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Marguerite et les grenouilles (Emmanuelle Caminade)

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Emmanuelle Caminade

Messages : 26
Date d'inscription : 28/02/2014
21052014

Marguerite et les grenouilles (Emmanuelle Caminade)

Message par Emmanuelle Caminade

Une critique de Marguerite et les grenouilles, par Emmanuelle Caminade. Qui dit ce qu'elle aime et ce qu'elle n'aime pas. C'est aussi ça, une lecture singulière. Et tous les avis, positifs ou négatifs, sont acceptés sur Praxis Negra, dès lors qu'ils sont argumentés et assumés.



Marguerite et les grenouilles, le dernier livre de Marie Ferranti, résonne comme une vibrante déclaration d'amour aux Saint-Florentins - ces amateurs de grenouilles autrefois surnommés "i granochjali" - et à travers eux à la Corse, sa terre natale. L'auteure, qui  a longtemps vécu à Saint-Florent, a vu changer cette petite ville édifiée face à la mer dans un magnifique golfe enserré de montagnes, et c'est avec une nostalgie palpable qu'elle entreprend dans ce livre de revivifier la mémoire de «ces lieux minuscules».
Après avoir interrogé les derniers témoins ou les derniers dépositaires de témoignages d'une époque révolue, elle y retrace ainsi son enquête, nous livrant les divers récits recueillis auprès des habitants de la ville mais aussi de ceux qui y ont séjourné, et  les mêlant à ses souvenirs tout en les ponctuant  de ses observations et de ses commentaires. Il en résulte une sorte de livre puzzle où chacun apporte sa pierre sous la sollicitation amicale et l'écoute attentive de l'auteure.
Une fraction de l'histoire collective, sans doute, mais qui semble profondément - et pas forcément intentionnellement - marquée par la sensibilité propre de Marie Ferranti, par sa vision du monde. Une auteure  vouant un culte à la beauté, au raffinement et à l'harmonie -  ce qui est conforté par la forte récurrence du vocabulaire rattaché à ce champ sémantique. Et ces valeurs, prisées par les artistes de la Renaissance italienne comme par la tradition japonaise, dont elle se montre si admirative  semblent portées par le «bon goût» de cette élite élégante et cultivée qui fréquenta Saint-Florent  dès le  début du XXème siècle avec l'arrivée de Sir Warden Chilcott, cet écossais fortuné qui y fit construire le château de Fornali, puis avec le comte et la comtesse de Beaumont - qui lui succédèrent - et leurs célèbres invités continentaux, et même par celui de ces élégantes touristes anglaises ou américaines  avant que l'île ne soit livrée au tourisme de masse et à la vulgarité de la modernité.
Les vertus de cette élite extérieure sont sans cesse rappelées et un étrange lien de fascination à l'égard de cette dernière ressort de tous les récits  collectés. Une fascination étonnamment relayée par l'auteure dans ses commentaires,  la présence de cette élite dans l'île semblant révéler et cautionner non seulement «la beauté et l'harmonie des lieux» mais aussi   «la dignité de déesses antiques» de ces Saint-Florentines  qui n'ont rien à envier aux «beautés primitives  peintes par Michel-Ange», ainsi que  la «pudeur, la haute tenue» de tout un peuple, cette «civilité» héritée «d'anciennes traditions patriarcales et pastorales».

Le principal critère d'appréciation de ce livre qui n'a rien d'une fiction - ou du moins qui n'est pas donné comme tel - n'est pas forcément littéraire. On est néanmoins séduit par la qualité de l'écriture. Marie Ferranti a su en effet rendre vivant et coloré ce récit fragmenté qui juxtapose une bonne trentaine de textes courts et variés et elle saisit avec poésie ces vies qui passent et se succèdent, le cycle des arbres, leur suppression et le renouvellement des espèces étalonnant le temps. L'auteure narre ses rencontres avec vivacité et bienveillance, très à l'aise dans les descriptions et les portraits où elle se montre attentive aux détails, aux formes et aux couleurs, sachant traduire avec simplicité la beauté des lieux et des scènes comme celle des personnages. Et elle a le don de nous renvoyer à des oeuvres picturales ou sculpturales :
«Au printemps, les tamaris dorés et roses faisaient ma joie; leur floraison délicate m'enchantait. De loin leur ramure était si fine  que les fleurs duveteuses aux couleurs éteintes – rose poudré, gris cendré, vert-de-gris – semblaient flotter dans le ciel.»
On passe ainsi avec bonheur de cette aquarelle japonaise improvisée à une fresque colorée de Piero della Francesca :
«les silhouettes des jeunes filles, les naseaux frémissants des chevaux, les taches de couleur des livrées rouges, les hurlements des hommes qui ouvraient le passage à Chilcott, et lui, à la tête de ce superbe équipage, comme le duc d'Urbino».
Tandis que la magie  de la langue psalmodiée (en latin et en corse), «ce poème ancestral que des hommes, vêtus d'aubes blanches, enturbannés comme dans des temps très anciens, disaient pour nous dans la pénombre» évoque avec émotion les sculptures de marbre de la Cantoria de Donatello.

Mais quelle image des Saint-Florentins, quelle vérité de la Corse donne ce livre publié dans la prestigieuse collection blanche de Gallimard ?
Si on sait gré à l'auteure d'avoir aussi donné la version originale d'un des récits qui lui fut rapporté en corse, sans doute pour donner à une langue maternelle aimée la dignité de l'écrit imprimé, on ne peut qu'être stupéfait de cette fascination partagée pour ce luxe élitiste qui semble ignorer le comportement  paternaliste d'une classe sociale fortunée et cultivée, stupéfait de ce regard non seulement ébloui mais reconnaissant, pour quelques miettes de respect distribuées, de considération. Une gentillesse et une courtoisie valorisantes qui semblent avoir aveuglé ces Corses. Et l'on retient l'image d'un peuple se dépensant sans compter pour ses "bienfaiteurs" : «Da un terrenu impatrunitu nè facia u so onore» !
Etonné aussi de cette délectation de l'auteure à nommer tous ces écrivains et politiciens célèbres, ou ses amis artistes qui partagent son amour des belles choses – un "names'dropping" ostentatoire qui, pourtant riche de noms d'écrivains, évite curieusement  celui d'un Corse désormais célèbre, sans doute parce que ce Goncourt évoqué  donnerait une vision plus discordante de l'île. Et puis on ne peut s'empêcher de sourire de quelques remarques de l'auteure à son propre sujet, trahissant son souci du regard porté sur elle.
Certains témoignages semblent par ailleurs contredire cette «civilité» tant vantée : trouble tolérance à l'égard d'un double homicide – parricide doublé d'un fratricide quand même - qui ne semble pas nuire à la paisible harmonie de la communauté. Et l'absence de commentaire de l'auteure suite au rapprochement fait par un de ses interlocuteurs entre le comportement humain, civilisé, d'un commandant allemand en 1942 et la "barbarie" des soldats français au XVIIIème siècle (!)- des faits dont on ne conteste pas pour autant la réalité –  pose problème, d'autant plus que les soldats italiens à la même époque apparaissent dans d'autres récits comme des «gentlemen» ...

Marguerite et les grenouilles
m'a semblé ainsi une sorte de conte de fées : les fragments enfouis d'un imaginaire saint-florentin qui auraient rencontré le rêve d'harmonie de Marie Ferranti. Une vision idyllique et magnifiée où légende et réalité se tutoient, où les aspérités auraient été gommées par une auteure se tenant parfois étrangement en retrait alors  qu'elle aime en général conforter, prolonger les récits qui s'inscrivent dans cette vision, adoptant finalement un peu l'attitude de Marguerite dans le beau portrait qui a donné son nom au livre.
Et, Marie Ferranti ayant tenu dès le départ à préciser que cet ouvrage n'était pas une fiction, ce parti-pris m'a mise un peu mal à l'aise  mais il ne dérange sans doute pas la plupart des lecteurs puisque cet ouvrage a remporté le prix du livre corse en 2013. Il est vrai que sur le plan de la qualité littéraire il le mérite.  

Marguerite et les grenouilles, Chroniques, portraits et autres histoires de Saint-Florent
, Marie Ferranti, Gallimard, octobre 2013,250 p., 18,50 €

Emmanuelle Caminade
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Message le Mer 21 Mai - 15:15 par Emmanuelle Caminade

Dans le très beau portrait éponyme, "Marguerite et les grenouilles", Marguerite, qui raffole des grenouilles, s'arrange pour ne pas assister à la mise à mort de ces pauvres bêtes par son frère Ange, une cruelle mise à mort qui nous est contée avec beaucoup de simplicité et de délicatesse. Elle fait preuve ensuite d'un raffinement extrême dans l'art culinaire et l'art de la table, Marie Ferranti évoquant cette scène et les traces du carnage avec une grâce toute picturale:

«(...)Dans la cuisine, l'odeur de menthe embaume. Les volets sont entrebâillés pour ne pas laisser entrer la chaleur. Seule la blancheur de l'évier rehausse cette pénombre.
Ange sort les grenouilles de la corbeille et les arrange sur un linge préparé avant son arrivée. Marguerite détourne le regard, prend prétexte d'un oubli pour sortir de la pièce.
Ange coupe les grenouilles en deux, enlève la chemise, sectionne les pattes, ôte les viscères, retire le fiel, mais conserve le foie, qui donne du goût. Quand Marguerite revient dans la cuisine, il a déjà débarrassé la table des petits tas de peaux vertes, qui ont un peu noirci, rangé le linge, maculé de minuscules taches de sang rose, mis dans l'évier les cuisses de grenouilles nettoyées, dont la chair semble translucide. Il ouvre l'eau et la laisse couler un long moment.
Marguerite s'assied, déplie une feuille de papier journal sur la toile cirée et pèle des pommes à la peau fripée. Pour qu'elles ne brunissent pas, elle les trempe dans une casserole d'eau. Puis, elle détache avec un couteau pointu la peau des pêches de vigne. Elle se hisse sur la pointe des pieds pour attraper, dans le haut du buffet, un saladier de porcelaine bleue. Elle y met les fruits et, après les avoir arrosés de vin cuit, y ajoute du sucre, prend une boîte en carton vert où, dans un écrin de velours usé, est enserrée une louche d'argent. Sur le buffet, les assiettes blanches, à liseré doré, côtoient les verre à pied en cristal.» (p.25)

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