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Sur Georges Bataille, Madame Edwarda, le Mort et l'Oeil

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Dominique Giudicelli
Admin

Messages : 397
Date d'inscription : 28/02/2014
21092014

Sur Georges Bataille, Madame Edwarda, le Mort et l'Oeil

Message par Dominique Giudicelli

Quelques esprits forts et moqueurs m’engageaient récemment à (re)lire George Bataille, sous-entendant que j’y gagnerais une légitimité à parler d’érotisme que selon eux je n’avais pas. Renonçant à savoir d’où ils tenaient la certitude de mon incompétence et l’assurance de la leur, j’ai néanmoins (re)lu Georges Bataille, « Madame Edwarda », « Le Mort » et  « L’Histoire de l’œil », aiguillonnée par l’idée qu’en effet sa manière de concevoir et d’écrire l’érotisme était assez éloignée de la mienne. J’aime pourtant la lumière noire de ses transes crépusculaires, le désespoir glacé comme le silence infini de l’univers où plongent ses personnages brisés par la jouissance. J’aime aussi la mystique qui nacre de reflets les bains de foutre et de pisse imprégnant ses pages.
J’aime cela comme une littérature, pas comme une érotique.

Je n’ai pas l’outrecuidance de prétendre comparer mes idées fragmentaires à la pensée de Bataille construite au long d’une œuvre, mais il m’intéresse de comprendre pourquoi cette pensée ne parle qu’à mon goût esthétique et ne fait pas écho en moi, alors même que son champ d’exploration est semblable au mien et que sa puissance d’expression aurait tout pour me convaincre.
C’est que je perçois sa parole venant des profondeurs de la terreur et de la désillusion: Dieu est mort, et rien n’a de sens que l’outrage de vivre. Or pour moi, il n’y a pas d’outrage à vivre dans toute la matérialité de la chair, et Dieu n’est pas mort, car il n’existe pas ; il EST.
Il EST l’élan vers l’autre qui nous arrache à nos limites de chair et fusionne dans le même élan qui, de l’autre, se précipite vers nous.
Il EST la rencontre chimique, atomique, de flux plus subtils que la lumière et tout aussi réels, dont les corps sont le creuset où s’accomplit la fusion.
Il EST le souffle qui nous pousse et nous fait haleter comme asphyxiés d’un air plus vif et qui nous étourdit.
Il EST le feu qui grandit dans nos ventres et en expanse les parois.
Il EST le vortex de lumière qui nous aspire et nous dissout dans l’extase.

Cette méta-physique érotique ne se soucie pas de morale, ni sociale ni religieuse, et il est probable que sur ce point je sois parfaitement amorale. Et c’est peut-être cela qui m’empêche d’entendre Bataille. Il n’est pas amoral, il est immoral, désespérément, comme qui sent peser sur lui le poids immense de l’interdit. Ses personnages jouissent d’aller nus, goûtant l’abandon de leur dépouille sociale, ils pissent, chient, vomissent et baisent en public, violant frénétiquement les conventions et le bonnes manières, s’exaltant jusqu’à la folie de l’outrance de leurs transgressions. Ils en tirent un plaisir amer, une jouissance paradoxale née du sentiment de leur anéantissement, du spectacle offert aux yeux horrifiés des bonnes gens de leur déchéance exemplaire.
On entend des accents sadiens chez Bataille, la clameur d’une liberté douloureuse en l’absence de toute espérance divine. Mais au risque de choquer à mon tour, ce tumulte a pour moi les accents juvéniles d’un adolescent bien élevé qui réalise brusquement qu’il est nu sous son costume, « nu comme une bête » pour citer Bataille, et que cette animalité effare et excite à la fois. En proie à des émotions violentes et nouvelles, le jeune homme se récite des litanies de con, bite, cul, foutre, branle, maintenant honteusement une excitation à laquelle il échoue à renoncer.

Les corps et les sexes ne me font pas honte, et peut-être est-ce au fond une infirmité plus qu’une force, un handicap qui m’empêche de voir ce que la transgression renferme de puissants plaisirs. Mais il se trouve que je ne vois dans un corps rien de sale ni de honteux, ni aucun outrage aux bonnes mœurs dans ses manifestations naturelles.
Les corps m’émerveillent, au contraire. Leurs modelés, leurs touchers, leur mystérieuse chimie qui les fait frémir, chauffer, exsuder, exhaler, manifestant des phénomènes subtiles, et puissants comme un pneuma ; pneuma d’Eros qui, lorsqu’on l’inspire, nous transcende, nous transporte dans une transe, un abandon heureux aux forces du corps et de l’esprit. Pas d’autre dieu qu’Eros, le souffle créateur, l’esprit de Vie ; aucun dieu au doigt vengeur écrasant le pêcheur mortifié. De la violence peut-être, de la force assurément, celle qui faut pour nous extraire de nous-mêmes et de notre pesante gravité, pour opérer la transmutation de la chair en émotion, en mouvement hors de soi, filant à la vitesse de la lumière vers l’incréé, l’originel. Le corps est le lieu de cette expérience mystique. Il n’est ni un obstacle ni un pis-aller. Il est le temple nécessaire où s’incarne le Souffle. Nos sens et nos organes sont les voies (les voix ?) par où souffle l’Esprit.

Il est peu d’autres moyens pour nous de faire l’expérience de la force de Vie, c’est-à-dire du divin en nous et par nous. L’imminence de la mort, peut-être, en est un autre, et c’est d’ailleurs une symétrie que Bataille établie lui-même : « ce qui me paraît le terme de mes débauches, une incandescence géométrique (coïncidence, entre autre, de la vie et de la mort, de l’être et du néant), et parfaitement fulgurante ».
Mais là encore, si je partage avec lui cette perception de l’union métaphysique de la vie et de la mort, je diverge quant à la qualité qu’il prête à la mort, celle d’une destruction irrémédiable de la vie.
Si j’ai parlé jusqu’à présent de l’expérience de la force créatrice, de la poïésie dans la rencontre érotique, j’aurais aussi bien pu dire que le sexe nous faisait vivre dans notre chair l’expérience de la mort, c’est-à-dire de la déliaison du corps, de la libération de l’esprit échappant à la matière. N’est-ce pas cela mourir : expirer, c’est-à-dire rendre son dernier souffle, dernier parce qu’il s’échappe sans retour vers le corps ? Et si l’orgasme n’est qu’une « petite » mort, c’est parce que la jouissance nous ramène ensuite à nous-mêmes, à notre corps ébranlé, abasourdi par l’expérience de l’au-delà de la chair.
La mort n’est pas la négation du Vivant (dont il est pour moi un hétéronyme), mais la fin de l’existence. Pour autant, pendant le temps que nous sommes au monde, nos corps de chair et de matières sont de merveilleux véhicules du divin en nous, et s’ils nous conduisent à la liberté, ce n’est pas tellement en nous confrontant aux interdits contingents de la morale. Le sexe et la rencontre érotique, en nous donnant à expérimenter les limites de la matière et un avant-goût de sa déréliction, nous révèle en même temps la part d’immortalité en nous. « Philosopher, c’est apprendre à mourir » : baiser, aussi. Mourir à soi, et y renaître, infiniment, affranchi de l’angoisse existentielle de notre finitude.


Dernière édition par Dominique Giudicelli le Lun 22 Sep - 9:24, édité 3 fois
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Message le Dim 28 Sep - 16:30 par Marco B

Ah, Mirvella... Comme tu nous manques... Very Happy
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Message le Dim 28 Sep - 16:31 par Dominique Giudicelli

On peut créer une rubrique "Revival Mirvella " !

Why not ?

Pour moi on peut, pas de problème. Cool
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Message le Lun 29 Sep - 10:27 par Karlheinz L.K.

Perso, j'aime quand Mirvella s'impose d'elle-même, qu'elle s'immisce dans les interstices et vient salir ce beau forum...
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Message le Lun 29 Sep - 10:28 par Dominique Giudicelli

Evidemment, c'est plus jouissif !

On verra si je dois modérer ou pas...

Message le Lun 29 Sep - 15:04 par Joseph Antonetti

Karlheinz L.K. a écrit:Perso, j'aime quand Mirvella s'impose d'elle-même, qu'elle s'immisce dans les interstices et vient salir ce beau forum...

A part votre gueule , rien ne vient salir ce forum....


( ça c'est des restes de Mirvella )
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Message le Lun 29 Sep - 19:35 par Marco B

Joseph Antonetti a écrit:
Karlheinz L.K. a écrit:Perso, j'aime quand Mirvella s'impose d'elle-même, qu'elle s'immisce dans les interstices et vient salir ce beau forum...

A part votre gueule , rien ne vient salir ce forum....


( ça c'est des restes de Mirvella )

Mirvella est en vous, pour toujours, et votre duo restera dans les anales.

J'assume, oui, quelques fautes de temps en temps. Cool
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Message le Lun 29 Sep - 20:29 par Karlheinz L.K.

Et voilà, de la belle littérature, des références classieuses à Georges Bataille, et... et du fin fond de la Kasinka, entre une fange boueuse, un bois fantomatique et une route pour mulets, dans l'obscurité d'un atelier au bord de l'effondrement, des réminiscences salaces refont surfaces. Sachez, respectables lecteurs de Praxis Negra, que l'absence d'avatar de certains membres est une véritable chance pour nous tous. Infâme disgrâce, triste vacuité, horreur post-apocalyptique, l'homme vit comme une ombre de Buchenwald que même la mort ne voudrait pas prendre. Merci à vous Monsieur JA de nous épargner votre faciès, même si, bien sûr, vous ne l'avez pas fait exprès, votre crasse ignorance de la chose informatique étant seule responsable de cette salvatrice absence.

Pour les anales, vous étiez bien au centre des préoccupations de certains Monsieur MB, votre remarque n'en est donc que plus fondée.

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