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Cet enfant est une île, par Sylvie Viallefond

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Dominique Giudicelli
Admin

Messages : 397
Date d'inscription : 28/02/2014
09062014

Cet enfant est une île, par Sylvie Viallefond

Message par Dominique Giudicelli


L'enfant qui ne naîtra pas trempe dans sa poche de formol, flotte dans une mer(e) sans courant, petite île désertée.
L'enfant est une île. Un texte de Sylvie Viallefond.




Ton espace est trop petit. C’est la première pensée. Tu es plié. Les poings sur ton visage, la tête baissée, comme si tu boudais.
Tes épaules sont tendres, elles ont les courbes des nouveau-nés bien nourris dans le ventre de leur mère. On y devine un très léger duvet dont on dit que c’est un signe de force.
La forme de ton crâne est parfaite, ronde et tendue, volontaire.

Tu as des cheveux, beaucoup, comme certains nouveau-nés savent en avoir.
Si tu me faisais face je verrais tes traits et ton expression. Mais tu baisses la tête, que tu caches de tes poings. Je vois juste tes yeux fermés si fort qu’ils font des plis, tes sourcils sont bourrelés. Rarement un si petit a paru si résolu à ne pas regarder l’autre.

Tu n’es plus un fœtus, en tout cas je connais des quidams nés fœtus moins terminés que toi. Tu es un nouveau-né. Cet être si peu adouci, pas encore bercé, pas encore nourri avec soins, ce moment d’humanité très acerbe.
Au regard j’évalue ton poids, avec mes mains de mère, mes mains mémoire, peut-être 2kg.
Une mère t’as porté jusqu’à ce terme, un père t’as attendu jusqu’à ce moment où tu es né, il y a des décennies, avec ce corps parfait moins un détail, tu es l’enfant-sirène.

L’enfant sirène dans un bocal, trop petit pour lui.

Le long de toi, remontant vers la surface, flotte ton cordon ombilical, incongru. Ton nombril dénoué s’amincit, s’amenuise et se prolonge en cette forme grotesque et logique, coupée de sa matrice. Tout de ton corps semble exactement à sa place, la partie faite pour le tout, dans une harmonie évidente. Plié et calme, tu caches ton sexe et ton visage, une insondable pudeur émane de ta posture. Ton corps est exhibé et pourtant totalement à toi, refusé au voyeur.

Le formol jaunâtre a légèrement modifié ta couleur. Mais finalement cette réaction chimique te redonne la couleur de tous les nouveau-nés couverts des liquides amniotiques. Cet enfant vagissant du premier instant est l’universalité même.

Le métro passe depuis longtemps sous le plancher de ta vitrine en chêne de ce musée national, c’est lui qui te fait vibrer toutes les 5 à 8 minutes et qui agite le liquide doucement, créant une toute petite vague plate.

Tu es à la vue de tous, nu et enfermé, en permanence en suspension, suspendu à un fil qui depuis longtemps aurait du être coupé pour qu’on te dépose en terre, habillé et nommé, dans le carré des enfants.

Depuis la nuit des temps et pour des siècles et des siècles nos ventres nourriront, protégeront, berceront des petits pas de chance, de minuscules monstres qui arrachent nos tripes et nos pensées qui partent dans une mort sidérante, ne laissant aucune trace réelle, juste la vacuité.

Leurs mères luttent comme des bougresses pour qu'on leur parle de ces avortons ou ces nouveaux nés et morts, car ils ont germé, poussé, bougé, partagé, ils ont puisé dans leur enfance, dans leur corps et dans leur espérance. Ce non enfant est un être qui ne les quittera jamais, un fantôme qui jamais ne déshabitera leur corps car il n’a habité nulle part ailleurs. Un enfant qu’elles ont mal fait.

La maternité demeure une expérience primitive et brutale, la rencontre du néant, de la mort et de la vie. A partir de la conception ne reste que l’affrontement de la vie et de la mort, et certaines morts ne sont qu’un retour au néant. Mourir n’est pas donné à tous les enfants qui ne peuvent pas vivre.
Tout cela en une grotte, un lieu accessible à personne, un lieu sondé, mesuré, palpé, mais un lieu doublement retranché, qui cache son secret. A l’intérieur de l’utérus, à l’intérieur d’un ventre. Ce petit est dans une double inclusion. Quand il en sort, parfois on se demande quelle maligne intelligence a régné en cette enclave !

Il faudrait te descendre de ton étagère, poser le bocal sur une table, ouvrir le couvercle. Tu remonterais brusquement à la surface, animé d'un mouvement obscène créé par la dépression. On se demanderait tous comment tu es entré par le col de cette bulle de verre tout juste après avoir fait le chemin unique et final qui consistait à sortir du corps de ta mère. Ta vie se sera limitée à une expulsion et une inclusion toute autant improbables.
Nous sortirions ton corps de sa bulle de verre et tu serais là, allongé, minuscule soudain, sur un linge absorbant.
Nous regarderions tous ce petit homme sidérant, et ta tranquillité. Enfin je verrais tous tes traits et ta ressemblance.
On t'enterrerait pour que ton anachronisme s'arrête enfin et que ce musée ne fasse plus commerce de ton errance.
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