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Troisième prix du 1er concours de la nouvelle courte Praxis Negra : Pierre Savalli

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Dominique Giudicelli
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Messages : 397
Date d'inscription : 28/02/2014
03092014

Troisième prix du 1er concours de la nouvelle courte Praxis Negra : Pierre Savalli

Message par Dominique Giudicelli

Red road movie chez les Rednecks, un remake de Delivrance par Pierre Savalli


The flat land
Nunna daul Isunyi

C'est plat. À perte de vue une escalope brune et verte, entrelacs de terre fraîchement retournée et de jeunes pousses de maïs, quelques bosquets épars d'arbres déplumés par l'hiver et pas encore habillés par le printemps ; des éoliennes, totems modernes en terre Cherokee sur la piste de larmes, route de l'exode d'un peuple humilié ; cette route si large, si droite, si lisse qu'il est difficile de l’imaginer comme un obstacle, comme une souffrance.
Mike est libre, il a pris la 65   ̶ sixty-five   ̶ parce qu'il avait envie de la prendre, d'ailleurs il ne connaît rien à l'histoire de ces primitifs qui peuplaient les lieux, il y a plus de 150 ans, il n'a aucune idée de leur peine, de leur calvaire, il n'a même aucune idée de leur simple existence. Oxymore cynique, comme si une existence pouvait être simple. Il roule, au volant de sa Datsun Laurel 200L modèle 79, il avale les kilomètres dans un vroum continu, aussi constant dans son allure qu'un régulateur électronique. Il aime cette sensation, impression de puissance, même si, bien sûr, il aurait préféré être au volant d'une grosse Américaine, mais les choses sont ce qu'elles sont, et c'est au volant de sa nippone qu'il glisse sur la 65.
Il jette son mégot par la fenêtre et le devine disparaître derrière lui en tourbillons incandescents, comme au ralenti ; il croise une voiture, la première depuis au moins 20 miles, une voiture de flic et se dit qu'il a tout d'un fugitif seul sur cette route dans une voiture volée. Il attrape le paquet de Marlboro sur le siège passager, en extrait une et soulage sa pulsion tabagique sans envie. Fuir. Et alors, quelle honte y a-t-il à ça, surtout quand on a de puissants dobermans au cul ? Les dobermans, chacun les siens, certains arrivent à les dompter, temporairement, temporairement seulement, et puis, comme tous les autres il faut courir, en tous sens, espérant semer et décourager ces mâchoires impitoyables. Mike ne fuit donc pas plus qu'il n'avance, il est comme l'Alinéa posé sur son trait, la sixty five en ligne de fuite.
Mike pense à ses femmes, celle qu'il vient de quitter, celle qu'il va rejoindre. Il pourrait tout aussi bien faire le chemin dans l'autre sens, cela n'aurait pas moins de sens. Quitter l'une, retrouver l'autre ; quitter l'autre pour retrouver l'une. Putain comme c'est plat, comme c'est bon, comme c'est simple. Mike les veut toutes les deux évidemment, pourquoi toujours devoir faire des choix ? Mike fait tant de rêves impossibles, chemins vers la déception, autoroutes vers l’échec, et pourtant il ne renonce pas, il veut croire qu'il est possible de niquer la vie sans se niquer soi-même. Il roule, vitres ouvertes, musique à fond, il pense à leurs seins, à leurs bouches, il pense à ses mains sur leurs hanches, il pense et il est bien au milieu de ce Middle-East, no man's land entre la guerre des corps, loin des passions, loin de l'une, loin de l'autre. Même le ciel est plat, écrasé sur la route comme un sandwich strato-tellurique. Ciel et terre plats comme une mer, avec un horizon sans limites, limite de la non-limite où seule la portée du regard et la courbe du globe viennent stopper l'impression d'absolu. Chute horizontale des corps à 65 miles/heure. Le bourdonnement des pneus sur l'asphalte en arrière-fond de la musique, Mike se dit que même la mer n'est pas aussi plate, cet ectoplasme instable, frise, ondoie, vibre aux rythmes asymétriques du vent et des astres. Désastre. Mais ici, la surface est comme un disque de marbre, seules les pales des éoliennes et la cime des arbres s'opposent verticalement et en mouvement à cette absolue planimétrie.
La grange était délabrée comme le sont toutes les granges dans le mid-east. La Datsun, cette vielle geisha anguleuse, décida d'une pause, laissant échapper des fentes de sa robe métallique un filet de fumée blanche. Mike pris le temps de finir sa cigarette, la jetant négligemment, l'air de rien, histoire de reproduire, comme par un hasard voulu, cette impression de ralenti qu'il avait précédemment ressentie, mais le hasard ne s'offre pas comme ça, on ne viole pas une pute. Il aurait dû descendre de la voiture, ouvrir le capot, se pencher sur le moteur fumant, dans les vapeurs d'huile et de caoutchouc chaud, mais Mike resta assis, préférant allumer une autre clope, tirant la première bouffée avec lenteur et insistance. En d'autres circonstances, tomber en panne dans ce trou l'aurait fait enrager, mais là, il ne ressentit rien, ou peut-être paradoxalement une douce sensation de sérénité. L'inaction extatique dura le temps de sa Marlboro, il finit par descendre de sa guimbarde vaporeuse et se dirigea vers la grange.
On peut dire qu'elle tenait debout, chaque planche en suspension, comme flottant autour d'une structure invisible. Elle ne tarderait pas à s’effondrer, c'est sûr et Mike se dit juste que ce serait vraiment pas de bol qu'il se la ramasse sur la gueule, une vraie mort de con. Il se courba, passa sous la porte sans la toucher et se positionna au centre de ce temple en décomposition, élevé au nom de quelques dieux païens au temps où les moissons et les labours rythmaient la vie des Rednecks du coin, avant que la mécanisation moderne n'élève des silos métalliques monumentaux, positionnés en relais, loin, très loin dans les terres.

Mike n'entendit pas entrer le garçon, il le sentit, ou plutôt il sentit l'odeur de la graisse à fusil comme on sent un souvenir ; il se retourna, lentement, aucune raison de se presser, juste un peu de curiosité. Le canon du vieux fusil de chasse de l'enfant pointait droit sur son torse. La première ne savait pas encore qu'il l'avait quittée, la seconde ne savait pas encore qu'il allait la rejoindre. En apesanteur entre deux mondes. Les angles de fuites, les perspectives créées par son corps et le canon du fusil lui donnèrent l'impression de faire partie d'un montage grotesque dans ce décor, comme les pales humaines d'un jouet d'enfant dont le canon de l'arme serait l'axe. Mike alluma une autre cigarette et tendit le paquet à l'enfant, si le môme était en âge de tenir un fusil, il pouvait bien fumer. Le gamin refusa d'un mouvement de tête et fini par dire :
- J'ai vu Délivrance hier, tu connais ? Mike hésita, bien sûr qu'il avait vu Délivrance, et alors, qu'est-ce que ça pouvait bien foutre à ce morveux. Avoir des enfants ne devrait pas être permis à tout le monde, le gamin devait avoir dans les 12 ans, il avait vu Délivrance la veille et tenait un calibre 12 dans ses pognes.
- T'as vu Délivrance ! insista le gosse. Sa cigarette était sur le point d'attaquer le filtre, tout tournait au ralentit.
- Ouais ! fit-il, mais tu devrais pas regarder ce genre de film, fiston.
- Moi, il m'a plu ce film, baisse ton froc et mets toi à quatre pattes. Mike sourit. - Allons gamin, on est dans la vraie vie là, tu peux pas faire ça.
- Baisse ton froc connard et mets toi à quatre pattes ! Mike fit un pas vers le garçon, le coup partit, il se retrouva face contre terre, ou plutôt à moitié enfoncé dans une botte de foin en décomposition, son épaule pissait le sang, le coup de crosse l'atteignit derrière la nuque, Mike sombra.
L'enfant fit ce qu'il devait faire, fidèle en tous points au film, il regretta juste que Mike ne soit pas en état de couiner. Après quelques coups de reins frénétiques, il se vida en Mike, le visage tordu de plaisir, criant comme un dément. Le hurlement fit sortir Mike de sa léthargie. L'enfant se retira, le pantalon sur les chevilles et bascula en arrière, Mike saisit le fusil, prit le temps de remonter son falzar et fit sauter, d'un tir précis, les couilles du garçon, emportant au passage une partie de son pénis encore gonflé de plaisir. Le second coup, moins bien ajusté, atteint le môme au visage, arrachant la mâchoire inférieure et un morceau de trachée. S'il n'était déjà mort, ce ne serait plus qu'une question de minutes. Le sang ruisselait, la chevrotine avait fait son œuvre, Mike eut l'impression d'être littéralement imbibé de sang, mais ce qu'il sentait couler entre ses cuisses était d'une tout autre nature. Il tenta de rationaliser ses pensées, il se dit que bien des hommes devaient aimer cette sensation après avoir fait l'amour avec leur compagnon, mais les résidus du gamin continuaient de couler et il ne put retenir son estomac, constellant le cadavre désarticulé du marmot de frites, de bacon et de coca.
Il en voulait désormais à ses femmes, ces deux connasses qui lui avaient mis la tête en bouillie, il en voulait à sa putain de Datsun de merde, il en voulait à l’Amérique tout entière d'avoir engendré les Rednecks, il en voulait à Dieu de ne pas exister, il en voulait à lui-même d'avoir été aussi minable et de s'être laissé maîtriser par un chiard.
Il sortit de la grange, regarda autour de lui se demandant comment le gosse était arrivé là. Le vélo avait été jeté à terre, monté d'un guidon chopper et de fanions, un vrai vélo d'enfant. Il le balança dans la grange. Il alluma une cigarette, la grilla à moitié et la jeta sur une botte de foin éventrée. Le temps que la combustion lente du mégot mette le feu à la paille, puis que les flammes lèchent murs et toiture, et Mike était au volant de sa Datsun. Le moteur avait refroidi et il tiendrait bien assez pour qu'il le porte jusqu'à la ville la plus proche. La ville, concentration humaine où il est si facile de se sentir seul. Mike ne prêta pas attention au panneau commémoratif de la piste des larmes, The Trail of Tears, il filait vers la civilisation, loin de la souffrance archaïque de ces Indiens, la sixty-five l'avait conduit jusqu'ici, elle l'en sortirait, le portant loin de l'une, loin de l'autre, loin de lui. Comme une ligne de coke, la route défilait, sniffée par sa vieille junky japonaise, et le ciel se détachait, et le soleil lui aussi l'abandonnait, et la route devint ondulée, comme plissée, vieux drap sale, et ses mains se mirent à trembler, et ses femmes disparurent, l'enfant aussi, seule la grange demeura dans le fond de ses yeux, jusqu'à la fin, jusqu'au cinquième tonneau. Le museau de la Datsun était plein de cette lande, elle en était repue, elle avait eu faim et la sixty-five l'avait comblée.


Dernière édition par Dominique Giudicelli le Mar 10 Mar - 0:40, édité 1 fois
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Message le Mer 3 Sep - 13:54 par Sylvie Viallefond

ouah, pas une pause dans la lecture. Le style est aigü, il n'y a rien de trop, pas de gras, ça cingle. Il y a le mouvement, le fond de l'air, la tête flottante, les kilomètres qui défilent, le silence du paysage, l'entre deux femmes, l'entre deux âges.

ça fait du bien de voir un enfant pervers abuser un homme qui n'avait rien demandé, ça change un peu du scénario plus connu.
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Message le Mer 3 Sep - 14:01 par Hubert Canonici

Quelle face rabotée ce dégénèré de gamin, virtuose de la guitare enculant à sec, c'est ça qu'on devrait voir aux infos de 13H, pas les états d'âme de Rottweiler sur un Flamby aux cheveux violets..

Message  par Contenu sponsorisé


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