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1er prix du concours de la nouvelle courte Praxis Negra

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Dominique Giudicelli
Admin

Messages : 397
Date d'inscription : 28/02/2014
13072014

1er prix du concours de la nouvelle courte Praxis Negra

Message par Dominique Giudicelli

JEAN-FRANCOIS ROSECCHI - Et in Arcadia...
Sous le soleil d'Arcadie, c'est bien connu, on vit de fêtes et d'amours pastorales. On pratique aussi les sacrifices humains...



Le Guerchin. Et in Arcadia ego[

Les Calvais m’ont raconté au téléphone qu’ils « avaient pris une vieille en mains », une Allemande ou une Hollandaise, ivre morte, elle avait baissé sa culotte pour laisser voir sa misérable nature. Sûrement cette femme qui m’avait écouté jouer avec les deux chiens. Elle les avait insultés, en français me disaient-ils, petits connards, pédés, etc. Le patron l’avait ensuite fichue dehors assez brutalement, comme si elle avait troublé quelque chose, un ordre sacré qu’il ne fallait pas bouleverser. J’avais acquis l’impression que, dans ce pays, les paillotiers et patrons de boite avaient une place importante dans la société, comme des médecins et des notaires. Chose que je ne comprenais pas.
Je me promenais dans Saint-Florent en plein après-midi, seul, attendant que les Calvais émergent de leur cuite de la veille. Le vent soufflait assez fort, la lumière de ce début d’après-midi était presque insoutenable. Je décidai d’aller voir la citadelle qui surplombe la petite ville. Une bande d’enfants en sandales accompagnant leurs parents me devançaient dans la montée poussiéreuse, ils formaient un petit cortège indiscipliné et multicolore. Les parents semblaient attentifs à ce qui se passait dans les cieux ou aux abords des balcons, les enfants, eux, s’amusaient à faire de la poussière avec leurs pieds. Je m’attardai un peu trop sur les cuisses brunes et les longues jambes de la plus âgée des deux filles qui devait avoir douze ou treize ans. Je décidai donc de presser le pas. J’atteignis une esplanade que le bâtiment de la citadelle surplombait. Il n’y avait personne. Je fis le tour de la construction et m’arrêtai à l’ombre et à l’abri du vent pour fumer une cigarette. Il y avait des inscriptions et des phrases gravées maladroitement à hauteur d’homme sur les murs, dans différentes langues, des phrases banales. Sans doute des phrases comme aurait pu les écrire des gens sans problèmes particuliers, comme cette petite famille de touristes français. Le cortège multicolore m’avait rejoint en haut maintenant. Les parents et les plus jeunes des enfants tournaient autour du bâtiment fermé au public, cherchant visiblement à y pénétrer. La gamine aux longues jambes traînait un peu derrière le reste de la bande, elle portait un canotier publicitaire qu’elle maintenait en place du plat de sa main, pour éviter que le vent l’emporte. Je détournai les yeux vers le paysage de plaine qui s’offrait à moi et je me dirigeai lentement en sens opposé, je m’occupai quelques minutes encore à déchiffrer les graffitis, je croisai alors la gamine aux longues jambes, tenant son petit frère par la main, qui arrivait dans ma direction, son autre main sur son canotier. Je redescendis vers la ville pour boire un soda, les Calvais ne devraient plus trop tarder. Je ruminai ce que je savais du drame de Fiora, qu’il n’avait fallu que soixante-douze heures pour retrouver le corps, qu’il n’avait pas été mutilé, qu’il y avait eu pénétration, qu’il n’y avait pas de piste. Je m’en voulais d’avoir reluqué quelques secondes la gamine en short, je ne pouvais pas avoir des choses comme ça en tête aujourd’hui, la différence d’âge entre elle et moi est peut-être plus importante que celle entre Fiora et le monstre pervers qui lui a pris la vie. Je me maudissais, ce n’est pas la première fois que ça m’arrive, je n’avais pas arrêté de regarder les seins de Joanna le soir même qui avait suivi l’enterrement de ma tante.
La place de Saint-Florent commençait à remuer, des bandes de vieux passaient devant moi, des gosses aussi, des locaux. Les deux Calvais rappliquaient dans ma direction, lentement, couperosés au possible par l’alcool ingurgité durant des heures. C’est moi qui conduis, non ? Alors cette vieille ? Antò me racontait exactement la même histoire qu’au téléphone comme si je ne l’avais jamais entendue, il précisa tout de même que la femme leur avait fait de la peine, a corcia disait-il, mais je pigeais bien qu’il reconnaissait totalement le droit du « patron » de malmener une pauvre femme bourrée parce qu’elle avait insulté deux petits branleurs. Comme je le soupçonnais, ils avaient cramé deux fois plus d’argent que ce qu’ils avaient gagné, je ne pouvais pas me permettre de faire pareil car j’avais des frais. Les deux Calvais faisaient des bises et encore des bises dans la rue en croisant des mecs qui leur ressemblaient, je me prenais dans le flux de touristes, je regardais les filles à la peau brunie et, le temps qu’on atteigne l’endroit où nous étions garés, Fiora faisait son petit retour dans ma tête. Il y a peut-être deux ans, près du lycée, dans la salle d’un snack où l’on s’était arrêté boire un coca, elle m’avait beaucoup parlé des histoires de son père, à Rome, à l’époque où il avait occupé je ne sais quel poste important dans un ministère. Fidèle à son snobisme de petite pimbêche, elle me précisait, en préambule, que son père n’avait jamais été carriériste, que s’il avait voulu il aurait pu, etc. Là, je voulais bien la croire. C’est vrai que j’avais beaucoup de respect pour M. Rossi qui, à l’heure où je me perdais dans ces ruelles corses au milieu de touristes hébétés, devait pleurer sa douleur dans des nuits d’insomnie. Antò s’attardait dans une conversation avec un type à la mine grave. Ils ont tué… Je ne comprenais pas le nom qu’il prononçait tandis qu’il se lançait dans une explication concernant une sorte de guerre entre indépendantistes. Là encore, comme pour la déférence due aux patrons de bar, c’était normal, c’était l’ordre des choses que de se faire déchiqueter au pistolet mitrailleur. Lorsque je révisais mes cours d’histoire avec Fiora, son père nous avait raconté une anecdote selon laquelle, après les bombardements des villes allemandes par la R.A.F, on avait vu une femme astiquer les vitres de son pavillon, qui était miraculeusement restées intacte, au beau milieu des ruines fumantes, des cadavres rabougris à l’odeur de viande brûlée. Tout est normal, car tout doit être normal. Se prendre une pluie de bombes sur la gueule, se faire trouer de balles ou saluer le fait qu’une femme paumée se fasse molester par un trou du cul vêtu d’une chemise à fleur, c’est l’ordre des choses. Je prenais donc le volant pour reconduire les deux Calvais et regagner le pavillon que nous avions loué avec Antonio, Luigi était reparti depuis une semaine. Je crois que cela faisait trois jours qu’Antonio n’avait pas prononcé la moindre parole, il partait abattre son boulot, rentrait et se fatiguait encore par des exercices physiques dignes d’un Navy Seal. Eh ! J’ai un truc à te dire. Et j’enchaînais les informations mécaniquement. Fiora Rossi est morte, elle a été assassinée, et violée d’abord, on a retrouvé son corps dans un maquis près du rivage, sur la côte adriatique. Fils de pute ! Ne cessait de dire Antonio après un court silence. Fils de pute ! Enculé ! Et il accélérait les mouvements de ses exercices d’abdominaux en braquant sévèrement ses yeux vers le sol. Ils ne vont pas le retrouver bien sûr ! Cet enculé ! Cet enculé ! J’allais m’étaler devant le vieux poste de télévision en tentant vainement de ne plus penser à ça, de ne plus penser du tout. Je somnolais, dans un demi-sommeil je me voyais à Montevenere une nuit d’été étouffante, je savais que Joanna Almiranti marchait derrière moi, qu’elle était livide et épuisée, mais je ne devais pas me retourner, je devais regarder droit devant, je lui disais que Fiora devait rester là-bas, que je n’aimais pas les morts, que je ne les aimais pas. J’agitai les bras, faisant des moulinets frénétiques, d’une nuit épaisse et chaude apparut une ville colorée, une ville d’extrême-orient faite de hautes habitations en pisé, un vent bruyant et froid s’engouffrait par les ruelles étroites de la ville, venant fouetter énergiquement les vieilles murailles, des ombres gigantesques marquaient leur présence sur les reliefs des hautes maisons et sur les places vides, mais la force du vent ne suffisait pas, elles semblaient peser de tout leur poids sur le monde et évoluaient lentement, comme si la ville était survolée par un escadron d’imposants zeppelins, les ombres s’attardaient, grasses et informes, puis ce fut à nouveau cette nuit épaisse et chaude à Montevenere et Joanna que je n’entendais plus derrière moi.
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Message le Dim 13 Juil - 19:02 par Hubert Canonici

Un torrent...après les bombardements des villes allemandes par la R.A.F, on avait vu une femme astiquer les vitres de son pavillon, qui était miraculeusement restées intacte, au beau milieu des ruines fumantes, des cadavres rabougris à l’odeur de viande brûlée.
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Message le Dim 13 Juil - 19:50 par Dominique Giudicelli

Contente que le texte vous plaise, Rider ! Cette phrase, que vous extrayez du chaos est frappante, en effet, un peu comme une de vos fulgurences.
Il faut bien qu'il y ait un gagnant mais les textes en lice étaient vraiment de grande qualité...
RV à la remise du prix !
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Message le Dim 13 Juil - 20:50 par Karlheinz L.K.

Au jeu des citations, je prendrais celle-ci, qui ouvre la nouvelle (un bon début c'est important !) : "[...] elle avait baissé sa culotte pour laisser voir sa misérable nature"

Elle agit, se dévêt seule, accepte d'exposer aux regards ce qui est sa misère, ce qui est sa nature... Y'aurait beaucoup à dire !
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Message le Dim 13 Juil - 21:51 par Francesca

alors moi c'est celle-ci, note ô combien profonde et juste sur notre société en déroute :
" J’avais acquis l’impression que, dans ce pays, les paillotiers et patrons de boite avaient une place importante dans la société, comme des médecins et des notaires. Chose que je ne comprenais pas." (moi non plus...)

Bref, un texte dense qui dit beaucoup de choses, l'air de rien, sans en rajouter, par touches qui vont à l'essentiiel...
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Message le Dim 13 Juil - 22:39 par Dominique Giudicelli

J'avoue que comme Karlheinz, "elle avait baissé sa culotte pour laisser voir sa misérable nature" m'avait fait forte impression...
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Message le Sam 2 Aoû - 17:46 par Barbara Morandini

j'ai beaucoup aimé ce texte. Bravo

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