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Tribune libre sur Orphelins de Dieu

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Dominique Giudicelli
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28092014

Tribune libre sur Orphelins de Dieu

Message par Dominique Giudicelli

Le livre de Marcu Biancarelli fait pas mal parler de lui, en Corse et sur le continent, et le pire qu'on puisse lui souhaiter, c'est que ça continue et même que ça s'amplifie jusqu'à crever le plafond de verre des critiques parisiennes, pour l'instant encore assez silencieuses.

En attendant cette échéance, que nous espérons brève, nous ouvrons ici une tribune aux lecteurs d'Orphelins de Dieu qui, si l'on en juge par les commentaires sur la page Facebook de Praxis Negra et sur celle consacrée à l'oeuvre, ont le désir de partager leur enthousiasme, eventuellement leurs réserves, ou leurs questions. Où mieux que sur un forum ouvert par l'auteur, pourrions-nous débattre de son oeuvre ? Et où mieux que sur Praxis pourrait-il répondre aux questions des lecteurs et parler de son roman plus longuement que lors des interviews au temps de parole calibré ?

Cette tribune vous est donc ouverte : vos commentaires, vos critiques (courtoises, il va de soi), vos questions sont les bienvenus.


Dernière édition par Dominique Giudicelli le Mar 30 Sep - 1:29, édité 1 fois
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Message le Mer 1 Oct - 20:25 par Marco B

Merci ! En attendant je vous fais part d'une chronique écrite par Anghjulu Santu Pietrera, qui vient gentiment de m'autoriser à la publier sur le site. Je pense que sa place n'est pas qu'ici, et que nous pourrions la placer aussi dans la rubrique critiques littéraires. Mais en attendant découvrons-la sur ce fil de discussion.

Orphelins de Dieu

Qu’est-ce qu’un idéal ?



À travers le succès critique et public d’Orphelins de Dieu, c’est exclusivement la Corse, son histoire et son caractère qui semblent en voyage, à tel point qu’une chroniqueuse de La Vie a évoqué « un passionnant récit - historiquement très étayé - sur les origines de la violence en Corse ». Cependant, le fait significatif et regrettable ne réside pas dans la fausseté de cette analyse mais bel et bien dans l’adoption de ce seul filtre d’attaque pour aborder l’œuvre dans son intégralité. D’autant que cette orientation critique passant à côté de l’essentiel fut très vite relayée et agrémentée de nouveau à la manière d’un automatisme, y compris sur l’île.

En effet, en dépit des innombrables portes d’entrée dont se trouve pourvu ce roman, certains ont d’ores et déjà choisi de franchir uniquement celles de la violence, du prétendu « sous-texte » et de la sempiternelle image de la Corse éreintée, autrement dit de passer par le plus triste des seuils de maison ; celui qui pourrait facilement arborer l’enseigne de l’ethnocentrisme littéraire.

Afin d’inscrire notre perception au sein d’une perspective beaucoup plus large, il convient de prime abord de se pencher sur la précédente œuvre de fiction écrite par l’auteur, Murtoriu pour peut-être y voir sur le plan formel les deux pièces d’un même dyptique romanesque ; même fin de monde, même structure et même découpage narratif en deux espace-temps, les fracas assourdissants de la Grande Guerre se voyant ici délaissés au profit de l’indépendance perdue et du monstre XIXe siècle qu’elle semble avoir elle-même engendrée. Néanmoins, si la forme est familière, le fond se fait quant à lui nettement dissonant et ces Orphelins de Dieu sont à la fois les acteurs et les témoins de ce nouveau franchissement de cap ; quand la Ballade des innocents se fait désormais vengeresse, se parant des oripeaux propres aux grands espaces pour mieux sublimer la chute des idéaux.

Lorsque en 1986 Claudio Magris nous invitait à réfléchir sur la notion de peuple historique sur les rides du Danube, une autre question majeure semble grandement préoccuper l’auteur à travers son éprouvante chevauchée : qu’est-ce qu’un idéal ? Car au-delà de Vénérande, de l’Infernu et d’une banale histoire de vengeance, Biancarelli déploie en réalité les arches d’un palais bien plus spacieux, au sein duquel gravitent des hommes passés du combat pour l’idée au combat pour soi ; fusse-t-il aller jusqu’aux confins de la Méditerranée pour étouffer dans l’œuf la moindre ébauche d’une quelconque conscience nationale.

Au cœur de cette entreprise démystificatrice, on assiste surtout à une initiative stylistique d’une grande audace où la Corse se révèle en remarquable terre de western ; genre cinématographique lui-même passionnant dans son historicité, puisqu’érigé à son tour depuis les mythes jusqu’à leur progressive déconstruction. Comme une vaste étendue artistique aux allures de tragédie et au sein de laquelle une société archaïque portée par des types crades et puants a fini par succéder aux bouviers impeccablement coiffés, les bras et les colts chargés de bienveillance.

Il faut donc lire et même voir ces scènes dignes d’un plan-séquence où un matin l’enfant Ange Colomba, alors au battage avec son père, découvre pour la première fois le regard protecteur et attendrissant que son futur mentor Théodore Poli posera sur lui avec ses compagnons de route, chantres d’une songerie encore intacte. Il faut voir et entendre celui-là même devenu avec le temps l’Infernu, avertissant gravement sa cliente en quête de justice de ne jamais s’étonner si ceux qui aspiraient autrefois à libérer un peuple « abîment par la suite leur destinée à simplement vouloir l’étrangler ».

Chez sa plus grande source d’inspiration, True Grit, l’auteur ne prend donc que le strict nécessaire pour tisser un grand récit à la dimension universelle, qu’il conviendrait à ce titre d’aborder davantage dans sa complexité et loin de la réduction à ce tiraillement binaire et stérile entre mériméisme et anti-mériméisme. Afin surtout de pouvoir penser la littérature corse dans une perspective résolument dialogique ; y construire une « histoire culturelle de la littérature corse » prenant enfin en compte les multiples influences de ses artisans au sein de la sphère littéraire mondiale. C’est-à-dire en condition indispensable de son existence et de sa liberté créative, et non plus en disciple des exigences d’une société apeurée à l’idée de « perdre une puissance magique qui n’existe pas », pour reprendre les mots de Denis de Rougemont.

Jalonné lui-même de références, Biancarelli rend ici hommage sans doute à la plus marquante d’entre elles, Cormac McCarthy et ce, de la plus touchante des façons : au moyen de ces dialogues secs, exécutés sans tirets, caractéristique de cet immense auteur auquel les États-Unis ont choisi de décerner le Prix Pullitzer en 2007. On ne saurait ainsi que trop saluer le grand courage culturel d’un pays sachant à la fois se regarder en face et sacrer l’un de ses plus grands écrivains vivants, plutôt que de l’assigner sans cesse en contempteur d’un bien pauvre narcissisme.

Anghjulu Santu Pietrera

Message le Jeu 2 Oct - 11:46 par Emmanuelle Caminade

Comme S. Viallefond j'ai été surprise, ayant lu notamment Vae victis, par le ton apaisé sous-tendant l'écriture de ce roman. Une écriture exempte de la moindre scorie de provocation, d'intention polémique, mais n'abandonnant pas pour autant la dérision. Cela donne à MB le recul, le souffle nécessaire pour embrasser l'ampleur de son sujet, apportant à mon sens un surcroît de puissance à son style - un style  qui d'emblée s'est affirmé dans des tonalités variées dès ses deux premiers recueils de nouvelles, Prisonnier et Saint-Jean à Patmos....


Dernière édition par Emmanuelle Caminade le Jeu 2 Oct - 12:01, édité 1 fois

Message le Jeu 2 Oct - 11:52 par Emmanuelle Caminade

Orphelins de Dieu ravive - ou non – la mémoire des Corses mais on ne peut pas le réduire à son approche de l'origine de la violence en Corse ni, sur le plan littéraire, à une vision anti-mériméenne. Ce qui fait la richesse infinie de ce roman qui touche bien des lecteurs étrangers à la Corse, c'est aussi sa manière d'approcher l'enfer du monde en s'inscrivant dans une lignée universelle dont il assume l'héritage. Les grandes oeuvres littéraires ne naissent pas ex nihilo : L'Enfer de Dante aurait-il existé sans Virgile et Paul de Tarse ? («Io non son Enëa, io non Paulo sono...» )
Orphelins de Dieu s'appuie aussi sur un imaginaire universel, faisant scintiller de manière étoilée tout un réseau de références à la littérature – et même plus largement à la culture – universelle, de la plus antique à la plus contemporaine, faisant surgir chez le lecteur de multiples images, réveillant de multiples échos. Des références plus ou moins conscientes, plus ou moins revendiquées par l'auteur. Orphelins de Dieu s'enrichit ainsi de la littérature et perpétue la littérature. C'est pour moi une page s'ajoutant au grand livre de l'humanité, qui nous aide à penser le temps présent, à le relativiser ...
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Message le Jeu 2 Oct - 21:45 par Francesca

petite réflexion en passant (cela m'arrive souvent de repenser au roman par petites touches, à des moments inattendus dans la journée ou la soirée)

en parlant de western, je me suis dit : c'est un western, mais où "nous" sommes à la fois les cow boys et les Indiens  Smile

Sinon, la violence paternelle qu'a subie l'Infernu et qui en fait une sorte d'orphelin, lui aussi, car il est plus misérable que l'orphelin, celui qui a subi cette violence dans son enfance, elle m'a fait penser fortement  à "Padre padrone", avec un tragique supplémentaire : quand le père massacre de coups le frère de l'Infernu pour parer à la vengeance de la famille d'un simplet rudoyé et humilié. Ce passage est terrible, et l'on comprend là une des sources du destin tragique du personnage.

Message le Ven 3 Oct - 15:59 par Emmanuelle Caminade

Je profite – encore ! - de cette tribune libre et informelle pour divaguer et livrer en vrac impressions et réflexions...
Orphelins de Dieu se distingue en effet des 2 précédents romans de l'auteur par l'abandon de ce héros narrateur un peu looser (Marco l'écrivain raté ou Marcantonu, libraire hors norme et poète à ses heures). Un héros  présentant des points communs avec l'auteur, ce qui fut parfois  source de confusion chez le lecteur... La narration extérieure progressivement investie par le «je» de l'Infernu, personnage ne prêtant pas, lui, à confusion (encore que ? j'ai souvent eu l'impression, en le voyant se muer en aède ou en barde, d'écouter l'auteur au coin du feu !), renforce ce recul, cet apaisement, cette sagesse même qui sous-tend puissamment ce roman.
On a souvent reproché à MB son traitement des femmes dans ses livres, ou du moins on s'en est étonné : misogynie, machisme, pudeur ? Là n'est pas la question, tout au plus peut on noter, comme le fit Norbert Paganelli à propos de  Murtoriu, que l'amour s'y réduit toujours au commerce de la chair (même si à mon sens les rapports torrides du héros et de la cousine Lena me semblent plus complexes), que les scènes touchantes entre êtres humains sont surtout générées par l'amitié entre hommes ... Sur ce point aussi, ce dernier roman rompt avec les précédents : les scènes de sexe y sont rares et on pourrait à mon sens considérer Orphelins de Dieu comme un roman féministe !
MB y fait d'abord chevaucher une gamine, certes, mais bien une femme ne manquant pas de cran aux côtés de son héros, cet étrange rapport de maître à disciple qui les unit n'étant pas celui que l'on attend (l'auteur ayant inversé le schéma emprunté à True Grit !) Et, surtout, il offre enfin à une femme, à Vénérande comme à l'Infernu, sa part d'enfer, les mettant ainsi à égalité  en redonnant à la femme sa complexité. Cette dualité que, dans sa plongée au coeur des ténèbres, Conrad  - époque oblige - ne réservait qu'à l'homme, et à l'homme blanc (la femme et le Noir, ange et bête étant réduits de manière bien manichéenne à la simplicité).
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Message le Dim 5 Oct - 11:47 par Francesca

Je pense que ce sont les six premières pages uniquement qui peuvent "décontenancer" : on ne peut pas y "entrer" pour la bonne et simple raison que précisément l'auteur y pose le décor en nous laissant volontairement "à l'extérieur". Comme je l'ai dit dans un de mes commentaires sur FB, ce début donne une sensation étrange que plus rien ne pourra se passer pour ces personnages, en ce lieu, à part la folie et la mort : une femme prématurément vieillie et enlaidie avant d'avoir vécu, paraissant à moitié folle à délirer seule (tout cela sera démenti par la suite, elle n'est ni si laide ni si folle), un homme mutilé qui se cache comme une bête, le chapitre se clôturant ainsi : un lieu qui pourrait être "au bout du monde" ou "à la fin des temps". Or, c'est un "début" et tout paraît déjà "fini", le temps arrêté  : "le passé est mort"; "ils ne reviendront pas"
D'où le sentiment d'étrangeté, je crois.

Mais dès la septième page, ça démarre fort, là on n'"entre" pas, on est jetés à l'eau, froide ou bouillante, comme vous voulez, sans sommations, dirais-je : Ange Colomba à la taverne se souvient de la décapitation du bourreau, conçue par la bande de Poli pour impressionner  le pouvoir et les foules, et qui n'a été qu'une abomination inutile et dérisoire, lesdites foules étant horrifiées. (On pense alors à une certaine actualité moyen orientale, non?) A partir de ce moment on suit l'action, les personnages, leurs dialogues, leurs souvenirs et c'est une fresque historique de la misère, de la souffrance, des maux et fléaux subis et rendus par la violence qui s'étale sous nos yeux : il y a l'action, et il y a une sorte de "méditation" continue. Emmanuelle a raison de parler de recul : il y a une distance qui permet de ne pas faire de manichéisme, mais de méditer sur l'humanité, ses fautes, sa malfaisance, ses erreurs et ses errances, mais c'est toujours l'humanité. J'ai entendu récemment un écrivain arabe dire de ne pas faire l'erreur de parler simplement de "barbares" en parlant de l'Etat islamique, malgré l'horreur des actes commis : se rappeler toujours de l'"humanité" des salauds, qui sont un autre nous, dans des circonstances particulières.
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Message le Lun 6 Oct - 13:57 par Marco B

Merci de toutes ces remarques enrichissantes laissées pendant mon absence.

J'essaierai peut-être, avec un peu de temps, d'évoquer quelques références qui ont nourri le livre, parce qu'elles sont évoquées dans plusieurs messages.

Sur la vision misogyne évoquée par Emmanuelle, je ne sais que dire. Ni sur le fait que le livre soit ici, pour le coup, un livre féministe.

J'ai toujours répondu à cette question, et sans botter en touche, que si j'étais réellement misogyne, j'assumerais sans état d'âme, mais je pense juste que si les femmes sont parfois mal traitées dans certains de mes textes, elles ne le sont pas moins que les hommes. Dans certains textes (Una donna paisana, certaines pétasses de 51 Pegasi, etc.), le portrait irrévérencieux relevait peut-être juste d'un besoin iconoclaste du moment, un désir de désacraliser l'image de la femme, stupidement transformée en icône, en protectrice de valeurs qui n'existent pas à mes yeux. En tout cas pas de manière "globale", pas au delà des représentations hypocrites que l'on se fait de nos "items" collectifs. Pour moi mes textes relèvent plus de l'athéisme que de la misogynie, et j'ai du mal à élever quelque catégorie que ce soit au rang des intouchables. D'ailleurs je ne pense pas que ce soit le but lorsque l'on raconte une histoire. Certains textes ont eu - ou ont parfois - une légère dimension provocatrice, aussi, ou je les écrivais juste pour m'éclater avec mes potes qui les liraient, mais je dis "légère dimension", parce que si on a lu un peu, et qu'on n'est pas en permanence dans un rapport étriqué entre littérature et monde (son propre monde) c'est franchement pas grand chose. Gore Vidal, Dennis Cooper, même Henri Miller, ils sont quand même au delà de tout ce que j'ai pu écrire sur cette matière ! Personne ne remettrait en cause la dimension littéraire de leurs textes.

Et mon souci, lorsque j'écris un texte, et quel qu'en soit le thème - grand ou petit - c'est d'abord d'essayer de "faire du texte", d'être dans une dimension qui puisse satisfaire mon besoin de littérature, et une publication éventuelle. Beaucoup de textes n'ont pas été publiés (U Domu, Orgosolo, etc.) et je sais très bien pourquoi. En général ça n'est pas la dimension étriquée de ma pensée du moment, ou l'insignifiance du propos qui est en cause : c'est le rapport au texte, si je ne suis pas satisfait de la forme textuelle, du style, de la force narrative, je préfère ranger ça dans des placards (j'aurais sûrement dû le faire pour certains textes publiés, style Le Poulpe, la Langouste et La Murène, que je trouve très faible personnellement, mais nul n'est parfait, et des fois dans un recueil de nouvelles on n'a que 90 pages, et il nous en fallait 100, mais bon, je cherche aujourd'hui à être plus attentif à ce genre de choses). Et puis on évolue aussi, il y a des choses qu'on écrit à un moment, et qu'on n'a plus envie de relire par la suite, bref.

Une dimension féministe à l'inverse dans Orphelins de Dieu ? Je ne sais pas de quel féminisme pourrait relever le personnage de Vénérande. Il faudrait s'entendre sur la définition des mots. Si c'est d'en faire un personnage, une femme, active et déterminée, affirmée face aux injustices qui la frappent, mais aussi profondément humaine et déchirée par ses contradictions, alors on est d'accord. Personnellement, ce que j'aime chez elle c'est qu'elle est seule face au monde, et qu'elle ne capitule pas, même face à sa propre peur elle ne capitule pas, face à sa famille d'enfoirés qui veulent profiter d'elle et la déposséder de ses biens, elle prend les devants et les ramène au rang de salopards égoïstes qui est le leur. Son rapport avec l'Infernu doit beaucoup à True Grit, mais j'espère aussi que naît entre elle et le vieux baroudeur un rapport affectif fort, j'imagine à un moment qu'il y a comme de l'amour entre eux, mais sûrement la seule forme d'amour possible au vu de leurs statuts respectifs, ils se découvrent un grand respect mutuel, une grande complicité, elle revient sur ses pas et lui offre sa dignité dans la mort, puis elle chemine définitivement vers la folie, parce qu'elle ne peut pas sortir indemne de ce parcours tragique et violent qu'elle a choisi à un moment donné. Elle n'est pas un "surhomme" ou une "héroïne" au dessus du fracas de la vie. Elle est fragile et elle crâne pour cacher sa fragilité et sa peur. Mais elle est aussi profondément humiliée, par la blessure faite à son frère, et elle veut laver les souillures qu'ont lui a fait subir, de manière radicale, elle est même sûrement un peu têtue, extrême sur bien des points, mais elle a une haute idée de la dignité humaine, et c'est ce que j'aime dans ce personnage, toutes ses fragilités, ses tocs, ses contradictions. Elle gravite avec tout ça dans un univers barbare, et elle s'adapte, avec une grande force de caractère, avec beaucoup de vrai courage, mais cela ne suffit pas toujours.

(Sinon, vous avez remarqué ? J'ai changé mon look John Lennon pour mon costume écrivain dandy du XIXème, un truc impossible dans la vraie vie, d'une certaine manière).

Message le Lun 6 Oct - 17:12 par Emmanuelle Caminade

Je "divaguais" en votre absence, Marco ! quand le chat n'est pas là ... Et il me plaisait d'opposer à la caricature de cette vision misogyne que j'avais vu ou entendu plusieurs fois reprocher à vos livres celle d'une vision "féministe". Plus sérieusement, ce qui est touchant dans le personnage de Vénérande comme dans celui de l'Infernu, c'est leur complexité humaine, cette complexité que justement ne prennent pas en compte les visions réductrices, qu'elles soient misogynes ou féministes ( au sens militant du terme ).
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Message le Lun 6 Oct - 18:21 par Marco B

Je divague aussi, et c'est le jeu !

Wink
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Message le Lun 6 Oct - 20:04 par Dominique Giudicelli

J'avoue que je n'ai jamais vraiment compris ce reproche de misogynie qu'on semble vous (te) faire régulièrement. C'est pourtant un sujet sur lequel je suis assez chatouilleuse. Mais il me semble que lorsque vous traitez mal une femme dans l'un de vos textes (si je me souviens bien), c'est surtout parce qu'elle est une caricature de femme, une pétasse, une idiote à la féminité mal placée. Si bien que j'ai toujours lu cela comme, au contraire, une défense d'une féminité sans simagrées, assumée d'abord comme une condition humaine et non comme une sous-espèce à mi-chemin entre l'homme et l'animal.
De même, je n'ai jamais remarqué dans vos textes la défense d'un patriarcat triomphant, l'autre versant sinon de la misogynie, ou du moins de la phallocratie. Et à cela aussi je suis très attentive. Pour revenir à Orphelins de Dieu, je n'ai perçu ni l'un l'autre, et en particulier pas de paternalisme de la part de l'Infernu qui aurait pu, vu leur différence d'âge, se montrer d'une autorité écrasante, condescendante à l'égard de Vénérande. Il n'en est rien. Il la traite mal, comme il traite mal tout le monde, et quand il s'adoucit ce n'est pas parce qu'elle est une faible femme, mais au contraire parce qu'il la voit endurante et volontaire, constante, réfléchie ; autant de qualité qui ne sont ni spécialement masculines, ni spécialement féminines mais qui relèvent d'une manière d'être au monde qui inspire à l'Infernu (et peut-être à l'auteur) du respect, de la considération et partant une forme d'attachement, celui dont il est encore capable après une vie massacrée par la violence.
Sur le plan de la violence également, il me semble que le traitement est égalitaire : Vénérande comme l'Infernu exercent et subissent la violence, et tous deux s'y perdent sans retour. Vénérande prend sa large part dans la scène où elle achève Santalucia. Mais elle et l'Infernu se rejoignent aussi dans un au-delà de la pulsion violente, dans une quête qui dépasse la vengeance : L'Infernu, parce que le préjudice ne le concerne pas et que cet ultime contrat, mené "gratuitement", au profit d'autrui, va racheter à ses yeux tous ses crimes commis dans l'ivresse du pouvoir ; Vénérande parce qu'au delà de la haine qui l'agite, elle aspire surtout à la justice, à ce qu'à la fin, le mal ne jouisse pas de son triomphe ; que le petit, le faible, celui qui n'existe pour personne pas même pour Dieu, que celui-là affirme puissamment son existence, assez puissamment pour rétablir l'équilibre des forces.
Leur relation d'abord conflictuelle (mais connaissent-ils un autre mode d'interaction avec l'autre ?) prend peu à peu des accents de tendresse rugueuse, d'attentions pudiques et réciproques, comme il convient dans ces contrées sans douceur où il n'y a ni le temps ni la place pour les effusions.
Je ne dirais pas non plus qu'il y a du féminisme dans Orphelins, ni même dans Vénérande, parce qu'il n'y a pas de démonstration dans le roman, ni de désir d'y tenir un discours. Le personnage avance selon sa (psycho)logique de personnage, inscrit dans un lieu, un temps et un récit, et une femme, seule, dans la montagne, au XIXe siècle, avec un frère malade, n'avait pas le temps de s'interroger sur sa condition. D'ailleurs, celle-ci était la même que celle de son frère : vulnérable, exposée à la faim, au froid, à la peur, à l'impuissance. (Je trouve d'ailleurs très beau que ce soit le garçon qui soit mutilé, que Vénérande reste intouchée dans son corps tout en étant aussi profondément détruite que son frère par la violence reçue.) Vénérande, comme tout bon personnage, ne pouvait répondre aux circonstances qu'à l'aune de ses moyens, par la pugnacité, la réflexion, et la force physique qu'il lui faut acheter puisqu'elle n'en dispose pas. Rien de féministe ou de misogyne, juste une logique de survie en milieu hostile, la mobilisation d'une énergie vitale, ici la haine et le désir farouche de réparer l'injustice.

bon, moi aussi j'écris un peu au fil du clavier... C'est peut-être un peu bateau ce que je raconte, excusez-moi.
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Message le Lun 6 Oct - 22:37 par Marco B

Je ne trouve pas ça bateau du tout, c'est très intéressant au contraire.

Et j'aime que l'on parle des personnages en leur donnant toutes ces charges, ils prennent vie d'une certaine façon, c'est génial pour moi, je vous assure.

J'ai reçu un commentaire mitigé sur le roman, mais sincère et argumenté. Je lance ici un petit message, pour dire à ce correspondant que son avis est tout aussi respectable qu'un autre. Je ne m’offusquerais pas de le lire ici, et la discussion pourrait très bien s'en trouvée enrichie. Cool

Il n'y a que les peigne-culs irrespectueux qui n'ont pas leur place dans cet échange, et c'est très bien comme ça. Mais je peux entendre des réserves, des avis contraires, et c'est tout à fait normal qu'il y en ait. Et de mon côté, je n'hésiterai pas à défendre mon texte comme il se doit ! pirat

(Mais pas maintenant, parce que là... bien là... j'ai sommeil !)
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Message le Mar 7 Oct - 11:45 par Karlheinz L.K.

Je ne veux pas t'enlever de mérite Marco, mais il n'est pas très difficile de défendre ton roman !! Cool

C'est un bon roman, pas de doute là dessus, un vrai plaisir à lire jusqu'à la dernière ligne.

Il y a des réserves, des préférences de lecteurs, et ce qui est véritablement un luxe : en discuter avec l'auteur himself !!

Alors, après réflexion, je suis ton avis, et je mets mon mail ici, car une fois mes élucubrations énoncées, je pourrais sincèrement défendre MOI AUSSI ce roman en toute indépendance d'esprit !!


Ma lecture d'Orphelins de Dieu

Comme tu l'auras peut-être remarqué, je n'ai pas participé au débat au sujet de ton livre sur Praxis. La « critique », les « avis » sur une œuvre artistique, c'est quelque chose de très particulier quand on s'adresse directement au créateur. J'ai souvent eu ce débat avec Pierre Gambini. J'ai lu Orphelins, et j'ai attendu. J'ai lu les divers critiques et remarques à propos du livre, et je me suis demandé pourquoi j'étais un peu resté sur ma faim. Je crois avoir compris aujourd'hui, c'est Bronsky qui m'a manqué !! Je suis sérieux, Bronsky est dans tous tes bouquins, je le sens dans la plus part de tes écrits, même lorsqu'il est loin, et là... pas d'odeur ! Je suis persuadé que c'est fait exprès, et je trouve ça dommage. Comme s'il fallait que le bouquin ne soit pas trop sale, pas trop provocateur. C'est pourtant une immense qualité que de surprendre son lectorat (ses fans), de bousculer ses habitudes et de prendre des risques, mais j'étais plus touché par certains de tes « défauts » que par certaines des qualités que tu développes dans Orphelins. Ta hargne m'a manqué. J'espère me faire bien comprendre, pas facile d'exprimer des impressions ! Autre raison peut-être, les nombreuses connections avec les bouquins de McCarthy. Ça m'a pas mal parasité par moments. C'est con, mais involontaire. En gros, j'ai trouvé ton écriture moins personnelle (c'est un peu bourrin comme remarque, mais tu connais ma capacité à faire fin). C'est peut-être dû au fait que ce livre s'inscrit dans un genre donné (le western), je ne sais pas ? Le passage qui m'a le plus plu, et dont pas grand monde ne parle, c'est la scène du mange-merde qui se fait coincer par l'Infernu et qui va cracher les infos sur les tortionnaires. J'y retrouve ta patte, ta percussion, ton humour, et ta finesse aussi. Ce chapitre pourrait être un court métrage à lui seul ! C'est cette écriture que j'aime chez toi, et que je ne trouve chez aucun auteur vivant... Évidemment, ce n'est pas le lecteur qui fait l'écrivain, et mon petit retour n'est que l'expression d'un aficionado qui en veut toujours plus !!
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Message le Mar 7 Oct - 13:43 par Sylvie Viallefond

J'aime bien cette démarche de Karlheinz. Mais alors c'est qui Bronsky ?
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Message le Mar 7 Oct - 13:49 par Karlheinz L.K.

A private Joke Smile Mister Hide.... Twisted Evil
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Message le Mar 7 Oct - 14:11 par Sylvie Viallefond

ok, ok...C'est un exercice difficile de parler d'un livre à son auteur, c'est même déstabilisant. Parler d'un livre déjà c'est déstabilisant en soi, le plaisir de lecture est un plaisir compact, visuel, intellectuel, sensoriel, imaginaire...finalement très intime et on a peur de le détricoter en essayant de le verbaliser. Si justement une tribune s'ouvre sur ce livre là en particulier, ce livre de cette œuvre, c'est un peu peut-être parce que les lecteurs de l'auteur ont été parfois un peu bousculés dans leurs repères de lecteurs de cet auteur là. C'est ça qui est intéressant et que la lecture en a procuré finalement un autre, le même avec une autre dimension, plus universelle. Quand j'évoque un transfèrement dans ce livre, c'est ça que j'essaye d'évoquer, un déplacement profond. Je me suis même demandé si le changement d'éditeur avait eu un impact dans cette démarche créative?

je voudrais témoigner aussi du danger de parler d'un livre avec son auteur, il y a peu de temps un livre m'a emballée mais d'avoir perçu trop de réalité de l'auteur m'a cassé mon truc, comme une grosse panne amoureuse, un truc que je n'aurais pas voulu voir et qui m'a coupé la magie.

Un auteur est une entité un peu magique, on lui demande de prendre soin de lui pour continuer à nous donner rendez-vous le plus souvent possible et le plus longtemps possible, au travers de ses livres, c'est un ami imaginaire, fictif et proche, en tout cas pour moi, mes auteurs favoris sont des personnes comptant dans ma vie comme un tuteur, une rencontre qui marque, mais leur réalité est sans impact sur mon jugement, ou malheureusement si si cette réalité tue l'imaginaire. Je ne dis pas cela pour Marco Biancarelli, qui reste toujours justement très pudique et réservé, c'est ce que j'apprécie, puis il a le droit d'avoir des amis, et des connaissances, des échanges et des interactions avec ses lecteurs, et des amis qui ne sont pas lecteurs, et des lecteurs qui ne sont pas amis...ce qui me gène c'est que pour parler d'un livre de lecteur à auteur, il faut que le lecteur se déculotte et l'auteur aussi alors que quelque chose passe qui peut ne pas être mis en mots, sans que cela nuise au livre.

C'est comme un pas beau bébé, je ne dirais pas à la mère qu'il n'est pas beau, elle le sait et c'est pas fin, je ne dirais rien. D'un bel enfant, je dirais sincèrement qu'il est beau, et je me dirais même en moi, putain, il est plus beau que les miens...Là c'est un beau bébé ce livre, un bon gros bébé de 5 kilos qui va téter sa mère jusqu'au muscle et faire le tour d'un monde, parce que ce livre, manifestement a une dimension universelle moins d'un mois après sa distribution. C'est peut être ça aussi qui déstabilise le lecteur de Marco Biancarellli, va falloir partager avec des lecteurs nouveaux qui vont le découvrir là à ce moment de son travail, à ce stade là de son oeuvre et c'est troublant.
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Message le Mar 7 Oct - 15:34 par Sylvie Viallefond

Et je trouve vraiment bien que Karlheinz intervienne comme ça, écrive ce qu'il a ressenti, son hésitation à en témoigner là , l'invite que lui en fait l'auteur...Il ouvre une porte dans l’entrebâillement de laquelle j'avance un pied, pour aborder un point que je n'ai vu abordé nulle part et qui m'est finalement peut être propre, voire pathologique, et je vais peut-être même passer pour une dinde...Et Jérôme Ferrari dans l'histoire?
Avec ce livre, pour moi, une fois pour toute l'écrivain Marco Biancarelli se démarque de l'écrivain Jérôme Ferrari, je ne perçois plus de compagnonnage littéraire, pas d'échos, pas de lien, juste un monument qui sort d'une eau vierge et qui se pose là, tout seul et autonome, au terme de la genèse de son écriture qui l'amène là, dans cette dimension humaniste qui ne fait pas la morale.
J'avance mon autre pied aussi, je lis un écrivain père, un homme qui a glissé dans une autre dimension de la vie et de la création, un écrivain enrichi par la vie, mais qui à aucun moment ne quitte la pudeur qui lui est propre, c'est là, il ne peut pas le faire disparaitre, mais c'est tenu à distance.
Une fraternité d'écriture a laissé pour moi la place à une figure charismatique qui embrasse le monde et le texte avec un pouvoir supérieur.

Je termine de me ridiculiser en évoquant la soit disant misogynie. Il se trouve que je ne peux pas tout dire, mais si je disais tout je dirais que je suis passée un jour derrière ce procès imaginaire fait ça et là à ces deux auteurs et à leur éditeur. J'ai été un peu "utilisée" pour racheter une vertu, la mienne je ne la vendais pas bien chère. Je sais donc ce qui a pu se dire, où et comment, et comme Dominique je pense que dans les écrits de Marco Biancarelli si une femme est malmenée, elle ne l'est pas plus que les hommes, et pour les même motifs, elle a dû être minable. Il y a des femmes minables, plein, et même des femmes minables qui s'arrangent avec le temps ou des femmes bien qui se dégradent, comme les hommes. je trouve juste de les traiter à égalité. Au prix de ce soit disant retour de balancier, je me suis tapé des lectrices soit disant choquées, ou des lecteurs soit disant choqués par les écrits soit disant misogynes, mon Dieu, ils avaient tous le même profil...Tous des trous du cul, qui ne devraient pas lire, ça les perturbe trop, ça les déséquilibre.
A les subir sur les salons, des pince-fesses littéraires, j'en avais la nausée, "qu'est-ce que je fous là? c'est parce que tu es lecteur que tu as le droit de me débiter tes niaiseries? Il faut que je te regarde dans les yeux quand tu te payes le plaisir de ta journée, parce qu'ailleurs personne ne t'écoute plus? "
Et pourquoi quand moi je me connecte, je n'apparais pas dans la liste des membres connectés dans les 48 dernières heures? ça me rappelle le film "et la tendresse bordel" où Rony Cooter allait voir un psychiatre parce qu'il avait l'impression de n'exister pour personne, quand on prenait un polaroïd de groupe où il était, son image ne montait pas au séchage de la photo...
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Message le Mar 7 Oct - 19:30 par Marco B

A Karl Heinz :

Thank you man, je te l'ai dit en privé, je défendrais mon texte les armes à la main, s'il le faut, mais ta sincérité est profonde et précieuse. Et c'est très bien de la faire partager ici, où nous sommes en bonne compagnie.

A Sylvie :

Je partage votre point de vue sur la plupart des points, notamment celui-ci : "Tous des trous du cul". Very Happy La pudeur, il en faut, mais cet échange - j'espère - n'en manque pas. Et l'on ne doit pas non plus s'interdire certains partages. D'autant que ce blog est un peu spécial, nous n'y sommes pas vraiment exposés au monde, je ne crois pas (et si jamais, le monde, on s'en fout). Mais juste dans un échange aimable où des choses peuvent naître et se dire.
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Message le Mar 7 Oct - 23:51 par Francesca

"Le poulpe, la langouste et la murène"? j'avais trouvé ça excellent, percutant, moi, ...
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Message le Mer 8 Oct - 15:22 par BM

Karlheinz L.K. a écrit:Je ne veux pas t'enlever de mérite Marco, mais il n'est pas très difficile de défendre ton roman !! Cool

C'est un bon roman, pas de doute là dessus, un vrai plaisir à lire jusqu'à la dernière ligne.

Il y a des réserves, des préférences de lecteurs, et ce qui est véritablement un luxe : en discuter avec l'auteur himself !!

Alors, après réflexion, je suis ton avis, et je mets mon mail ici, car une fois mes élucubrations énoncées, je pourrais sincèrement défendre MOI AUSSI ce roman en toute indépendance d'esprit !!


Ma lecture d'Orphelins de Dieu

Comme tu l'auras peut-être remarqué, je n'ai pas participé au débat au sujet de ton livre sur Praxis. La « critique », les « avis » sur une œuvre artistique, c'est quelque chose de très particulier quand on s'adresse directement au créateur. J'ai souvent eu ce débat avec Pierre Gambini. J'ai lu Orphelins, et j'ai attendu. J'ai lu les divers critiques et remarques à propos du livre, et je me suis demandé pourquoi j'étais un peu resté sur ma faim. Je crois avoir compris aujourd'hui, c'est Bronsky qui m'a manqué !! Je suis sérieux, Bronsky est dans tous tes bouquins, je le sens dans la plus part de tes écrits, même lorsqu'il est loin, et là... pas d'odeur ! Je suis persuadé que c'est fait exprès, et je trouve ça dommage. Comme s'il fallait que le bouquin ne soit pas trop sale, pas trop provocateur. C'est pourtant une immense qualité que de surprendre son lectorat (ses fans), de bousculer ses habitudes et de prendre des risques, mais j'étais plus touché par certains de tes « défauts » que par certaines des qualités que tu développes dans Orphelins. Ta hargne m'a manqué. J'espère me faire bien comprendre, pas facile d'exprimer des impressions ! Autre raison peut-être, les nombreuses connections avec les bouquins de McCarthy. Ça m'a pas mal parasité par moments. C'est con, mais involontaire. En gros, j'ai trouvé ton écriture moins personnelle (c'est un peu bourrin comme remarque, mais tu connais ma capacité à faire fin). C'est peut-être dû au fait que ce livre s'inscrit dans un genre donné (le western), je ne sais pas ? Le passage qui m'a le plus plu, et dont pas grand monde ne parle, c'est la scène du mange-merde qui se fait coincer par l'Infernu et qui va cracher les infos sur les tortionnaires. J'y retrouve ta patte, ta percussion, ton humour, et ta finesse aussi. Ce chapitre pourrait être un court métrage à lui seul ! C'est cette écriture que j'aime chez toi, et que je ne trouve chez aucun auteur vivant... Évidemment, ce n'est pas le lecteur qui fait l'écrivain, et mon petit retour n'est que l'expression d'un aficionado qui en veut toujours plus !!


ce qui fait le charme de bronsky, ce pour quoi on le lit avec plaisir c'est qu'il tape avec justesse là où les autres esquivent. il met en lumière le plus sombre, le plus con, sans fioriture, sans superflu. sincérité et brutalité se côtoient à chaque ligne. mais au final Orphelins de Dieu t'offre la même chose. ce qui se trouve dans ce livre c'est la vie, du 19ème, de Vénérande, actuelle car l'âme humaine ne change pas. tu la découvres ici dans sa globalité. on n'est plus dans la mise en lumière, pris dans les phares que bronsky t'envoit en pleine tronche. l'histoire, l'Infernu, les trous de balle du récit embrassent la nature humaine dans toute sa complexité. il y a la part d'ombre, la peur, la raison, la sensibilité, le parcours, la violence, la haine, la rédemption, le regret peut être aussi. il y a tout ce que l'homme porte. il y a la vérité sur ce que nous sommes. c'est en cela que pour moi ce récit est le plus abouti en dépit de l'affection que je porte à murtoriu. Orphelins t'emporte avec son style, sa fluidité, sa beauté, son évidence. même en sachant que ce que l'on va découvrir va brusquer, secouer ou troubler on se sent entre des mains protectrices. la brutalité n'est pas retenue, contenue. elle est revêtue de tout ce qui la couvre et l'accompagne au quotidien. elle est peinte avec justesse, avec finesse. elle est naturelle. ce travail sur les personnages, cet éclairage total sur ce qu'ils sont, servi par cette langue sublime ont eu sur moi l'effet de mille statuts de bronsky Wink
c'est là que l'on perçoit la différence entre les lecteurs. c'est une constante en littérature, chacun y puise ce dont il a besoin. l'auteur met en mots ce que nous sommes incapables d'exprimer. dans un western, un conte philosophique ou un poème nous recherchons les mots et les émotions qui nous manquent, ce que l'on a besoin de libérer ou d'affronter. en lisant Orphelins je me suis dit :" merde quelqu'un a enfin compris, quelqu'un a compris ce que nous sommes, ce que je suis". oui je sais, je suis violemment atteinte. je vais certainement regretter d'avoir laissé ce commentaire mais il en faut pour tous les goûts. tongue
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Message le Mer 8 Oct - 15:45 par Karlheinz L.K.

Murtoriu m'a pris aux tripes, il a fait échos en moi ; j'ai ri, j'ai été ému, déstabilisé, totalement embarqué à la fois par le personnage principal, par Mensuetu et par les personnages secondaires, souvent décalés, improbables, et pourtant si pertinents ! Il y a des "imperfections" de style, de traduction, mais au bout du compte je m'en tape complètement, l’uppercut est partit droit au foie, et ça fait mal !!

Ce qui n'est pas explicable, c'est pourquoi certains livres vous parlent personnellement, ce fût le cas, pour répondre indirectement à Sylvie, pour "Dans le secret" de Jérôme Ferrari (livre qui reste pour moi le plus puissant, bien devant tous les autres). Ce n'est pas forcement le "meilleur" ou celui dans lequel l'auteur se retrouve le plus, c'est juste celui qui s’adresse directement à moi, rien qu'à moi !

Cet orgasme littéraire, comme l'autre, c'est celui que je recherche, et comme l'autre, il ne se donne pas comme ça, il n'est pas automatique, et même avec la même partenaire, ça ne marche pas à tous les coups !

Alors, je dirais que j'ai pris mon pied avec Orphelins de Dieu, mais que l'orgasme a été plus puissant avec Murtoriu.

Mais Marco a raison, il doit prendre des risques, explorer d'autres contrées littéraires et ne pas écrire 10 fois le même livre ! Murtoriu est Murtoriu et basta ! Au bout du compte, si j'avais retrouvé tous les ingrédients de Murtoriu dans Orphelins, j'aurais carrément été lapidaire dans mon jugement, j'aurais crié à l'escroquerie, etc... alors, comme je l'ai dit à Marco, (re)merci pour ce décalage, cet inconfort qu'il m'a offert, c'est ça un "créateur", un "artiste". Le jour où il écrit pour faire plaisir à ses fans il en perdra un !!!

Message le Mer 8 Oct - 19:42 par Emmanuelle Caminade

Je me trouve décidément en phase, quoique de manière différente,  avec Karlheinz dans ses 2 commentaires :

1) Ses remarques à la base me semblent justes car c'est bien parce qu'il n'y a pas la moindre scorie de provocation, d'intention polémique, que ce roman gagne pour moi en puissance, en envergure. Cela m'a étonnée mais cet apaisement n'est pas nouveau - même s'il l'est sur la durée -, il pointe déjà dans certaines nouvelles d'Extrême Méridien et c'est pour cela que j'avais préféré ce recueil à Prisonnier.

D'accord aussi sur le style qui semble parfois rendre hommage à MacCarthy notamment avec ces successions de "et" si caractéristiques, ou ces dialogues sans tirets notés précédemment par un critique. Mais un hommage ne rend pas une écriture moins personnelle, il l'enrichit encore.

2) Quant à nos préférences littéraires, à ces livres qui pour nous sont les plus puissants, pas forcément "les meilleurs" de l'auteur mais ceux qui semblent s'adresser directement à nous. Ce qu'on appelle une rencontre, pour lui "Dans le secret " de JF , pour moi "Balco Atlantico"...

Et pour réagir au commentaire de S. Viallefond, je crois qu'on peut analyser de manière approfondie un  roman qui vous a profondément touché, et forcément se livrer un peu, sans franchir la limite - sacrée - de l'intimité. Et il me semble que c'est la même chose pour un auteur, il peut parler de son livre avec sincérité sans "se déculotter".
C'est quoi une discussion, un échange, si on ne prend pas le risque de livrer un peu de soi, si on ne donne rien ?
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Message le Mer 8 Oct - 20:49 par Marco B

Il est trop fort, ce Karlheinz, il m'éreinte et relance tout l'intérêt de la discussion Laughing .

Bon, moi aussi c'est Dans le Secret mon livre préféré de Jérôme. Est-ce le meilleur ? Sans doute pas.

Mais là on parle de moi, pas de ce plumitif en jabot ! pirat

(Ah... Bronsky... tu n'es donc pas mort...)

Message le Ven 10 Oct - 17:21 par FXR

J'interviens maintenant, après le grand plaisir pris à lire et relire les interventions précédentes.
Il y a deux sujets qui m'intéressent, notamment (au moment où j'écris) : la question de l'universalité et celle de la préférence (Murtoriu ou Orphelins ?).

L'universalité : je ne trouve absolument pas que "Orphelins de Dieu" soit plus ou moins "universel" que les précédents ouvrages de MB. J'ai l'impression de lire, depuis le début, une oeuvre littéraire (un travail textuel au sein plein du terme). Et ce n'est pas parce que l'écriture a évolué ou que les aspects enragés ou provocateurs se seraient calmés (encore que...) que le texte aurait gagné en universalité (mais bon, c'est une vieille discussion avec Emmanuelle Caminade...). Edouard Glissant préfère la notion de totalité à celle d'universalité (mais peut-être faut-il participer d'une "périphérie" pour être sensible à ces dangers de l'universalité). Donc, la totalité humaine est présente dans la description d'une soirée miteuse d'un bar de montagne, de comportements héroïques de futurs bandits sanguinaires, etc. Si le "western" est devenu un de nos modèles imaginaires, c'est du fait de la puissance de feu de la représentation romanesque et cinématographique américaine. On peut noter que l'identification de la Corse dans ce roman n'est pas appuyée (le mot lui-même est très peu utilisé me semble-t-il mais l'identification ne souffre aucune ambiguïté), et certes c'est un roman qui comme tous les grands et bons romans universels parle de thèmes au coeur de toute culture (les espoirs déçus, la nature humaine, sa paresse, sa cruauté, etc.), mais, personnellement, si ce n'était que pour lire une confirmation de cela, cela m'intéresserait peu : la façon de le faire importe plus. Est-elle originale ? Je ne sais pas. Mais ce qui me touche, moi, c'est que cela soit fait dans un récit situé dans un lieu et un temps bien singulier (la Corse vers 1870, avec des évocations de la Corse de 1820-30, et un arrière-fond de 18ème siècle) sans faire un roman historique plat, ni un contre-modèle au roman de Mérimée (avec lequel les textes de MB dialoguent explicitement tout de même). Ainsi, ce qui m'a ému le plus dans le livre (le début m'a un peu déçu, l'impression que j'allais lire un récit déjà tout fait : la vengeance sera terrible, etc.), ce qui m'a le plus ému c'est
- l'évolution des personnages, et particulièrement cette "rencontre" entre les deux lorsqu'elle ne se laisse pas faire par les récits d'Infernu (où transparaissent tellement, au-delà de la cruauté, tellement d'orgueil minable masculin), et alors il rit... J'adore ce rire, qui remet les choses à leur place (mais comme si c'était un rêve, un souhait, on sait que le monde réel va reprendre ses droits, après ce rire).
- l'évocation finale (puisque les récits de l'Infernu remontent peu à peu dans son passé) de la jeunesse de l'Infernu quand il voit passer le drapeau de Poli avec la Vierge Marie dessus, je crois (je n'ai plus mon exemplaire, je l'ai passé). Là, je trouve ça très très courageux d'écrire une scène comme celle-là, de lui donner une force sincère, de mettre ainsi en évidence ce que cela peut vraiment être un enthousiasme pour un idéal ; surtout pour un auteur qui, justement, a souvent creusé le sillon de la démystification, de la critique provocatrice, etc.

La préférence : pour moi, c'est Murtoriu. Ou alors c'est un ensemble complexe constitué par les deux, autour de cette sensation du hiatus, du gouffre, de la séparation (d'où les passages où le narrateur houspille le lecteur en lui disant de ne pas l'emmerder avec son regard niais, ou lorsqu'il nous dit que maintenant tout cela est totalement oublié ; paradoxes revivifiants, bien sûr, histoire de dire oui c'est bien l'effort de mettre en scène nos mémoires qui est important, et oui c'est bien l'effort de ne pas lire que ce qui convient qu'il faut faire ; continuez, lisez, cher lecteur). Je m'explique : "Murtoriu" couvre le 20ème siècle, "Orphelins de Dieu" le 19ème. A chaque fois deux personnages occupent deux périodes différentes : Infernu, 1820-30, Vénérande 1870 ; Marc-Antoine Cianfarani grand-père 1914-1920 (?), Marc-Antoine Cianfarani petit-fils fin des années 1990 je crois. Leurs liens, à chaque fois, sont ténus (une photo, une attitude pour les Cianfarani), une rencontre de quelques jours pour les autres. Et c'est ce qui me plaît, le texte seul crée le monde que ces personnages ne peuvent concevoir comme un monde, qui n'est pas ou plus un monde. Et Murtoriu le fait de façon plus radicale (en forçant le trait des déchirements de la société, des rêves et transgressions, je pense à la scène avec la cousine Lena (je crois que c'est son prénom) ; mais franchement on pourrait superposer les deux histoires et les faire jouer entre elles, alors le monastère de l'Infernu (exil intérieur) duplique ou annonce le Barcelone de Cianfarani (exil extérieur à la Corse) ; mais je crois que Emmanuelle l'avait déjà dit (ou plutôt elle avait parlé de cette maison détruite que la littérature reconstruit, j'aime cette idée). C'est pourquoi je crois que ces livres sont pleins de force et d'espoir (sans le dire directement, impossible de le dire directement).

Donc voilà, j'espère franchement qu'un prix littéraire (ou plusieurs) viendra distinguer ce livre, et éclairer les précédents. Il faut que je lise le papier de Catinchi dans Le Monde des Livres. Pour l'instant il n'y a que Ouessant pour avoir senti la force de cette oeuvre et l'avoir publiquement célébrée.

Message le Sam 11 Oct - 10:01 par FXR

Je voudrais enfin reformuler ce que j'ai dit sous forme de question à l'auteur :
- l'auteur a-t-il pensé "Murtoriu" et "Orphelins de Dieu" comme un livre double, une façon de faire une histoire populaire de la Corse des deux derniers siècles ?
- l'auteur n'a-t-il pas essayé de donner avec "Orphelins de Dieu", une histoire plus "positive" que "Murtoriu", une histoire où la transmission, malgré tout, est possible (un orphelin a une vie à construire, alors que le glas ou l'avis de décès la terminent) ?
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Message le Sam 11 Oct - 12:35 par Karlheinz L.K.

Ne prête t-on pas trop d'intentions à l'auteur. Il y a ce qu'il veut dire, son inspiration, ses éventuels "messages", et puis il y a ce que chaque lecteur a envie de trouver, sans pour autant que l'auteur l'ai prévu. C'est ça la magie du roman, la magie d'un bon roman.

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