait pour me déplaire !

Je prendrais le temps plus tard, et lorsqu'ils auront pondu un texte, de donner mon point de vue sur les productions de Marco, d'Hubert, de Dominique, de Joseph et des autres s'il y en a, car c'est ce débat là qui m’intéresse.
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Message le Ven 13 Fév - 23:34 par Hubert Canonici

Supers critiques Karl, ça frappe très juste, un plaisir à lire.
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Message le Sam 14 Fév - 10:46 par liveriu

Karlheinz L.K. a écrit:

Les aventures d'Antoine sont une véritable escroquerie, Liveriu utilise, abuse de ce pauvre homme pour vider ses poubelles. En créant un personnage "ordinaire", proche du lecteur en quelque sorte, il arrive à nous prendre par la main et nous emmener là ou nous n'aurions jamais voulu aller de notre plein grès ! Antoine n'est proche de personne en fait, et c'est ça le plus fort (après le style extraordinaire, les tournures de fou et l'érudition distillée au biberon)


Damned ! I am fait ! Superbe analyse Karl, mais je n'ai pas fini de vous emmener où vous ne pensiez pas pouvoir aller ! prenez de bonnes chaussures, la route est particulièrement dure. mais je dois vous dire que votre monde aussi et que votre style est particulièrement puissant pour mettre le doigt là où ça fait mal, là où on n'ose pas aller, et là où on va avec jouissance sans honte et sans remords !

OK Dominique ! mais c'est Karl (il emmerde à avoir toujours raison...) qui a conditionné la réponse : je pondrai une scène où j'essaierai de tout faire rentrer.
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Message le Sam 14 Fév - 14:23 par liveriu


Antoine était fatigué. Cela faisait plusieurs jours qu’il regardait son écran avec un dégoût de plus en plus prononcé. Il avait décidé de laisser passer l’hiver dans une pleine solitude, et l’écran était son seul compagnon, son groupe lui permettant de supporter sans dommages les permanentes coupures d’électricité que le progrès du siècle lui offrait régulièrement.
Il était fatigué car le recommencement des choses, les balbutiements de la marche du monde le gonflaient. Et il cherchait une respiration, mais, même les sites pornos les plus infâmes, et il en connaissait un grand nombre, ne lui rendaient plus aucun service, quant aux réseaux cela faisait longtemps qu’il ne les regardait plus.
Enervé, tendu, contrarié, il pensait. Ah ! penser ! quel soulagement cela pourrait-il lui apporter, lui qui avait horreur de la pensée, même s’il avait des lettres, même s’il avait feuilleté de nombreux opuscules, en levant chaque fois les yeux vers son plafond noirci par la fumée de ses flambées réparatrices devant ce verbiage continu et répétitif, où l’on voyait cette humanité qu’il haïssait, batailler misérablement pour donner un sens quelconque à son existence. Et c’est alors qu’il choisit de revenir à l’essentiel, et l’essentiel c’était les vieux Grecs, et il tapa ainsi sur son moteur le nom de l’un d’entre eux qu’il avait l’impression d’avoir négligé depuis trop longtemps
Il sursauta. Au lieu de lui offrir la liste habituelle de références scolaires ou les pubs mal fagotées des vendeurs de livres inutiles, un nom bizarre était sorti en premier, comme si ce site était le plus fréquenté, comme si ce site avait tant de visiteurs que les wikis les plus connus s’en voyaient relégués très loin, en bas de seconde page, là où les zappeurs d’écran ne vont jamais.
Intrigué par cette nouveauté, Antoine s’enfonça dans les arcanes de cet univers. Et sa colère ne faiblit pas, tant à chaque page parcourue, il découvrait ce qu’il détestait le plus.
Il y avait là, des hommes, des femmes, issus d’un territoire qu’Antoine identifia comme peu différent du sien, qui se mêlaient d’écrire et d’échanger autour de thèmes qui avaient l’air importants pour eux, parce qu’ils étaient divers et variés, et ces thèmes semblaient convenir à ces gens, qui, non seulement lançaient des textes plus ou moins travaillés en répond les uns aux autres, mais, horreur absolue, semblaient y trouver du plaisir. Ils paraissaient tous issus du même monde, mais ils étaient aussi tous différents. Ce qui avait le plus exaspéré Antoine, était leur profonde liberté qui les faisait s’affronter autour de thèmes puissants, en toute sérénité et lucidité, voire en toute franchise, ce qui, vous le reconnaîtrez, est particulièrement désagréable, car cela fait croire que l’humanité est capable de belles choses. Antoine, complètement écœuré, claqua son écran, sortit s’asseoir sur son petit banc de pierre et se mit à cloper nerveusement en hochant la tête régulièrement, comme pour se calmer, comme pour retrouver ses esprits, tellement il avait été secoué par tout ce qu’il avait lu et, chose extrêmement déstabilisante, par tout ce qu’il avait apprécié.
Il y a des heures étranges dans l’existence. On vit paisiblement dans un filet d’habitudes et quelque chose d’imprévu, un accident, une surprise surviennent, et d’autres univers s’ouvrent et se révèlent et s’organisent dans votre tête sans que vous ayez cherché quoi que ce soit. C’est cela qui secouait Antoine, parce qu’il était furieux que puissent encore exister des êtres libres et réfléchis, lui qui avait bâti son existence sur l’acceptation de la servilité et de la dégueulasserie du monde. Et il restait ainsi assis sur son banc de pierre, tirant nerveusement sur ses clopes, allumant la nouvelle à l’ancienne, dans une transe intérieure, qu’il connaissait bien, et qu’il ne supportait pas. Il savait qu’il allait partir sans le vouloir dans un monde qu’il cherchait à fuir, mais qui le rattrapait souvent, et de plus en plus d’ailleurs, depuis qu’il était entré en solitude pour mieux supporter l’hiver.
Il commença son voyage par le temps des tribus. Là dans l’atrocité du monde, qui n’était pas si différent du sien, n’étaient les animaux aussi puissants que les hommes, il se retrouva au milieu de forces déchaînées qui régnaient sur la terre, et dont il fallait à la fois, s’en garder et s’en servir ; le plus important était de survivre, survivre au gel, au feu, aux griffes et aux crocs, mais déjà et surtout à la haine et à la guerre ; la vie n’était que méfiance, surveillance et défense. Et les pires ennemis de chaque groupe étaient déjà les autres, les voisins, les proches, les pareils, les semblables. Il avait fallu s’organiser pour contrer toute cette merde, contrôler les gosses, tenir les gonzesses, et mater les garçons dans une succession précise de rites et de souffrances destinées à garantir la survie commune. Dans ce premier temps la seule pensée était de tenir la mort, de jouer la mort, d’utiliser la mort pour mieux tenir bon, pour mieux continuer. Et dans ce monde là les idées et les mots n’avaient aucune importance, seuls comptaient la ruse, l’astuce et la force pour avancer et pour rester vivant.
Et puis le monde changea. Le temps fut plus clément, les techniques avancèrent, et la vie devint différente. On pensa. Les forces étaient toujours là, les ennemis proches toujours actifs, mais le monde était mieux contrôlé parce que les êtres s’étaient mis à écrire et leurs parlers étaient devenus des langues, et les mots des concepts, des choses signifiantes qu’il fallait désormais apprendre et expliquer. Tout tournait autour du vivant, tout s’organisait du côté de la vie, et non plus de la mort. Antoine traversait les temps et les lieux mais ce qui le perturbait était de voir qu’il était toujours à la même place, toujours au même lieu, comme s’il était une étoile fixe et que le monde filait une course tout autour de lui, tout autour de son point immobile, où sa maisonnette était là, où son banc de pierre était là, où les herbes étranges qui lui brûlaient les doigts maintenant étaient toujours là. Et ce qui était épuisant c’est qu’il commençait à comprendre tous les mots qui volaient, tous les mots qui passaient, parce qu’ils n’étaient qu’un premier état de ceux qu’il employait, de ceux dont il se servait pour survivre dans son monde.
Deux mots trottaient en boucle dans son esprit : Pudor et verecundia, verecundia et pudor ; deux mots d’une langue morte, qui survivait dans son parler sous des formes alanguies, comme si pour les mots aussi, vieillir c’est s’affaisser, s’adoucir, se ramollir, sans aucun doute avant de disparaître dans le néant constructeur. Pudor lui plaisait peu. Cette idée du respect, cette idée de la dignité l’indisposait. Lui qui aimait le noir, le sale, le mauvais, tout ce qui renvoyait à la tenue, à la force, à la grandeur lui faisait mal. Car il savait combien tout cela n’était qu’un rêve, qu’un masque, qu’un mensonge, que les choses ne pouvaient pas aller vers le beau et le bien, là ses Grecs s’étaient plantés gravement, mais que seules la noirceur et la laideur étaient les clés de l’existence des hommes. Verecundia il aimait bien au contraire. Cette idée de l’accord avec un vrai utopique, ce rêve d’un ordre paisible qu’il suffit de sentir pour se sentir bien, c’était comme un sucre dans son café, une main qui court dans les cheveux d’un enfant. Et que le mot soit devenu par déclin une vergogne l’enchantait, car il avait toujours su que les mots en ver sont ceux du passage, du franchissement et du saut, que l’eau se mêle au sang, que le corps épouse la terre. Et que son sexe, mais aussi celui des femmes soient toujours appelé ainsi dans son parler moribond, lui donnait l’impression d’être une forte sédimentation temporelle et une dérision absolue, c’était d’ailleurs ce double mouvement qui l’avait toujours empêché de partir de son gré.
Après, que l’on ait inventé d’autres systèmes, que l’on ait créé d’autres façons de gérer sa spiritualité, que l’on ait choisi de simplifier le monde pour mieux le contrôler, de tout ça, Antoine s’en foutait. Il n’était pas concerné, il n’était plus concerné : il était d’avant et pas des nouveaux temps, il était comme arrêté et peu lui chaulait ce que les autres pouvaient inventer, ce qu’ils pouvaient faire des mots et des vieilles idées. Il savait, il connaissait, mais il était en dehors, il n’était pas là, il n’était plus là, mais il était toujours là.
Epuisé par tant de soubresauts, Antoine, laissa tomber par terre la dernière cigarette de son paquet et s’endormit d’un bloc, la tête appuyée sur la pierre de sa petite maison. C’est là qu’on le retrouva quelques jours plus tard, immobile et glacé, tandis qu’autour de lui voletaient de maigres flocons qui dansaient la joie du monde devant une dépouille sordide dont l’extinction était sans doute comme une bonne nouvelle.
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Message le Sam 14 Fév - 19:47 par Hubert Canonici

La bergerie en pierres sèches est isolée dans l'éternité de ces montagnes arides. Une terre caillouteuse, une étendue sans fin, C'est le domaine d'Angelina.

Comme fréquemment ici, le vent joue sa partition, il ramène avec lui le tintement des cloches de ses chèvres qui progressent vers les crêtes du diable.
Elle remet des bûches dans la cheminée, sort et jète des épluchures aux poules, donne une carotte à l'âne, puis regarde dans la bassine en fer où en sont les escargots qui dégorgent.
Elle se rend au-dessus du puits à l'eau bleutée; à cette heure matinale, un rayon de soleil y fait parfois intrusion.
Cela crée une luminosité féerique propice aux visions venues de l'au-delà.
Souvent, elle y voit Pierre son mari lui sourire, son amour mort il y a dix ans, c'était hier, c'était il y a une éternité...

Ce matin, les reflets sont brouillés et sombres, elle pousse un petit cri d'effroi.
Elles étaient si difficiles les premières années sans lui.
Évoluer seule dans leur humble "château", une rusticité où chaque objet a un sens, si apte à braver la rudesse des tempêtes et à conforter leur bonheur.
Si les lampes à huile ont retrouvé leur éclat, il n'est pas un soir où, voyant la chaise vide et patinée par son homme, elle ne récite ces quelques vers

<< C'est aux premiers regards portés,
En famille, autour de la table,
Sur les sièges plus écartés,
Que se fait l'adieu véritable. >>

Il n'y a plus de ciel.
Pato, le vieux berger des Pyrénées, aboie signalant de la visite.
Pour venir ici, il faut grimper un kilomètre à pieds depuis le village.

<< Ça doit être le facteur, ou Panisse ! >> Se dit-elle.

Panisse, ce vieil ami qui passe tous les jours prendre des nouvelles, proposer un coup de main. Il a gardé ses beaux cheveux frisés, même s'ils sont devenus tout gris, ses grandes et belles dents en avant, et ses longs poils sur les mains.

Il s'agit de Marie, sa nièce.
À quarante ans elle est toujours aussi jolie, espiègle et pétillante.
Elle est appointée par la banque du village. Angelina adore sa nièce, fille de son frère Vincent. Vincent "a réussi", il est le député maire d'une petite ville.

Elle est mariée à Marius Galibotti, fils de César, le patron du "Bar de la marine", ils ont un fils de onze ans, Paul.
Paul adore rester avec Angelina, il vient souvent pendant l'année scolaire vivre au coeur des montagnes et de leurs secrets, chaque été, il y passe un mois pour les grandes vacances.

En voyant sa tante, cette "immigrée Corse", vêtue de noir dans ce décors intemporel, elle ressent jusqu'aux tripes ses racines profondes.

Paul est à l'école, Marius est couché avec de la fièvre, dans son rêve il est un berger peintre:

( Songes d'un matin d'automne )

Son troupeau revient vers la bergerie, quelques chèvres ont ses tableaux fixés sur le dos, des promeneurs voient souvent passer les toiles du berger, vers le nord, il aime colorer le chemin.
La luminosité de cette fin d'après-midi parait sortir d'un western lyrique, elle teinte l'espace d'un orangé flamboyant .
Après la traite, en s'éloignant du compulu, il ressent une étrange atmosphère, une force se dégageant des végétaux.
Il prend à boire et à manger à la bergerie et se dirige vers la roche creuse, dans les hauteurs.
Son feu est vite allumé avec du bois sec,
Il se pose un verre de vin à la main, au loin, la lune se reflète dans une mer d'huile dessinant un violon, son prochain tableau pense-t-il...

Il entend des pas lourds et des sons gutturaux.
Inquiet, il file à la bergerie récupérer son fusil et des grenades; et encore, à cette époque, "Murtoriu" n'était pas encore écrit...

Une géante de dix mètres de hauteur, fendant l'air avec un énorme rasoir de barbier, approche...

<< O Marius! Ti tengu caru ! >>

Il la reconnaît, Toussainte, un amour accidentel de sixième, une folle furieuse vivant aujourd'hui à la ville.
À l'époque, il l'avait tout juste doigté.
C'était derrière le container de poubelles du "Café de la place", il ne sait pas ce qui l'avait le plus dégoûté, ses propres doigts mouillés de sang, les cris de baleine de Toussainte ( il n'aime pas les baleines, ces grosses vaches des mers qui bouffent 3 tonnes de plancton chaque fois qu'elles ouvrent la gueule ), ou ce rat hirsute à un mètre de lui à peine, boulotant un rouge-gorge en le fixant droit dans les yeux.

Qu'est-ce qu'il avait eu honte, le lendemain, lorsqu'elle était venue sur la place avec son sourire niais et ses dents en avant, lui crier qu'elle l'aimait.

Ce soir, elle est de retour, pleine d'assurance et assoiffée de désir.

<< Chéri j'ai tant rêvé de ta langue de velours sur ma nature ! RAAAH pas tes doigts rugueux de tripoteur de salopes de chèvres ! >>

Marius sait qu'il va devoir s'exécuter. Il aurait préféré avoir affaire à une "excusarde". Elle enlève sa jupe, si ample qu'elle pourrait servir de tonnelle au buffet froid d'un baptême.
Puis sa culotte rouge qu'elle jète négligemment, recouvrant totalement un olivier tricentenaire.

<< Hardi-petit ! Fais du bien à tata ! >>

Marius est subjugué par ce clitoris, un punching ball turgescent à l'horizontal.
Elle regarde le ciel, sa bouche commence à mousser.
Il se trouve dérisoire avec sa petite langue pâteuse, introduit ses deux jambes bottées dans le monstrueux vagin dont les lèvres paraissent être des limasses géantes et irradiées, il balance de grands coups de pieds vers un point rugueux où figure l'inscription "G", et de ses poings boxe le clito de toutes ses forces.
Elle éructe un air d'opéra satanique infâme - jouit assez vite, il est emporté dans un tsunami de mouille - elle revient avec une insatiable appétence - par chance, la baleine l'a fait échouer près du fusil et des grenades.

<< - Tu m'aimes comme je t'aime ?

- Blblbl !

- Je vois, mon fougueux chevalier est trop ému pour déclarer sa flamme! Fais moi jouir derechef, je te ferai prendre ton pied après ! >>

Elle se plante en grand écart facial, il vomit, son sexe est un immonde cloaque, il lui semble voir son beau-père à l'intérieur, avec un un sourire démoniaque et un bébé noir dans les bras - elle lève les yeux au ciel.
Marius dégoupille deux grenades et les balance dans le gros trou, tire un coup de chevrotines dans sa gueule abjecte...

Il se réveille en sueur, sa fièvre est passée.
Il pense à Marie qui est chez Angelina en ce moment, elle a eu le courage d'aller lui parler de l'infamie...

<< Tata, ce soir il faut que l'on soupe chez toi ! Il faut que l'on te parle de choses très graves, je vais monter avec Fanny, mon amie, et Marius !

- Fanny ! la vendeuse de coquillages, je l'aime bien cette petite ! Dis-moi tout ma chérie ! Ne laisse pas ta vieille tante se ronger les sangs ! >>

Angelina trouve les bons arguments, Marie, en larmes, lui expose les faits. Elle prend sur elle pour lui raconter l'enfer vécu par elle même et Fanny, de la manière la plus détachée possible.

<< Nous étions des fées, nous rêvions de maisons en pain d'épices, de fleurs en sucre, d'animaux magiques, nous protégions ce joli poupon noir ! >>

Les nuits passées dans l'antre de Satan - les torches aux flammes vacillantes - les terrifiantes invocations, le bébé noir.
Le cercle tracé au sol, les capes, la douleur provoquée par les sexes enfoncés en elles - l'exécution du bébé noir, le sang, le sourire satanique de son père - la menace - la culpabilité - la honte - le silence...

<< Tata, aujourd'hui je n'ai plus honte ! ( elle éclate en sanglots ) Ça me déchire le cœur de te parler de ces horreurs ! Tu es si droite, si aimante, si juste ! (Elle redouble de sanglots)
Je regrette tant de te faire de la peine, d'évoquer ces saletés qui sont si loin de ce que tu es, de ton univers si pur !

- Ma chérie, la maison se serait effondrée sur moi, ça m'aurait peut-être tué mais ça ne m'aurait pas fait plus de mal ! Surtout ne parlez à personne de cette histoire !
Ce soir ça ne va pas être possible, ton père vient manger à la maison, j'ai reçu sa lettre il y a deux jours, il doit me parler d'héritage !
Passe demain matin avec Marius, on parlera de tout ça ! >>

Elle songe à son frère Vincent, quand ils étaient petits ils adoraient placer des collets pour les grives et les merles dans le maquis, il était si gentil, si espiègle...

Cet après-midi il n'y a pas de ciel, Panisse repart la tête dans les épaules, Angelina ramasse des champignons; Vincent ne devrait pas tarder.

L'honneur c'est comme les allumettes, ça ne sert qu'une fois !

Vincent est en pleine forme, il lui explique être très influent dans une organisation importante, qu'il va accéder au 33 degré, le plus élevé, que c'est réservé à de rares privilégiés...
Elle le ressert, il lui parle des différents biens de la famille - sert l'entrée, salade de pissenlits et omelette de champignons...

Le lendemain matin, Marie et Marius arrivent non loin de la bergerie lorsque Panisse vient à leur rencontre les larmes aux yeux. Il tend une lettre à Marie.

Ma chère Marie

Je t'écris ces mots pour te dire au revoir, ainsi qu'à Marius et à mon petit Paul.
Hier j'ai beaucoup réfléchi, j'en suis arrivé à cette conclusion, Vincent doit être puni, et surtout, ne plus avoir la possibilité de faire du mal aux anges; de plus, il ne faut pas, et ce sont mes dernières volontés auprès de vous, parler de ça aux gens, Vincent salirait le nom de mes parents, il te salirait une seconde fois et ça je ne veux pas. Il ne faut pas pleurer, j'ai mangé moi aussi de l'omelette, j'y ai mis un mauvais champignon, tu sais, le Cortinaire couleur de rocou, celui que je te disais toujours de ne jamais toucher. Tu vois, il va me conduire au ciel retrouver Pierre, mes parents, j'étais fatigué, je n'avais plus la volonté...
Tous les papiers de l'héritage sont dans le buffet en haut à droite, tout est bien en règle, tu verras, je pars sereine parce que tu es avec un gentil mari, et Paul est le meilleur des fils.
Un soir, vous viendrez manger à la bergerie, d'en haut, je ferai un feu d'artifice avec les étoiles, j'espère que tu nous feras bientôt une petite fille aussi adorable que toi, tu pourras peut-être l'appeler Angelina ? ...

Je vous aime.
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Message le Sam 14 Fév - 20:23 par JYA

Pagnol au pays d'Ubu, le barré érigé en style, la volonté manifeste de perdre le lecteur et y réussir...

J'ai souvent la même impression en lisant Hubert, je me régale et en même temps je me sens noyé.

Je l'ai déjà dit, je vois là une plume que je n'hésite pas à qualifier de faramineuse ("Cet après-midi il n'y a pas de ciel")

J'ai adoré l'intégralité du songe parce que là on a besoin d'aucune limite et que du coup le style est magnifié, mais, car il y a toujours un mais, comme

je l'ai dit plus haut, je me suis perdu.

Dans un texte court je crois que l'on ne doit pas se perdre, parce qu'il y a un propos, des références, un souffle et lorsque l'on décroche, que l'on relit,

ça casse le plaisir.

J'espère ne pas passer pour le distributeur de médaille en écrivant ceci car, en résumé, j'ai beaucoup aimé et c'est d'ailleurs pour ça que je vais plus

loin que le compliment.
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Message le Sam 14 Fév - 21:22 par Hubert Canonici

Très touché par ces compliments JYA, surtout venant d'un écrivain tel que vous, bien vu, c'est vrai que je voulais faire un hommage à Pagnol, premiers livres que j'ai lu dans ma vie, et qui, je crois, me rendaient heureux. Après, quand j'écris, et c'est bien malgré moi, ça part dans tous les sens et je comprends bien que le lecteur puisse s'y perdre, je m'y perds moi même en écrivant.
Donc encore une fois, super bien vu Pagnol au pays d'Ubu'ert...
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Message le Dim 15 Fév - 9:15 par Karlheinz L.K.

Je continue sur ma lancée, il n'y a pas de raison qu'Hubert échappe à la discussion !

Je suis d'accord avec JY, le texte d'Hubert est à la fois puissant, novateur et décevant. Emprunter des chemins non balisés est jouissif, mais encore fait-il arriver quelque part. Même si ce quelque part est "nulle part". Vos textes me font penser à un film de David Lynch (Lost Ayway en particulier, mais pas seulement), tout n'est pas donné, le spectateur n'a pas toutes les clefs et est obligé de construire une partie du film avec son imaginaire personnel, ce qui fait que chaque spectateur "réalise" son propre film tout en voyant le même, et cette mécanique est magique. Vous avez cette capacité Lynchienne, respect.

Je sors ma hache : travaillez-vous, re-travaillez-vous vos textes ? Combien de fois ? Combien de temps ? Les laissez-vous murir ? Un auteur de talent ( Twisted Evil ) m'a un jour conseillé sa technique du "1 jour, 1 semaine, 1 mois" (à chacun sa variante), technique qui consiste à reprendre son texte au bout d'un jour, puis d'une semaine, etc... J'ai testé pour vous ( Very Happy ), c'est incroyable les différences de lecture qu'il peut y avoir à chaque phase !!

Deuxième coup de hache : Vous frisez parfois le coup de génie, vous faites chier. Assumez votre patte, arrêtez de tortiller du cul nous ne sommes pas sur Mirvella, et pensez un peu au lecteur (un tout petit peu...).

(Toutes mes excuses pour le ton de merde, mais vous me frustrez Hubert !! Wink )
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Message le Dim 15 Fév - 10:10 par Hubert Canonici

Merci Karl, pour les compliments, et votre hache est non seulement très affûtée mais elle vise juste, toute la partie après le songe je l'ai écrite hier d'une traite, juste avant de la balancer ici, comme pressé d'en finir ( comme un constipé sur un chiotte ), je pense que c'est un de mes défauts donc, et j'avoue avoir être souvent un peu frustré de ne pas laisser mûrir, puis affiner mes tectes, c'est un peu comme peindre un tableau "à la Prima", ça a de spontanéité, une vision précise du moment, mais c'est périlleux quand une chose ne fonctionne pas, en tous cas c'est un conseil que je vais tâcher de mettre en pratique.
Merci encore pour ces analyses très pertinentes.
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Message le Dim 15 Fév - 15:12 par liveriu

Come prima
Più di prima
T'amerò
Per la vita, la mia vita ti darò

.....

Ce qu'il y a de bien avec Hubert c'est que chaque fois qu'il sort un texte on est tous obligé de réagir;
Et ça c'est une force, liée bien évidemment à son choix d'écriture automatique, et de rebond par les sons et les images. c'est pourquoi je lui offre un peu de Dalida, ça détendra l'atmosphère sérieuse qui nous envahit, avec profit d'ailleurs, car quand JYA identifie avec raison de la grande poésie c'est un beau compliment, et quand Karl fait mouliner sa hache c'est du tout bon !
moi le vide dans lequel nous conduit Hubert, ce renversement des sujets, cette perte de logique, cette aspiration dans une autre dimension, cela m'enchante, car il réussit à casser nos habitudes et nous oblige à nous recentrer en permanence, tout en se foutant du centre et de la périphérie, tout en explorant l'immédiat de la riposte verbale. il en sort un monde à multiples dimensions et on a l'impression d'être au milieu de tous ces mondes, ce qui est une expérience très bandante (d'où dalida...). donc se perdre avec hubert, ma foi c'est le pied !
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Message le Dim 15 Fév - 16:24 par Dominique Giudicelli

J'adore la plume d'Hubert depuis le premier jour quand il s'appelait Pale Rider, sur Old Pievan Chronicle, et je suis très heureuse que son public de fans s'étoffe. Il le mérite !
J'ai aussi trouvé, l'autre jour, sans chercher, à qui il me faisait tellement penser : Moebius ! Hubert est notre Moebius local !
Relisez quelques albums, et vous reconnaitrez la poésie en apesanteur, échappée à toute loi physique ou logique, les nuées d'images et de sons flottant, tourbillonnant d'une galaxie à l'autre, les parfums pestilentiels ouvrant des chemins de fleurs, et  les mots offrant leur envers sans penser à mal, juste parce que c'est encore plus beau à l'envers...

Maintenant, c'est vrai qu'on a jamais fini de travailler. Mais attention, certaines fleurs d'inconscience sont délicates, elles fanent si on les tripote. Il faut savoir où et quoi toucher, au risque de dévitaliser ces jardins merveilleux.


Dernière édition par Dominique Giudicelli le Dim 15 Fév - 17:14, édité 2 fois

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