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La littérature d'expression corse a-t-elle un avenir ?

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Marco B
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29042014

La littérature d'expression corse a-t-elle un avenir ?

Message par Marco B

Voilà, je lance le premier débat sur Praxis (vous avez vu les efforts que je fais pour faire vivre le site ? Wink ), et certains y verront un désir de faire le buzz dont je me fous pourtant royalement. De plus, en choisissant ce premier thème comme sujet de discussion, c'est pas de faire le buzz, dont on va m'accuser, mais carrément de racoler. Bien, chacun en pense ce qu'il veut, après tout, à condition de dire les choses en toutes courtoisie. De toute façon, j'annonce la couleur, les propos irrespectueux seront sucrés immédiatement dans ce débat-ci comme dans tous les autres. Les purs délires aussi. Essayons de discuter sérieusement, d'exprimer des points de vue, et voyons ce que ça peut apporter. En toute simplicité et sans se prendre pour ce qu'on n'est pas. Et chacun a bien sûr le droit de dire la sienne.

Mais passons sur les présentations, si je lance aujourd'hui le débat "la littérature d'expression corse a-t-elle un avenir", c'est que je pense très sérieusement qu'après un siècle d'émergence, de "riaquistu", ou d'écriture du "disincantu", selon les différentes phases que l'on voudra bien chacun identifier (je ne m'attarde pas ici sur ces phases, et il y en a d'autres selon moi), la littérature en langue corse est en passe d'amorcer une vraie reculade.

Si l'on ne se concentre que sur les trente dernières années, mes propos pourraient être perçus comme en totale inadéquation avec la diversité des textes produits. J'ai vu récemment sur le net une conférence d'Alain Di Meglio qui démontre que jamais la littérature de langue corse n'avait plus produit que sur les dix dernières années, et c'est vrai*. Mais pour autant, si l'on observe les choses de plus près, on peut se demander si l'on n'en est pas déjà à l'heure du bilan, et si ce bilan n'annonce pas des temps de disette. Je m'explique : la génération des auteurs (très souvent militants) des années 70 est somme toute vieillissante, je le dis sans injure, juste pour en faire le constat,et la génération d'auteurs plus jeunes, après avoir publié de manière conséquente (Jureczek, Ferrali, Comiti, etc.), semble moins active malgré bien sûr des publications à remarquer des uns comme des autres. Ce qui est inquiétant, c'est que nul ne semble émerger à l'heure actuelle chez des auteurs plus jeunes. Il y a aussi une partie des auteurs (et j'en fais incontestablement partie) qui semble, après avoir beaucoup publié en corse, vouloir exercer leur plume en langue française. Mais ça n'est pas ce dernier point qui me pose problème, on l'aura compris, parce que je sais bien qu'un auteur qui a déjà écrit en corse y reviendra d'une manière ou d'une autre.

Ce qui me fait m'interroger, c'est donc surtout l'inactivité d'une "nouvelle génération" d'auteurs, qu'on ne voit pas arriver. Et peut-être aussi, je ne le cache pas, un certain retour en arrière des thématiques littéraires abordées, comme si, après avoir exploité certaines veines considérées comme "modernes", cette littérature entrait dans une nouvelle phase de régression folklorique ou de démonstration purement linguistique. Voire peut-être de silence.

Il se peut que ma vision soit erronée, il se peut même que je me trompe, mais j'ai surtout l'impression que c'est une littérature corse d'expression française, et de qualité, qui émerge à l'heure actuelle (Ferrari, Predali, Périgot, etc.), et l'avenir pour la littérature d'expression corse ne me semble pas aussi radieux qu'on veut bien souvent le dire. Bref, j'essaie ici de poser un argumentaire qui, très incomplet, appelle je l'espère vos approfondissements et vos réflexions.

Donc, qu'en pensez-vous ?

*   http://www.interromania.com/literatura/prosa/la-litterature-en-langue-corse-des-annees-2000-genres-et-contenus-video-2141.html


Dernière édition par Marc Biancarelli le Mer 30 Avr - 11:35, édité 1 fois
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Message le Ven 9 Mai - 11:15 par stefanu

C’est vrai que la relative absence d’une nouvelle génération dans l’écriture interpelle.
Pourtant cette génération existe chez les « écrivants ».

Le froid de la lame s’insinue quelque fois dans la langue, et c’est normal, pas seulement pour le locuteur. Aussi pour le lecteur. Quelque chose nous renvoyant là à notre propre mourir.

Aurons nous toujours quelque chose à lire (de manière individuelle et collective), qui soit neuf et jeune, source d’étonnement, jusqu’à notre mort et au delà ? L’esprit renacle à une réponse négative.

L’année dernière, j’avais rencontré deux jeunes poétesses occitanes qui connaissent un beau succès. La discussion que nous avions eue m’avait étonné.

Elles écrivaient en occitan et en français. Leur création était bilingue. Pas de problème. Elles s’inscrivaient dans un espace éditorial fonctionnant bien et ayant intégré le bilinguisme comme principe depuis longtemps déjà.
Ce qui m’avait étonné, c’est d’entendre que la langue d’écriture (ou une des deux langues d’écriture, en l’occurance l’occitan) n’avait jamais été une langue d’usage, de communication.
C’est à dire pas la langue que l’on parle avec ses amis, ses amant(e)s, ses parents, au café ou au stade. La génération des créateurs-locuteurs natifs semble être passée ou presque celle de Manciet et de Rouquette… (j’exagère peut-êre un peu, il reste Joan Frederic Brun et J.Y Casanova…).
Pourtant l’écriture est bien vivante, même s’il faut chercher patiemment quelqu’un avec qui parler. Elle jouit d’une reconnaissance évidente et bien établie, elle bénéficie d’un réseau de production / diffusion très efficace, s’exporte, se traduit.

Bref, le présent de l’écriture, dans ce cas là, semble se maintenir à l’à-peu-près beau fixe.

Tout ça pour dire qu’un langue de création, ma foi, ça n’est pas forcemment une langue d’usage.

A part la question de l’antériorité, les éléments de la création en occitan sont assez similaires à ceux de l’écrire en corse.
La création en occitan bénéficie des structures qui ont été créées (et du sérieux des maisons d’éditions, Federop, Jorn…), des relations et des liens établis. Du travail monumental de la génération précédente.

Que nous manquerait-il ? il y a et il y aura encore, en langue corse la possibilité de lire, d’entendre, d’apprendre. Et donc la possibilité d’écrire.

L’autre question étant celle, fondamentale, du désir.


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Message le Ven 9 Mai - 13:19 par JF Rosecchi


" Tout ça pour dire qu’un langue de création, ma foi, ça n’est pas forcemment une langue d’usage."


L'un des possibles pour l'avenir de l'expression écrite corsophone me semble être principalement celui-ci. Ça pourrait donc, comme l'écrit Marco plus haut, tourner au "snobisme d'initiés". Je n'y vois rien de calamiteux pour ma part car :

(1) cette langue continuera d'exister et — prions pour que ce soit le cas, comme work in progress grâce à la création — et (2) elle ne sera plus la proie des folkloreux et des politiques.

Cette langue, je l'ai entendue autour de moi, parlée (un peu) mais j'avoue que plus je traduis Shakespeare, plus je l'aime.
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Message le Ven 9 Mai - 20:11 par Marco B

"L’autre question étant celle, fondamentale, du désir."

ça c'est de la conclusion.  Cool 

Donc, tant que l'on n'est pas mort, tant que l'on bande encore, tout est possible. bounce 

Mais quand même, les deux dernières contributions au débat vont un peu dans le sens de ce que je disais : un destin à l'occitane, un snobisme d'initiés (qui a dit que je m'inscrivais contre, JF ?  tongue  ).

Et maintenant, la question qui tue : au delà des auto-glorifications, qu'en pensent les acteurs de terrain ?
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Message le Ven 9 Mai - 21:41 par JF Rosecchi

Je sais pertinemment Littlewhite que vous n'avez rien ni contre le snobisme, ni contre l'initiation encore moins contre les poétesses occitanes rencontrées par M. Cesari, le susnommé Stefanu.


Effectivement ce serait bien que les acteurs de terrain disent ce qu'ils en pensent.
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Message le Ven 9 Mai - 23:09 par Marco B

On l'a à peine évoqué, en parlant de traductions shakespeariennes, mais je suis convaincu que le théâtre a un rôle énorme à jouer dans...

...mon dieu, à peine ai-je écrit cela que je m'interroge : mais qui va au théâtre ?

Bon, la télé alors...

Non plus ?

Euh... le cinéma ?

Mais pourquoi diable riez-vous ?

Internet ?

Oui, internet c'est bien... encore que...

Bon, j'abandonne. Et je réfléchis au prochain débat.
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Message le Sam 10 Mai - 0:11 par Karlheinz L.K.

Créer en langue corse, en roumain, en albanais, en lingala... pour moi c'est pareil ! Le vrai problème me semble être au niveau de la diffusion (éditeurs...) et des traductions (leur qualité, leur existence même !).

Il y aura des créateurs (des écrivants comme dit si bien Stefanu) tant qu'il y aura un « désir » d'écrire, de créer.

Peut-on, doit-on se soucier de son éventuel futur auditoire lorsqu'on crée ?

Je regarde des films danois, coréens, allemands, iraniens... en VO sous-titrés, je ne me pose pas la question de savoir pourquoi ces types n'ont pas fait leur film en anglais ou en français, ils s'expriment comme ils veulent (peuvent), et moi je lis les sous-titres.

Arrêtons de nous considérer « à part », il y a des centaines de langues dans le monde et on en maîtrise rarement plus d'une, alors, la place de la création corse là-dedans...

Les créateurs corsophone que je connais écrivent tous en corse parce que « ça leur vient comme ça », se l'imposer serait ridicule, se l'interdire carrément con !


Dernière édition par Karlheinz L.K. le Sam 10 Mai - 8:53, édité 1 fois
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Message le Sam 10 Mai - 0:41 par Francesca

Je serais assez d'accord avec KLK. Nous avons seulement la malchance d'etre dans un ensemble francais ou ecrire dans une langue dite regionale est une sorte de tare pour celui qui voudrait (et aurait la dimension pour) sortir du strict cadre "regional" et le systeme d'edition de diffusion (et de reconnaissance) fait clairement la cesure Paris/"province"..Sinon pour une vie litteraire dans l'espace corse il y a de quoi faire : des editeurs, des aides publiques et une population qui en proportion lirait et/ou acheterait plus de livres qu'ailleurs...Peut etre manquons nous de bons traducteurs litteraires corse francais , en fait on en a tres peu...
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Message le Sam 10 Mai - 1:57 par Francesca


Attention quand je parle de "malchance" je veux dire par rapport a d'autres pays europeens qui n'ont pas ces concepts a la francaise vis a vis des langues de leurs territoires.
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Message le Sam 10 Mai - 10:37 par Francesca

la loi de la vie est selon moi le paradoxe et dans ce sujet aussi c'est le cas.

Nous avons eu une littérature en langue corse peu lue, donc déjà pour initiés : il y avait encore de nombreux corsophones dans les années 70-80 mais qui CROYAIENT ne pas savoir lire le corse. Cette littérature n'était donc déjà due qu'à la volonté  de ses auteurs, puis des éditeurs qui les ont édités, tous portés par un courant qui était fait d'espoir d'une "renaissance", d'un développement.
Je trouve qu'aujourd'hui on expédie bien vite ce courant littéraire du "Riacquistu" comme étant simplement  militant (il l'était), d'"illustration" de la langue (c'était son but)...Mais a-t-il fait oui ou non oeuvre de littérature? Pour moi la réponse est oui. Sans lui, pourrait-on encore parler de littérature en langue corse? Je pense que non. Pour quel bénéfice personnel pour ses auteurs? Une certaine notoriété auprès de leurs concitoyens, à peine... Et il n'a jamais été dénué d'éléments iconoclastes (par exemple Thiers, chez qui la prise de distance est permanente). Un beau roman historique comme "l'acelli di u Sarriseu" est-il de l'anthropologie?  C'est surtout la Chanson qui a porté un courant de glorification anthropologique, c'est sa répétitivité qui peut tourner à la folklorisation dans de nombreux cas.

D'autre part, il faut voir ce qu'on appelle folklore : je rappellerais que de nombreux musiciens classiques ont fait des oeuvres universelles en partant de pièces "folkloriques". Pierre Gambini revisite de façon magistrale nos morceaux traditionnels. La Culture n'a pas de frontières, pas de cloisonnements, sauf dans les têtes.  George Sand a fait des oeuvres immortelles sur sa petite campagne...

Aujourd'hui donc? Nous avons de moins en moins de corsophones natifs (mais qui ne lisaient pas) et de plus en plus de jeunes capables de lire le corse tandis que vont monter  les cohortes de l'enseignement bilingue (un tiers des élèves du primaire): et c'est à présent que la littérature en langue corse semble  menacée de ne plus avoir de descendance...Paradoxe.

Moi j'aurais tendance à faire confiance aux jeunes : les jeunes un tant soit peu corsophones sont nourris de l'humour de "a Piazzetta" (des milliers de lecteurs, eh oui, Internet!) , et sont des adeptes de sa langue décomplexée. Je ne les vois pas revenir en arrière, en tout cas, je n'en vois pas de signes. Meme s'ils ne sont pas corsophones natifs, je me rappelle les mots de Diana Saliceti (25 ans?) expliquant pourquoi elle s'est mise à écrire des chansons en corse : parce que pour elle "cela sonne plus juste". Et je pense que ce fil-là n'est pas encore rompu, elle en est un exemple. Il peut même se fortifier.
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Message le Sam 10 Mai - 13:41 par Dominique Giudicelli

Vous êtes très au fait de la question Francesca, et j'ai envie de vous suivre quand vous prônez la confiance dans les jeunes générations. Pourquoi ne pas faire une enquête auprès d'elles pour en savoir plus ? Vous êtes bien placée pour ça.
Pourquoi aussi, et ça PN pourrait y participer, ne pas créer un prix littéraire corsophone, réservé aux - de 25 ans ? Ce serait un excellent moyen de voir ce que ces jeunes ont en tête...

Message le Sam 10 Mai - 14:22 par FXR

Je trouve qu'il serait absolument passionnant et utile pour la suite de mener cette enquête sur qui lit quoi en Corse. La CTC a mené une enquête il n'y a pas longtemps sur la langue corse (représentation, usages), non ? Elle pourrai aussi mener cette enquête, histoire d'interroger le désir des lecteurs. Y a-t-il un vrai désir de littérature corse ? (J'ai entendu un auteur irlandais, je en me souviens plus de son nom, dire qu'en Irlande, lorsqu'une personne annonce à sa famille qu'elle veut devenir écrivain, la famille se sent bénie des dieux..., peut-être est-ce exagéré).
Et puis il faudrait des études historiques sur l'évolution de la réception (et non la production) de la littérature insulaire depuis le 18ème siècle. Hypothèse : elle a toujours été lue (je veux dire effectivement lue, pas seulement achetée) par très peu de personnes. Tant qu'il n'y a pas une prise en charge institutionnelle forte (service public des médias et de l'enseignement), je ne sais pas si on peut espérer un accroissement du lectorat.
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Message le Sam 10 Mai - 15:09 par Marco B

A Dominique Giudicelli : il me semble que le Prix Paulu Zarzelli s'adresse à la jeunesse corsophone. Peut-être faudrait-il trouver un lien et le mettre en "infos", parce que j'ai reçu récemment un courrier qui m'en informait (je sais pas où je l'ai mis...).

A Francesca : "les cohortes de l'enseignement bilingue" pour sauver la littérature de langue corse, là pour le coup je suis résolument dubitatif. D'abord parce que je pense que rien ne garantit rien, et ensuite parce que je suis plus que réservé quant à l'intégration réelle de l'enseignement du corse dans l'EN. Des filières bilingues il y en a, surtout dans les collèges, mais la déperdition est totale sur les lycées. Et les motivations de ces filières pas toujours des plus saines (fléchage des postes pour des enseignants qui ne pratiquent jamais le corse dans leur matière, manière de fabriquer des classes d'élite "protégées", enfin sans arabes, quoi...), j'ai déjà eu l'occasion de le dire dans certaines interviews qui n'ont eu absolument aucun écho, miracle du débat public en Corse, lorsque certains propos ne doivent pas être dits ni entendus.

Enfin parce que ma petite expérience d'enseignant de corse me fait dire que, pour l'instant, cet enseignement est encore un enseignement alibi dont, au mieux, tout le monde se fout. Et quand on ne s'en fout pas, c'est parfois pire, parce que les "meilleurs" défenseurs de cet enseignement sont souvent des ayatollahs qu'on préférerait voir dans le camp d'en face... Enfin, bref, je n'y crois pas un seul instant, même si je m'émerveille encore d'avoir quelques élèves brillants et porteurs d'espoirs dans bien des domaines. Mais je dis bien "quelques", parce que là où je bosse, dans un lycée donc, il y a tout juste de quoi faire une classe de seconde (15 élèves, inscrits ou semi-inscrits), soit au débouché de - excusez-moi - 4 filières bilingues ! (et encore, on est en progrès, parce que l'an dernier les effectifs en secondes étaient de... 0 inscrit).

On me permettra, après ce petit bilan, de me montrer aussi réservé sur les votes unanimes concernant la cooficialité. Bien sûr que dans le principe je trouve ça magnifique, mais dans la réalité, je crois qu'il y a là une immense hypocrisie politicienne (la même que pour l'enseignement) et je ne m'attends pas à ce que cette hypocrisie ait des résultats concrets sur le terrain. En tout cas pour moi, dans mon lycée, ça ne change absolument rien pour l'instant.

Mais là le débat dévie, puisque c'est de littérature dont nous parlons. Enfin, puisqu'on fait le lien entre éducation et création, nous sommes peut-être effectivement dans le sujet.
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Message le Sam 10 Mai - 15:35 par Marco B

Je voudrais éclaircir aussi mon point de vue sur la "folklorisation" que je lierai pour ma part à "l'identitarisme" (quel joli mot). Et en préambule que l'on soit clair : je ne confonds pas identité, culture, et identitarisme ou folklorisation. Pour moi la culture corse est réelle (et multiple, comme toutes les cultures).

Je ne pense pas forcément (qu') au Riacquistu lorsque je parle de ça. Mais bien à la manière que nous avons de surjouer notre identité, notre culture, ou de la figer dans des visions passéistes, villageoises, agro-pastorales, que sais-je encore ? Il suffit de toute façon de vouloir déterminer sa culture, de la définir pour à mon avis s'emprisonner dans des postures radicalement stupides, et pour s'inventer de nouveaux clichés.

On est d'accord sur bien des points concernant l'apport de certains auteurs comme Thiers, ou Casta, ou d'autres encore (J.Biancarelli, Fusina, Coti, G. Rocchi, etc.etc.etc.), mais pour moi là où ils sont intéressants c'est justement en tant qu'auteurs, pas en tant que "fils ou père du riacquistu". Et surtout en tant qu'auteurs ayant produit une littérature, pas une école de pensée dont les fruits idéologiques sont très discutables, et les résultats positifs mitigés. Moi c'est ce dogme d'un Riacquistu ayant sauvé la baraque dans les années 70, ou qui nous ait permis de "reconquérir" notre culture qui me laisse froid. Et ce dogme est largement relayé en Corse, politiquement, institutionnellement, médiatiquement, universitairement, sans qu'on ne puisse passer pour un traître immonde, ou un suppôt de France-Corse, dès lors qu'on émet un avis critique.

A mon sens il est bon de citer Gambini ici, parce qu'il est exactement ce en quoi je crois : quelqu'un qui n'a pas besoin d'en faire des caisses avec sa culture, et qui ne se fige pas dans des postures sacrées dès lors qu'il crée y compris à partir du traditionnel. Ce qui me plait d'ailleurs, c'est la décomposition permanente qu'il fait de ces choses-là, transformant une matière inerte -excusez-moi du manque de nuances...- en création vivante. Je rêve qu'il y ait demain des dizaines de Gambini en puissance, et un peu moins de néo-convertis à l'identitarisme qui veulent castrer des Limelette ou allumer les feus d'une guerre des cultures.

Pour ce qui est de la Piazzetta, oui, je trouve aussi que c'est magnifique (et un peu miraculeux), mais si on cite la Piazzetta, il ne faut pas occulter non plus la somme des commentaires nauséabonds qui suivent des articles parfois très pertinents. Et là on a, dans le même récipient, ce qui peut illustrer le meilleur et le pire de ce dont nous parlons. La littérature, je suppose qu'elle fera son chemin en suivant toutes les voies possibles du pire et du meilleur, si le besoin et le désir veulent qu'elle ait des voies à suivre. Wink
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Message le Sam 10 Mai - 17:40 par JYA

Bien sûr qu'il y aura dans les jeunes générations des plumes pour donner encore du souffle à l'expression littéraire du corse ! Bien sûr, mais...
Ceux qui le feront, seront, comme nous, confrontés aux limites de ce que cette écriture implique. On a beau dire que l'on écrit pas en pensant à combien de lecteurs on touchera, combien d'exemplaires on vendra, ce n'est pas tout à fait vrai... Si l'on crée, c'est toujours pour affirmer un égo, une personnalité et ceux qui disent ne pas vouloir la reconnaissance sont à mon avis de fieffés menteurs. Cela ne veut pas dire que les créateurs sont tous des monstres d'égocentrisme aux attentes mercantiles mais simplement, comme je le disais plus haut, qu'ils veulent partager avec le plus grand nombre. Le corse ne permet pas ça et je doute qu'il le permette demain. Non pas à cause de l'absence de créateurs, ni même à cause de l'absence de traducteurs (même si on sait toute la difficulté de trouver quelqu'un de compétent, disponible et ouvert au bénévolat...) mais surtout à cause de l'indifférence que son devenir suscite au sein même de notre société.

Les textes mis en musique échappe à cette logique, mais c'est trop souvent grâce aux mélodies qui les portent. Tout ce dont l'existence et la diffusion est nécessairement lié à la maitrise de la langue corse est voué à un relatif anonymat ou à une demie vie dans certains cercles. Et même si internet donne parfois l'illusion de la popularité et du talent à certains, ils se trompent.

Quant à la langue elle-même, je ne sais pas si je souhaite pour elle un avenir à "l'occitane". A choisir, je préfère cent fois la faire vivre et la transmettre au quotidien que lui donner des lettres de noblesse que, décidément, j'estime vaines.

Mon discours semblera pessimiste à beaucoup, il est pourtant celui de quelqu'un qui, jusqu'ici, n'a rien publié d'autre que des œuvres en langue corse et non traduites...  lol!


Dernière édition par JYA le Sam 10 Mai - 19:43, édité 2 fois
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Message le Sam 10 Mai - 17:44 par Dominique Giudicelli

je ne crois pas non plus qu'un sort "à l'occitane" soit tellement enviable. Après l'occitan, le latin... Une langue morte qui s'est écrite longtemps après qu'on a cessé de la parler. Je me répète, mais hors d'une langue vivante, pas de littérature, car la langue structure la pensée et la vision qu'on se fait du monde et c'est cela la matière première de la littérature.

Message le Sam 10 Mai - 18:46 par FXR

Ce qui me frappe, c'est que personne ici ne veut se résoudre à une disparition de l'expression littéraire de langue corse.
Mais visiblement cela dépend en grande partie de deux "entités" mystérieuses, deux "chambres d'échos", dont MB déplore l'absence (à propos des raisons du choix de la langue corse en collège, qui explique aussi son abandon au lycée).
La première c'est un ensemble de locuteurs, des gens de tous âges qui parlent corse de façon normale (et qui savent le lire et l'écrire). La seconde c'est un ensemble de personnes qui ont envie d'oeuvres d'art, de littérature (absence signalée par JYA). La première permettrait d'imaginer que la langue parlée produira des pensées et visions du monde que certains exprimeront par écrit. La seconde permettrait aux artistes de se sentir reconnus de voir ainsi leurs oeuvres reçus, lues, et recyclées dans l'imaginaire global.
Certains sont pessimistes, d'autres plutôt confiants. Dans tous les cas, chacun est au coeur de ces deux entités, capables et désireux de lire une littérature d'expression corse.
La question ne serait-elle pas maintenant, en tenant compte des expériences (d'enseignement de MB par exemple) et des savoirs (des analyses du service de la CTC avec F. par exemple), de savoir par quels moyens (autres que dans la confiance dans la folie des auteurs) l'avenir de la littérature d'expression corse peut être assuré ?
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Message le Dim 11 Mai - 23:31 par Francesca

Moi j'ai l'impression qu'on est d'accord avec MB tout en n'ayant pas l'air de l'être, à cause de  certains "mots",  J'ai l'impression d'être très mal comprise (et réciproquement peut-être),  mais bon, ce n'est pas grave, ce qui compte c'est qu'on soit d'accord sur l'essentiel ... Smile. Je n'ai pour ma part aucune icône sacrée et je ne dis pas qu'on ne peut pas critiquer le Riacquistu, je parlais bien des auteurs  de cette génération, dont parfois on semble diminuer les "mérites" littéraires en les accusant d'avoir fait de "l'illustration de la langue", or ceux que nous citons ont bien fait de la littérature, on est d'accord.

Sur l'enseignement de la langue corse j'ai dit dans un autre post (celui sur Marcovitz) qu'en effet il ne marche pas bien, mais je pense qu'on peut l'améliorer dans les années qui viennent. Et quand je dis "cohortes" ce n'est qu'un terme technique, cela ne veut pas dire "massif". Un tiers, c'est le minimum minimorum défini par l'UNESCO pour la transmission, mais il faudrait déjà qu'on sorte des gosses vraiment bilingues et là on est loin du compte...
La CTC est-elle hypocrite dans son action? Rappelons qu'elle n'a pas toutes les cartes en main. Elle a des solutions, des propositions, mais le mammouth ne se réforme pas facilement, sans compter le cadre juridique étatique avec la combinaison de l'article 2 de la Constitution, de la loi Toubon et des interprétations intégristes des Conseils Constitutionnel et d'Etat.
Il ne faut plus que le corse soit une option, c'est tout : demander à des ados de faire trois heures de plus s'ils peuvent y couper, c'est réaliste? Mais cela va avec le statut de la langue, et cela nous est pour l'instant interdit par la Constitution, rien de moins,  parenu fole!!! Or le simple statut "affectif" ( a lingua di i nosci antichi, avec les violons...) ou "politique"(revendicatif, militant) de la langue est voué à l'échec : il faut surtout qu'on la prenne au sérieux (qu'on arrête de s'en "foutre", comme tu dis) et qu'on en ait besoin dans la vie sociale.

Tout se tient, absolument tout,  toutes les dimensions, tous les domaines : un véritable statut changerait l'attitude et les représentations vis à vis de la langue, chez les parents, les élèves, les enseignants : si elle est officielle elle devient obligatoire pour les administrations et les services publics, et devient un véritable enjeu pour le travail, cela change pas mal de choses. (La période de transition sera longue cependant, or il y a urgence)
Le but c'est que tout le système devienne bilingue et c'était la raison pour laquelle la CTC demandait le transfert de la compétence éducative : elle ne peut pas continuer à  faire les Plans de développement (cf la loi) et laisser à l'EN le soin de (ne pas) les exécuter... La CTC n'est pas là (pas même informée!) au moment des fléchages de postes bilingues, ce n'est pas elle qui a le pouvoir d'enlever l'habilitation bilingue à ceux qui ne font pas réellement l'enseignement en corse de leur matière, les syndicats bloquent sur cette question des fléchages et de l'habilitation.
L'organisation du lycée, surtout depuis la réforme, n'est pas du tout incitative pour choisir le corse...tant qu'il est en option.
Si l'ensemble de la jeunesse est formé au français et au corse au même niveau (il est évident que la route est longue) nous aurons plus tard le réservoir de lecteurs pour une littérature en langue corse et réciproquement ce sera un "besoin" et des auteurs nouveaux pourront émerger.  
Le plan de la CTC n'a jamais été de n'avoir qu'une section bilingue par collège (et encore, ils ne l'ont pas encore tous et de plus elles ne sont pas vraiment bilingues) car effectivement cela induit (dans certains secteurs, pas tous quand même) une "ségrégation" inadmissible. La CTC l'a dit officiellement, Marcu.  Et Pierre Ghionga ne cesse de le répéter : c'est bien pour cela, entre autres raisons, que le système bilingue doit être généralisé.


Dernière édition par Francesca le Lun 12 Mai - 12:29, édité 12 fois
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Message le Lun 12 Mai - 0:02 par Francesca

FXR :
La CTC a en effet conduit une enquête globale sur la langue corse (représentation, usages).
Il y aura des enquêtes sectorielles, la prochaine portera sur les Media. Oui, pourquoi pas sur la littérature?

L'enquête a livré quelques chiffres : par exemple, 18 % des plus de 18 ans affirment avoir déjà lu au moins un livre en langue corse. C'est du déclaratif, bien entendu, mais cela mesure aussi d'une certaine façon, un "désir". Cela nous fait un potentiel de lecteurs de 50 000 âmes, quand même. A comparer avec l'estimation du nombre de locuteurs à une fourchette de 80 000 à 130 000 personnes. Et avec les chiffres des ventes (...) . Mais lire de la littérature,  est-ce un réflexe de masse?
En même temps le nombre de pages lues sur le Blog de "Tarrori è Fantasia", cela me paraît probant (sans traduction) : MB peut nous donner un chiffre?
Par ailleurs, les noms de certains auteurs sont cités, comme je le disais : 15 % citent M.Biancarelli (nom le plus cité, avant J. Thiers). Et JY Acquaviva qui n'avait encore publié qu'un seul roman (avec trois prix d'un coup, ne l'oublions pas!) est cité dans le top ten : alors, je ne trouve pas qu'il y ait un tel anonymat pour ceux qui écrivent en langue corse, Jean-Yves! Smile
En ce qui concerne les jeunes, on décèle un léger progrès dans les compétences : 26 % de corsophones chez les 18-24 ans contre 23% chez les 25-39 ans. Un frémissement? Espérons.
Le soutien de la CTC est déjà très fort, FXR : sans les subventions de la CTC, je ne sais pas s'il resterait des éditions en langue corse. De même les aides à la lecture publique sont essentielles.  MAis il y a encore plus à faire, c'est certain, il faut une véritable vie littéraire. On explore aussi du côté de l'Italie, franchement on n'y pense pas assez, mais l'accueil au salon du livre de Pisa a été excellent et va avoir des suites cettte année. 60 millions de lecteurs potentiels : on me dira encore qu'on n'y croit pas, OK,   moi-même il y a des soirs  où je ne  crois plus en rien mais le lendemain je repars Smile


Dernière édition par Francesca le Lun 12 Mai - 11:02, édité 3 fois
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Message le Lun 12 Mai - 0:24 par Francesca

Pour "A Piazzetta" d'accord, Marcu, les commentaires sont parfois à vomir. Je m'attendais un peu  à cette réponse Smile

Pour finir, malheureusement, m^me si les 300 000 insulaires se mettaient à lire, et en particulier le corse, cela fait peu de gens, qu'on le veuille ou non... D'où l'intérêt du marché italien. A Pisa, les livres en langue corse sont bien partis, sans traduction.


Dernière édition par Francesca le Lun 12 Mai - 11:18, édité 1 fois
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Message le Lun 12 Mai - 1:56 par Francesca

Autre paradoxe à vous soumettre : pourquoi y a-t-il encore des poètes,  vu leur audience de l'ordre d'epsilon, même dans les "grandes " langues? Est-ce sacrificiel? Ou le feu sacré est-il indépendant en definitive de l'audience?

Et double paradoxe : certains de nos poètes, eux, sont portés sur les ondes, sur les scènes, comme je le disais, à l'extérieur de la Corse aussi . Audience exceptionnelle, finalement (pour une partie).

En passant allez voir le site multilingue sur Fusina "una sì tù" , de notre hollandaise préférée! Smile
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Message le Mar 13 Mai - 14:36 par Marco B

On se comprend très bien, Francesca, pas d'inquiétude. Mais qui dit débat dit contradictions, désaccords, etc. Un débat où tout le monde dirait la même chose en exprimant que des points de vue positifs ne servirait d'ailleurs pas à grand chose.

Donc pour résumer - c'est dur - ce que j'ai lu en amont, des différents intervenants, je dirais que nombre d'arguments sont posés ici qui ont tous un intérêt pour qui veut les entendre ou les déchiffrer. Et le débat est bien un débat, et ça ça me plait. Pour ma part ce que je retiens c'est que la question du devenir d'une littérature (de langue) corse n'a pas laissé indifférents les membres du site, les différents intervenants. Plus de 1100 pages vues, c'est la marque d'un engouement pour le sujet. Si j'avais un point positif à retenir, ce serait déjà celui-là.

L'autre point positif, c'est le nombre de pistes ouvertes par ce débat, ce qui me semble démontrer aussi que se soucier d'une littérature, c'est parfois aussi se soucier de l'état et des problèmes d'une société, il n'y a là aucun hors-sujet à mon avis. Mais les difficultés et les inquiétudes demeurent, toutes ne sont sans doute pas cernées ici, mais c'est bien de ne pas les occulter.

Pour ce qui est du travail de la CTC, Francesca est claire, rien à redire, et lucide aussi, je crois. Donc inutile de tourner en boucle et chacun puisera dans ce qui a été dit matière à se construire une opinion.

Sinon, ce que je peux dire, et je trouve ça jouissif, c'est que le débat se poursuit hors de l'espace virtuel. Hier, j'ai croisé Liveriu à l'aéroport d'Orly, et c'est de ça dont nous avons parlé, du débat sur Praxis, et nous avons continué entre nous la discussion. C'était bien, et nous n'étions pas d'accord sur tout - notamment sur mon "pessimisme", que je récuse - mais nous étions, encore et toujours, dans la passion et le désir que quelque chose se passe, et même parfois je trouvais Liveriu bien plus pessimiste que moi, mais toujours avec cet engagement désintéressé pour cette "chose littéraire" qui nous fascine. Et rien que de vivre ça, rien que de savoir que cette passion existe, c'est en soi quelque chose qui est porteur d'espoir.

Au delà, je me rends compte aussi que nous ne sommes pas nés de la dernière pluie, tous autant que nous sommes, et j'aimerais que ce débat ait d'autres échos. Chez des gens de notre génération qui ont sûrement des choses à dire, mais surtout, oui, surtout, chez des plus jeunes, dont j'aimerais que leur parole s'affirme.

J'en reviens à ce que proposait Dominique Giudicelli, et dont nous avons parlé aussi en privé : un prix en langue corse pour les jeunes auteurs (- de 25 ans ?). Je pense vraiment que c'est une piste à suivre. Mais aussi que ça doit être un prix sérieux, pérenne, et pour qu'il marche, pour qu'il suscite de l'intérêt et des vocations, je crois qu'il faudrait viser haut, et qu'il n'y ait pas des médailles en chocolat à distribuer. Inciter les jeunes - et inciter dans le domaine littéraire - ça doit être un objectif qui doit nous unir, et je propose qu'on mette doucement en place quelque chose qui aille dans ce sens, et valorise vraiment les textes et les participants, avec attribution de bourses et voyages (littéraires) à la clé. Je doute que Praxis, seul, y arrive, mais sait-on jamais à l'avenir. En tout cas toutes les aides seraient les bienvenues dans ce domaine.

Allez, un cri d'espoir : si la jeunesse tarde à prendre la parole, s'il lui est difficile de s'exprimer, proposons-lui des espaces, des manifestations de qualité, qui lui permettent de le faire.

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