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Cadavre exquis : Pénurie

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Dominique Giudicelli
Admin

Messages : 397
Date d'inscription : 28/02/2014
02052014

Cadavre exquis : Pénurie

Message par Dominique Giudicelli

Cadavre exquis : Pénurie



Cadavre-exquis-Man-Ray-Joan-Miro-Max-Morise-Yves-Tanguy


Avant de commencer, voici la règle du jeu :

-Pour participer, il faut s'inscrire sur le forum (si ce n'est déjà fait) et se signaler par un message à mon adresse
-J'attribue à chaque participant un n° d'ordre de passage
-Chacun dispose de 2 jours pour publier son texte. Le 3e jour, texte ou pas texte, on passe au suivant.
-Quand tout le monde est passé, et à moins que de nouveaux contributeurs s'inscrivent, on refait un tour pour terminer l'histoire. Pour cette seconde passe, on tachera de se limiter à +ou - 10 lignes par texte.

Le but du jeu est d'écrire une histoire ensemble, de faire oeuvre commune. Il est donc indispensable de tenir compte de l'existant pour écrire, sans renoncer pour autant à son style ou à son univers, mais sans chercher à tirer l'histoire à soi. Ce sont les personnages qui doivent guider et faire avancer le récit.

Le cadavre exquis était un jeu des Surréalistes, on n'est donc pas tenu d'être réalistes ; mais un minimum de cohérence ne nuira pas à l'intérêt de l'ensemble.

Évidemment, plus on est de fous, et plus le cadavre est exquis...

Je poserai le premier texte demain, samedi 3 mai.


Ordre de passage :
1- D.G
2-Hubert Canonicci
3-Francesca Graziani
4- JY Aquaviva
5-JF Rosecchi
6-M.Biancarelli
7-FXR
8-Stryge
9-E.V
10-Karlheinz
11-Liveriu
12-Zirlafiara
13-J. Antonetti
14-Diane Giula Egault
15-Anouk L.
16-Barbara Morandini
17-Arthemis
18-Sylvie Vallefond


Dernière édition par Dominique Giudicelli le Mer 4 Juin - 8:24, édité 19 fois
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Message le Sam 3 Mai - 11:56 par Dominique Giudicelli

1-
Ils s’étaient mis en quête. Ils allaient généralement par trois, deux qui cherchaient, un qui guettait. Ils risquaient leur vie à vermillonner ainsi, mais entre la certitude d’une mort lente et le risque d'une mort violente, qui hésiterait ? Personne. Chacun choisissait selon sa plus grande terreur.
Ils s’étaient mis en quête – appellons-les Issene, Aaron et Pantalà – et ils n’étaient pas les seuls…


Dernière édition par Dominique Giudicelli le Dim 4 Mai - 20:14, édité 2 fois

Message le Sam 3 Mai - 23:42 par Hubert Canonici

2-
Aaron fait le guet, tendu ; pour l'heure pas de furieux panache à l'horizon. Ses compagnons d'infortune déposent délicatement les vers dans des récipients - ne pas endommager la précieuse protéine.
Il leur semble n'avoir qu'un pet de chameau en boucle dans la tête, l'instinct a pris le dessus.
Une larme perlée d'Issene s'évapore sur la croûte terrestre ; c'était peut-être ici qu'un jour, avec sa mère, elle cueillait des fleurs.
Quand tout a basculé, les bribes de bonheur nostalgique sont douloureusement amères.
Aaron a une lueur étrange dans le regard, de ces regards qui voient plus loin :

- Il faut trouver la mer!

Depuis peu, une force mystique s'empare de son esprit, d'ailleurs, avec son bâton tressé, on croirait Moïse évoluant dans le désert.
Les "Autres", les ennemis mortels, n'ont pas d'âmes ; il ne faut surtout pas se trouver pris dans leur enfer...
Tous les trois ont de l'antidote, les oiseaux sont contaminés.
Pantalà et Issene se regardent, ravivant ainsi leur humanité mise en veilleuse, ils sentent qu'un déclic peut les faire basculer dans l'amour, le pur, où celui qui n'a rien donne tout...
Le ciel devient noir et pourpre. Comme à chaque fin de journée, il faut se hâter de rejoindre le refuge, cette cuve désaffectée et enterrée; une fois à l'intérieur, ils ressouderont la trappe de l'intérieur, opercule de bigorneau.
À la lueur d'une lampe à huile ils mangent les vers encore vivants, le seau d'eau de pluie est moitié plein, ce soir, le silence impose sa lourdeur...

Message le Dim 4 Mai - 16:05 par Francesca

3-
"Ca revient" se dit Issène. C'est une pensée blanche, une sensation intime, sans les mots. Il y  a si longtemps qu'ils ne parlent plus qu'elle se demande si elle ne les a pas tous oubliés, les mots de leur langue.
Ce qui "recommence", c'est l'angoisse qui monte du plus profond des entrailles et soulève le coeur, la sueur qui perle au visage, la peur panique qui submerge. Elle veut résister, ne pas déranger les deux autres avec une nouvelle crise. Elle respire comme elle peut pour se calmer, mais l'air chaud et poisseux de la cache ne fait que redoubler sa nausée. La crise arrive, et elle n'y peut rien.
Elle est prise de convulsions, hurle sans pouvoir se contrôler, comme un animal pris au piège et prêt à se dévorer la patte pour se libérer. Elle n'a pas les mots, elle n'a que la force de ce hurlement. Elle veut sortir de là, elle ne peut pas rester dans ce trou, dans cette tombe d'avant la mort !
Elle sent des bras la saisir, une main lui caresser les cheveux. Pantalà! Elle le reconnaît à son odeur...Ce ne sont pas des bras puissants comme ceux d'Ilan, son  mari défunt. Elle est surprise par le contact osseux, par la faiblesse de ces bras dérisoires. Leurs corps ont fondu, leurs muscles se sont dissous peu à peu, à force de privations. Elle songe que si les Autres les capturaient, ils n'auraient que des os à ronger et elle en rirait presque. Cela lui rappelle les corps grillés et déchiquetés qu'ils avaient trouvés un jour au milieu de ce désert, des restes des leurs, et qu'ils avaient enterrés. Elle vomit.
Pantalà se dirige vers l'ouverture pour la desceller. Aaron se lève pour l'en empêcher mais Pantalà le foudroie du regard. Aaron se rassoit. Il se sent si las tout à coup, si découragé. Autrefois il était le chef du village, personne n'aurait osé lui désobéir, il avait droit de vie et de mort sur eux. Mais aujourd'hui...


Dernière édition par Francesca le Dim 4 Mai - 23:36, édité 3 fois

Message le Mar 6 Mai - 7:20 par JYA

4-
... aujourd'hui, il ne commande même plus à sa vessie. Il n'est que la dépouille exsangue, le souvenir désormais inhumain, la représentation cadavérique de ce qu'il fut en des temps ensevelis. Ombre parmi les ombres, car les Autres sont ses semblables ou le seront bientôt. Ils peuvent bien lutter, refuser que la mort s'approprie leur visage, rien n'y fera. Ils sont ceux qui, peut-être, transmettront la lueur à d'autres moins atteints et qui verront la mer. Un jour prochain et sombre, ils n'auront pas la force de retourner encore là où ils devaient s'éteindre. Ils tomberont, inertes, dans l'espoir de partir avant que les crocs des bêtes ne meurtrissent le restant de leurs chairs.

Il regarde Issène et ne la désire pas. Il regarde Pantalà et voudrait le haïr.

Message le Mar 6 Mai - 13:29 par JF Rosecchi

5—
Tous deux pouvaient entendre Issène, partie se manuelliser dans un recoin de cet espace fétide. De longues minutes passèrent, au rythme d'un bruit de flaque. Mû par ses dernières forces, Pantalà se hissa contre l'ouverture et poussa de son corps maigre contre celle-ci. Un flot de lumière envahit le cloaque ; hébété, chacun put faire le constat de la décrépitude des autres. Pantalà vit les ongles noircis et les cheveux rares d'Aaron qui pouvait voir les joues creusées d'Issène qui elle, voyait le tas d'immondices sur lequel Pantalà s'était abattu dans sa chute. La lumière pénétrait le cloaque comme un flot de vif argent et, au loin, les millénaires passaient comme un orage.

"Regarde Maman, viens voir ! Viens voir !" bafouillaient ensemble deux petites filles, apeurées. Le mère accourait vers elles, une belle jeune femme sur talons hauts et qui portait une veste de velours bleu, fermée élégamment par un seul bouton. "Oh mon Dieu !" "C'est qui ?" demanda l'une des fillettes. Issène interpella la jeune femme, mais aucun son ne semblait pénétrer l'épaisseur de lumière. La mère prit ses petites filles dans ses bras, "C'est rien, c'est rien, mes bébés. Ils vont disparaître, ils ne devraient pas être là".

La lumière se fit moins intense, elle se dépossédait de l'espace du cloaque lentement, il semblait que le jour déclinait ; la jeune mère et les deux petites filles avaient disparu, Aaron ramassa au sol un morceau de miroir brisé, témoin misérable du cataclysme. "Je me rappelle ce que tu disais Pantalà, quand tu avais encore du bon sens, les miroirs et la copulation sont deux choses effrayantes, ils multiplient les hommes."


Dernière édition par JF Rosecchi le Mar 6 Mai - 14:20, édité 1 fois

Message le Jeu 8 Mai - 2:14 par Marco B

6-
- Je vais te crever, Aaron, sale métèque ! lança Pantalà, le regard brillant dans la pénombre du cul-de-basse-fosse où se jouait désormais un drame, un rictus haineux défigurant son visage affreusement amaigri. Il y a déjà longtemps que j'aurais dû le faire !
- Déconne pas... déconne pas Pantalà !
- Tu fais plus le mariole, hein ? T'allais me livrer aux Autres ! C'est ça que tu comptais faire, ordure ! Et tu croyais qu'après ça t'aurais eu la voie libre pour Issène ! Mais maintenant, c'est moi qui ai la planche entre les mains, et toi qui implores comme une pucelle...

Pantalà avait effectivement pris le dessus au cours d'un bref affrontement qu'Aaron et lui s'étaient livrés, et pendant que la malheureuse Issène, comme absente, ne pouvait plus interférer dans leur sempiternel antagonisme, le dernier acte allait peut-être enfin se jouer. Oubliant les bruits sonores qui l'avaient alerté, et surexcité, Pantalà sentait maintenant une toute-puissance l'envahir. Il lui suffisait d'abattre cette planche, et le crâne décharné d'Aaron ne serait plus qu'une immonde bouillie de cervelle et d'éclats d'os. Il était saisi d'une force incroyable, et cet ectoplasme d'Aaron, qu'il avait toujours haï au plus profond de lui, en était réduit à un état de victime expiatoire qui ne l'étonnait même pas. Leurs vraies natures ne s'étaient-elles pas ainsi affirmées depuis longtemps ? Aaron n'avait-il pas déjà montré l'immensité de sa faiblesse en lui livrant Issène pour qu'il assouvisse ses besoins bestiaux ? Il était donc le fort, depuis toujours, et il savait qu'Aaron était le faible, celui qui devait logiquement être sacrifié à la virilité de son tempérament. Selon un ordre naturel, en somme, selon la logique qui fait que le dominant écrase toujours ceux qui lui sont inférieurs. Les mots d'Ernst Jünger lui revenaient étrangement à l'esprit : "La manie de la destruction est profondément enracinée dans la nature humaine ; tout ce qui est faible en est la victime..."

- Qu'avaient donc fait les Péruviens aux Espagnols ? Continua-t-il à voix haute, et totalement envahi par la démence. A bon entendeur, les couronnes des forêts vierges qui se balancent aujourd'hui sur les ruines de leurs temples solaires chanteront la réponse.

Et au moment où il levait sa planche létale, au moment-même où Aaron s'abandonnait à un cri d'effroi strident et pathétique, entrevoyant les ténèbres glacées qui allaient fondre sur lui et l'emporter vers des éons inconnus, la trappe s'ouvrit et des mains agrippèrent Pantalà par le cuir chevelu.

Message le Jeu 8 Mai - 15:03 par FXR

7-
- "Non, ne gigote pas bêtement ! Non, non. Empoignez-le, empoignez-le tous, plus fort ! Plus fort ! Là, là, tout doux. Le bandeau sur les yeux, vite. Oui, tu commences à te calmer. Écoute bien maintenant. Tu es prêt ? Écoute bien attentivement ceci, tu ne l’entendras qu’une fois. Toi et tes pauvres amis, vous avez tout fait foirer, on te laissera largement assez de temps pour que tu t’en rendes compte. Foirer au point que tu nous obliges à intervenir !... Souviens-toi ! Il s’agissait de vermillonner, et de survivre. Vous en étiez donc absolument incapables ? Écoute ce bruit à ton oreille, tu l’identifies ? C’est une baie que je fais éclater entre mes deux doigts. Le jus coule. Tu ne connais toujours pas les bonnes et les mauvaises baies ? Depuis combien de temps êtes-vous ensemble tous les trois ? Savez-vous combien d’autres groupes vivent dans les alentours ? D’où viennent vos corps ? Où sont vos amis morts ? Que se passe-t-il lorsque vous dormez comme des rats ? Avez-vous tenté une seule misérable fois de fabriquer un symbole ? Que cache ta gorge ? Hein ? Ouvrez-lui la bouche. Comme ça. Plus grand. Plus grand. Ouh ! Pfiou ! C’est pas beau à voir, petit Pantalà ! Il va falloir t’aider à te vider… J’ai comme l’impression que tes amis du trou à rat ont déjà commencé ; ça crie et ça éructe, non ? Tu les entends ? Ce que c’est que la peur, la vraie… Et vous allez voir que par-dessus le marché, ils vont finir par nous détester ! Ah ah ah ! Vous ne comprendrez jamais rien !... Jetez-le d’où on l’a sorti. Fermez le trou. Souviens-toi. Ce que je te dis, tu ne l’entendras qu’une fois."

Message le Sam 10 Mai - 9:37 par Stryge

8-
"Bouche des goûts."  Jeté dans le cloaque orificiel. L'enseigne rose bonbon cligne du néon. Des langues de guimauve se déroulent et s'enroulent à cadence fixe. Sluuuuuuuuuuuurp.....ffffffffffhhh... Sluuuuuuuuuuuuuurp / ffffffffffffffffffffhhh. La pâte molle couleur plume perruquée se déploie malicieusement à quelques centimètres des lèvres affamées.  Je ne parviens pas à en effleurer une once de glucose. Toujours bandé oculaire, le corps frémit de tous ses pores sensationnels. Les orteils sont plongés dans des milliers de grains mouliné. Les cuisses collent, cirées de long en large. Le torse huilé d'olive luit à poil. Les bras cacao-tractés sont dragéifiés jusqu'au bout des ongles. Seul le crâne ne s'est pas métamorphosé en Sisyphe englué alimentaire. Il peut encore ouïr la voix acidulée qui s'adresse à son conduit auditif épargné.

"-Pantalà, pour t'extraire de ce supplice buccal, tu devras reconnaître chaque sonorité nourricière diffusée au creux de ton oreille droite, chaque fragrance gourmande glissée sous tes narines par les bâtons saccharosés. A chaque erreur, tu t'enfonceras un peu plus dans les sables moulus, collé par miel, noyé par onction extrême, étouffé par tablette."

Le premier craquement vibre sous les membranes phonatoires de la bucco-geôle.

- Chips ?

Message le Mar 13 Mai - 23:22 par EV

9-
- Manioc !

Une sensation fulgurante transperça Pantalà, lui extirpant un mugissement sépulcral, à réveiller les morts. Cela faisait maintenant des jours, peut-être des semaines, des mois, qu’il avait été dans cet état de transe. Difficile à dire, dans cet envers de monde où la claustration déshumanisait jusqu’au temps. Pourtant, il était bien là. Conscient.

La trappe aussi était là. Suspendue au-dessus de leurs têtes. Quoiqu’ils fassent, c’est là qu’elle avait toujours été. Ils le savaient, quand ils avaient fait mine de l’ignorer, toutes ces fois où ils échouèrent à la travestir. À la grimer, à défaut de l’aimer. Sans elle, point de mal et point de vertu. Point de fin, sinon le vide. Il aurait été vain de vouloir seulement l’ouvrir, comme il l’aurait été de la laisser fermée.

Aujourd’hui, ils savaient. Las, tous trois, de s’être si longtemps battus, puis débattus et encore battus. Contre l’ennui, l’amour, la vie et même contre la vieillissante envie de la perdre. L’ennui, l’amour, l’envie et toutes ces choses, qui les avaient traversés sans jamais les toucher. Comme si la grâce avait fait vœu de les épargner, eux, ces êtres sans fond qui avaient un jour oublié de se reconnaître.

Et Pantalà dit alors : « Ce jour où je fus happé par l’Autre, d’abord aveuglé par la lumière de leur monde, je ne compris pas. Je ne compris pas ce jour que j’aperçus avant qu’on me bande les yeux, pour ne plus jamais entrevoir que la lueur de l’obscurité qui m’habitait, ou la pâle noirceur de notre abîme. J’avais manqué de tout, avant de m’en repaître, puis de manquer encore. Insatisfait et sans relâche, je voulais savoir où j’errais. Où j’irais. Après. »

Aaron ne put s’empêcher de bondir, de sa rage animé : « Pantalà, arrête tes conneries, putain ! Fais taire l’hypocrisie de ta verve puante. Elle ne projette que ta réalité. Tu crois vraiment avoir compris ? Tu crois vraiment que tout est là ? Tu penses toujours être fort ? Plus fort que moi, qui cède à la chair, à ce reste de vie. Je me targue d’être le faible. Celui qui, dans la torture de l’instant, essaie d’en jouir avant l’heure de la faim. Je ne suis pas une victime, je me délecte de ma souffrance. Sans moi que serais-tu ? »

« Taisez-vous ! », dit Issène d’une voix presque éteinte. « Voilà que je repars. Je crois. Je ne sais où je vais. Peut-être vais-je rester là, pour encore observer votre infâme vanité. Elle est toutefois distrayante. Ilan me manque. Son souvenir vient faire écho au vide qui me hante à présent. Son image m’apaise et déchire qui je suis. Que je ne suis déjà plus. »


Message le Mer 14 Mai - 11:57 par Karlheinz L.K.

10-
Putain, ma tête... Ca doit faire des heures que je suis étalé là. La faim, la fin, enfin ces mots se rejoignent. Pourquoi refais-je surface ? Pourquoi la mort n'est-elle pas venue se repaître de ma carcasse ? Je ne souffre même plus, seul mon cerveau a encore quelques connexions nerveuses qui fonctionnent, trou noir, délires, conscience s’enchaînent ; ma conscience cédant aux délires et mes délires cédant aux trous noirs. Je croyais qu'une certaine sérénité accompagnait le trépas, que la mort, cette chienne lascive, vous emportait dans ses pattes en vous léchant le front, mais il n'en est rien. Tout ça, c'est de la camelote de croyant. La mort pollue mon dernier souffle de rêves étranges et absurdes, me prend puis me relâche. Qui sont ces personnages de cirque aux noms ridicules, Aaron, Pantalà et Issène ? C'est quoi cette histoire de merde, ce remake albanais de "La route" de McCarthy ? Je n'ai jamais fait de rêve aussi pathétique. Ce n'est pas le mien, il n'est qu'une farce, une torture de plus que la mort par la faim m'impose.

Lorsque mes yeux se fermeront à nouveau, et j'espère bien que ce sera pour la dernière fois, je veux que mes songes s'éloignent de cette misère humaine, je veux rêver de sexe et de luxure (oui, on peut commander à ses rêves), et puisque c'est la faim qui m'emporte, je veux que mon dernier souffle réchauffe les petites lèvres luisantes d'une démone dont le plaisir remplira ma gorge d'un hydromel à la ciguë.

Oui, je l'entends, elle crie, elle crie, je l'entends...

Message le Mer 14 Mai - 13:29 par liveriu

11-
On ne devrait jamais dormir. Le vieux Goya avait bien parlé : le sommeil de la raison engendre des monstres ! Oui je sais, c’est plus beau en espagnol, mais cela fait bien longtemps que j’ai oublié ma Castille, ses prés jaunis sous le soleil blanc et ses murs de villages assoupis sous l’enfer. En fait, je les ai oubliés parce que je ne réussis pas à mourir.
C’est con, hein ! la bombe a tout enseveli sous un dôme fétide, trois connards en ont réchappé, des hirsutes ahuris s’en occupent, et moi je regarde tout ça, effaré, sur mon lit d’hôpital où j’ai entendu le doc prédire ma fin prochaine. Ce qui m’aurait grandement arrangé, mais visiblement il s’est gouré. Remarquez, c’est normal, c’est un doc, et un doc c’est fait pour se tromper. Ah ! ma pauvre tête ! deux débiles et une clocharde enfermés dans un trou, secoués par une jeune maman radieuse, et ce monde qui pourrit, qui pourrit, et moi non !
Horreur, délice, amertume, exaltation, je crois que je devrais arrêter le pastis pur.

Message le Jeu 15 Mai - 21:56 par zirlafiara

12-
Le générique défilait à l’écran, la salle venait de se rallumer et le purcacciu raclait les derniers pop-corn du cornet XXL .
Devant, les merduselli décérébrés continuaient de commenter le film en gloussant.
- "Et maintenant je vais te crever, Aaron, sale métèque !!!" cria l’un d’eux en essayant de grossir sa voix.
Les autres riaient aux éclats.
Il regarda une dernière fois s’il n’avait rien oublié et se glissa dans la file.
Putain !! C’était la dernière fois qu’il venait à la séance du samedi soir.
Tout ça pour ça, en plus. Il s’était une fois encore laissé prendre par le titre, comme la fois de "Sexe mensonge et vidéos". Il s’était tapé une purge en croyant aller voir un film de cul.
"Cadavre exquis".
Dire qu’il pensait aller voir un film de cannibales...
Encore un truc à la con, écrit certainement par un débile.
Ou par plusieurs.
Autant ils s’étaient mis à 10 ou 15 pour gribouiller ce scenario minable.
"C’est pas beau à voir, petit Pantalà ! Il va falloir t’aider à te vider… J’ai comme l’impression que tes amis du trou à rat ont déjà commencé, ça crie et ça éructe, non ?"
Sans déconner !!
"Souviens-toi ! Il s’agissait de vermillonner, et de survivre. Vous en étiez donc absolument incapables ? Écoute ce bruit à ton oreille, tu l’identifies ? C’est une baie que je fais éclater entre mes deux doigts. Le jus coule. Tu ne connais toujours pas les bonnes et les mauvaises baies ?"
A part un gland d’intello de mes deux, je vois pas qui aurait pu écrire ça.
Et Pantalà, Aaron, Issène ?
Putanaccia !! il venait de se perdre trois heures.
Il se jeta dans le premier troquet et commanda une pression.

Message le Jeu 15 Mai - 23:58 par Joseph Antonetti

13-
" Une pression "....

Ce sont les premiers mots qui lui reviennent en mémoire alors qu'il ouvre péniblement les yeux.
Que s'est il passé depuis qu'il a commandé sa bière ?  Il ne s'en souvient pas. La lumière blanche qui l'agressait se fait plus douce.

L'homme se tient face à lui. Il a du mal à le dévisager, ses yeux sont boursouflés des coups reçus la veille, mais il peut quand même distinguer la laideur de ses traits.

"-Comment vas tu ? Tu tiens le choc on dirait.
-Que me voulez...
-Tais toi. Tu as déjà assez parlé comme ça, hier soir. Tu as déversé ta bile sur ce film devant tout le monde. Tu le trouves donc si incongru ? Je vais te montrer que tu as tort, espèce de sac à merde."

L'homme le traîne comme un sac. Il ouvre une grande pièce, une sorte d'ancienne chambre froide. Trois corps sont pendus par les pieds, leurs entrailles ouvertes. Les tripes sorties répandent une odeur fétide.

Il ne peut s'empêcher de vomir.

"-Regarde bien, regarde les, ils seront tes seuls amis, ta seule nourriture. Tu seras enfermé ici, ce sera la pénurie pour toi, ni eau ni bouffe. Ta seule chance de survie, ce sont eux, des cadavres exquis...."

Message le Dim 18 Mai - 22:33 par diana

14-
Pénurie, c’est pas peu dire. C’est carrément la merde. Quand aux cadavres exquis, excusez-moi de faire la fine bouche, mais ces macchabées sont littéralement des charognes en décomposition. Un truc atroce, vraiment. À choisir j’aurais pris les baies empoisonnées.
Cette situation est sans conteste la pire chose que j’aie jamais vécue - exception faite des trois heures perdues pour ce film à la con - mais les deux étant vraisemblablement liés, c’est vraiment une journée de merde… Sans compter que ça sent vraiment pas bon.

Mais je décide de faire preuve d’un sens aigu de la survie, et tel un man vs wild, j’investis mon territoire et les trésors gastronomiques qu’il renferme. Je crée. Exit les Lignac et autres gastronomes en culottes courtes. Figurez-vous qu’on peut faire des trucs très sympas avec des charognes. Sachez que pour un encas, un doigt ça va, mais deux doigts coupe-faim, que de la viande faisandée arrosée correctement avec du jus d’intestin putride, c’est vraiment pas dégueu : un petit fumet vous met en bouche et la mastication révèle des saveurs inespérées. Quand aux abats, si souvent dénigrés dans notre société sur-consommatrice, c’est de loin la cerise sur le gâteau !

Je deviens vraiment créatif, et chaque jour de nouvelles recettes font mon bonheur culinaire.
C’est déjà ça parce que pour le reste je commence vraiment à me sentir bizarre. Mes mouvements sont ralentis et saccadés, j’entends le moindre bruit et je sens toutes les odeurs, même très lointaines, je perds la notion du réel et je ne rêve que d’une chose, attaquer le gros lard qui m’a enfermé là. Il vient de temps en temps admirer le monstre cannibale qu’il a engendré et rentre sans méfiance m’apporter de l’eau, histoire de bien me faire sentir sa bonne odeur de bidoche vivante. Je vais finir par lui sauter dessus… A moins que je ne l’aie déjà fait… j’y comprends plus rien… j’ai autant de lucidité qu’un zombie de série B…

Message le Lun 19 Mai - 13:41 par Anouk L

15-
... Ainsi gamberge-t-il. Mais non, il n'a rien fait du tout, la preuve : revoilà le gras du bide, tout guilleret, avec sa cruche fêlée et son sourire baveux en travers d'une gueule de cauchemar. Le genre de cauchemar qu'on ferait après un repas vraiment lourd.
N'écoutant que dalle, puisqu'il n'y a rien à entendre, il lui saute à la face, tous ongles dehors, toutes canines pointées ; et c'est comme une tornade qui déferle sur le gras avec ses petits doigts griffus. Mais très lentement, parce que ce n'est quand même pas la grande forme. Juste le temps de l'ébouriffer un chouïa et de lui laisser une petite marque sur la joue gauche, et c'est fini. Un bon coup de Taser, et au lit.
Au réveil rien n'a changé, et pourtant si. Il faut un moment pour comprendre
(qu' il fait froid)
le gros est reparti, la cruche est à sa place
(et il fait vraiment froid)
ce qui reste des corps pendouille au-dessus de sa tête
(beaucoup trop froid)
sauf ce qui lui sert d'oreiller
(il aurait remis la chambre froide en route, ce fumier ?!)
sans doute un bout de la fille, la fille, il en reste très peu, alors ça ne tient plus sur le crochet
(tout ça pour finir congelé ?!)
c'était la plus tendre des trois
(non, même pas, ça ne gèle pas, l'eau dans la cruche ne gèle pas. Pas assez froid pour crever, juste assez pour s'engourdir...)
elle avait plus de vers aussi
(les doigts transis les lèvres gercées les muscles crispés les crampes le cerveau lourd et la migraine...)
maintenant que la viande est trop morte, il reste les vers
(mais putain, qu'est-ce qu'il fait froid !!)
les deux types sont secs, la fille
(Issène?)
n'a plus que les os
(trop froid)
bien nettoyés
(froid)

Message le Mar 20 Mai - 14:36 par Barbara Morandini

16-

Essaye de rassembler le peu de raison qu'il te reste. Tu n'as pas beaucoup de temps, tu sais que l'Haldol ne fait jamais longtemps effet, ni même, qui sait, si tu pourras prochainement revenir dans le monde réel.

Tu n'auras peut-être plus jamais l'occasion d'être ici, alors apprécie cet instant d’apaisement, de rationalité...

Je ne suis donc pas, réellement, dans cet Enfer froid, celui que je retrouve à chacune de mes crises, je devrais m'en douter à force, mais je me laisse tout le temps prendre au piège.

Je suis à nouveau devenu fou, on dit « décompenser » dans le milieu. De temps en temps, je sombre sans prévenir. Puis, certainement après des péripéties dont je n'ai aucun souvenir, je suis pris en charge dans une clinique psychiatrique et les médicaments font effet.
Enfin, de moins en moins...

C'est pour ça que, là tout de suite, je dois me délecter de la cohérence. Qui sait si je la côtoierai à nouveau, et pour combien de temps.

Alors résumons : cette fois-ci, un psychopathe, tenancier de bar, m'obligerait à manger des cadavres et me séquestrerait dans une chambre froide pour me punir d'avoir oser critiquer un film que je venais de voir et les baschiccii en question ne sont autres que les protagonistes du film... Cette fois-ci, j'ai fait fort !

Tous mes vieux démons sont ici réunis. L'alcool, le froid, l'emprisonnement ; être la marionnette d'un fou m'obligeant à assumer mon coté mauvais...
Mon inconscient entremêle un peu de The Shining, de Misery, de Matrix, d'Inception, de Minority report, de Seven... A moins que ce soit le contraire, peut-être que ces œuvres parlent parce qu'elles sont faites d'inconscient.

Bon, rien à foutre à l'heure actuelle de ces préoccupations d'intello cinéphile, tout ce que j’espère c'est qu'on me traite bien, avec dignité. Ça doit bien être la preuve que je suis encore un humain, mon obsession est qu'on ne me laisse pas, pendant des heures, nu dans ma merde ou dans mon vomi.

Certainement me gave-t-on de neuroleptiques. Je dois être une sorte de zombie baveux me balançant d'avant en arrière, prisonnier de ma camisole, mais bien plus encore de ma psychose.

Comment leur faire comprendre qu'il y a encore un peu de moi en lui, en cet handicapé ?

Il fait nuit et mes appels se mêlent à ceux des autres malades, je ne sais même pas s'ils sont vraiment audibles.
Ce ne sera pas pour cette fois-ci le retour. J'ai à nouveau froid, c'est un signe avant-coureur, je glisse dans la chambre froide. La parenthèse raisonnée se referme, bientôt je considérerai à nouveau comme vraisemblable ce monde des horreurs glacées .

Message le Mer 21 Mai - 19:02 par Dominique Giudicelli

17-
Même lorsqu'il agissait encore sur sa cervelle malade, l'Haldol n'avait jamais réussi à anéantir les trois entités qui se disputaient les lambeaux de sa personnalité disjointe. Il pouvait arriver, comme ces dernières heures, que le temps d'un film ou d'une bière au bistrot, il redevienne lui-même, et c'était alors bien pire, car il recevait en pleine face les tombereaux de cadavres de son apocalypse intime. Livré sans protection au déchainement du délire, il sombrait dans la Géhene sans que jamais le feu éternel ne fonde tout à fait les corps équarris ni les visages éclatés qui, dans sa chute, semblaient se précipiter vers lui. Sa terreur était telle qu'alors il désertait ce corps pantelant, et  Issène, Aaron ou Pantalà apparaissaient pour s'en emparer. Il ne s'en plaignait pas. Ce qu'ils souffraient alors, il ne le souffrait pas. Se savoir opportunes rendait les trois entités impérieuses et effrenées. A tour de rôle, elles disposaient de sa défroque et vivaient d'une vie propre dont il ne gardait que les plaies et les mortifications qu'elles lui faisaient subir. Ces trois-là, Issène, Aaron et Pantalà se vouaient une haine fidèle et partageaient la même angoisse du manque ; une faim insatiable qui faisait d'eux des bêtes fauves, des charognards que les médecins de la clinique avaient plus d'une fois arrachés au corps encore tiède d'un malade trépassé. De ça, il s'en souvenait, par le goût douceâtre que la chair humaine avait laissé dans sa bouche. Sans doute avaient-ils recommencé, car il sentait à présent sur sa langue vermillonnée une laque épaisse qui l’écœurait. Tirant la langue le plus qu'il pouvait, il referma les mâchoires et  fonça dans le mur tête baissée.

Issène surgit.


Dernière édition par Dominique Giudicelli le Mar 27 Mai - 0:03, édité 5 fois

Message le Jeu 22 Mai - 13:38 par Hubert Canonici

18-
Issene surgit. Douce et belle, repulpisée, sereine... L'entité apparaît dans un halo de poudre d'or.

- "Tu ne veux pas me blesser ? "dit-elle.

Il sent une chaleur bienfaisante l'envahir, s'approche avec des larmes purificatrices plein les yeux.

- "Je peux te toucher ?"

Elle acquiesce d'un sourire, il passe sa main dans son dos, pas de marque de croc. Il lui caresse les seins, lui dit qu'il aimerait avoir une relation sérieuse pour enfin sortir de sa camisole psychique.

- "Où sont les Autres? ( là où il y a de la géhenne, il n'y a pas de plaisir ! )

- Ils pansent leurs plaies internes et renaissent avec Jean le Baptiste ! Regarde !"

Elle entre en lévitation.

Sa queue aussi...

Message le Jeu 22 Mai - 19:38 par Francesca

19-
Baisse ta queue.
Je ne suis qu'un fantôme, une ombre issue de tes fantasmes.
Et de toute façon, je ne baiserais jamais avec un  "Autre".
J'étais Issène, oui, il y a très longtemps.
Les millénaires ont passé comme un orage et nous revenons sans cesse, Pantalà, Aaron et moi, dans une ronde infernale, éternels moribonds, hallucinés par notre propre folie, cadavres raidis par notre haine de nous-mêmes et de vous tous.
Notre quête ne semble pas avoir de fin.
Nos vies se répètent à l'infini, comme l'image de miroirs se reflétant les uns les autres. Pantalà me viole, Aaron se tait. Ils se haïssent silencieusement, et nous fuyons devant vous, sans pouvoir vous échapper.
Nous sommes enfermés éternellement dans cette histoire, comme toi dans ta camisole.
Et vous aussi, les Autres, vous revenez sans fin nous traquer, nous tourmenter. Cette fois-ci, vous nous avez accrochés à un croc de boucher dans une chambre froide.
Nous nous sommes  bien vengés, ahaha ! C'est quand nous sommes des fantômes que nous nous amusons un peu, à hanter vos corps putrides, à vous rendre fous !
Je sens qu'un nouveau cycle va commencer. Je me suis faite belle, pas pour toi, pauvre malade ; pour oublier que cela va recommencer, pour oublier toute la laideur de ce monde.
Quand cela  finira-t-il? Quand Aaron comprendra-t-il que je l'aimais, mais que je détestais sa faiblesse face à Pantalà ? S'il l'avait compris, tout aurait pu s'arrêter.

Message le Dim 25 Mai - 20:51 par Marco B

20-

- "Monsieur Cesari, vous-êtes avec nous ? demanda le docteur Abitbol d’une voix neutre. Vous êtes avec nous, ou bien désirez-vous que nous arrêtions là et que nous vous renvoyions dans votre cellule ?"

Il regarda les deux spécialistes assis derrière leur bureau – la face morne d’Abitbol, le regard fourbe et sadique de Pantaloni – et puis il se vit lui-même dans cette pièce, exposé tel un condamné, les cheveux sales et en bataille qui tombaient sur le haut de sa camisole de force, sa barbe de Christ fou qui le démangeait. Son odeur, aussi, nauséabonde, qui lui agressa les narines et lui fit comprendre un instant qu’il était de ce côté-ci du réel.

- "Ordures ! Détachez-moi, ne me laissez pas retourner dans cette foutue cellule…
- Vous croyez toujours qu’ils vous y attendent ? interrogea Pantaloni.
- Ils disent que vous êtes les Autres. Mais vous êtes eux, et ils sont vous.
- Une projection psychotique… glissa Abitbol à l’oreille de Pantaloni.
- Sans aucun doute, Aaron, acquiesça Pantaloni, une réinterprétation de la réalité, une sorte de transe éveillée qui…
- Sales enculés ! Vous êtes leurs Géniteurs, et vous ne ferez pas le Moindre Geste pour les arrêter ! Vous êtes la Mémoire de la Nuit, et je vous crèverai dès que vous m’aurez enlevé cette saloperie de camisole !

Éructant tel le dément qu’il était, Cesari tenta de se jeter sur ses deux tortionnaires, mais il ne réussit qu’à s’étaler comme une bouse devant leur bureau, et en gesticulant de désespoir, il fit valdinguer sa propre chaise contre la bibliothèque vitrée qui vola en éclats.

- Issène ! Issène ! cria Pantaloni. Venez vite !

La porte s’ouvrit d’un coup, et un infirmier noir, impressionnant, un véritable colosse aux muscles qui saillaient sous sa blouse trop étroite, entra dans la pièce et se rua sur le forcené.

Message le Dim 25 Mai - 21:46 par JF Rosecchi

21-
Le patient fut aisément maîtrisé par le colosse d'ébène, surgi comme un fauve du local voisin et dont les mains, épaisses et fortes, avaient eu raison des agitations pathologiques de tous les poètes du royaume. Aaron Abitbol suait à grosses gouttes, il ne cessait de remonter ses lunettes Cartier sur son nez. Elles glissaient encore et encore, aidées par la peau naturellement grasse du médecin toulousain. Le jour entrait timidement par la porte fenêtre aux carreaux multicolores quadrillés de métal. Pantaloni préparait une dose de sédatif dans un coin de la pièce, il crut que le calme était revenu. Issène maintenait toujours Cesari, mais celui-ci n'opposait aucune résistance au colosse ; puis il se mit à parler haut, à prendre des manières de supplications, s'adressant à l'antillais de Bondy en ces termes :  Ô Caliban, ô mon frère, il n'est point d'éternité dans les chaînes ! Toi seul le sait, ce lippu aux lunettes mesquines est comme une bête à la tête coupée, il ne peut savoir ! Laisse-moi libre mon frère, répétait-il, regarde Saint-Georges sur ce vitrail ancien, regarde — il désignait du menton les bulles de verre multicolores de la misérable porte-fenêtre — crois-tu que le dragon fut plus fort ? Les Autres ne seront pas plus forts !
Une large aiguille pénétra l'avant-bras du poète qui perdit connaissance. Dans son esprit, une dernière fusion d'images laissa Caliban étrangler de ses mains le dragon de Saint-Georges.

Message le Lun 26 Mai - 18:22 par JYA

22-
Issène avait fort à faire. Outre Cesari le vermitonneur fou, les occupants de la chambre voisine nécessitaient souvent ses soins si particuliers. Deux engeances hideuses, de corps autant que d'esprit. Le premier, prénommé Narco à cause de son penchant pour tout ce qui pouvait lui faire oublier le rât qu'il était, avait pour habitude de violer des poissons embrochés à la fouine à l'endroit même où se déversaient les égouts de la cité balnéaire dans laquelle il sévissait. L'autre, Groseck, un polonais à l'âme difformée par la mauvaise vodka et la colle dont il se bourrait les narines, lui servait de complice dans ses sombres méfaits. Quand Narco se lassait de ses amants marins, tous deux les dévoraient sans les vider ni cuire et, riant de concert, ils se frottaient la panse ; mutuellement bien sûr.  

Ils étaient dégueulasses et puants, mais fidèles en amitié. Deux sales amis en quelque sorte... De leurs bouches édentées aux relents infects de festins passés, s'extrayait avec peine un sabir incongru. C'était cela qui transportait Issène aux chemins de fureur. Dès qu'il les entendait vomir leurs caverneux dialogues, il surgissait. De ses mains gigantesques, il en empoignait un, devenu un instant le pantin disloqué par la force de l'homme, et en assommait l'autre. C'était toujours Groseck qui servait de marteau et Narco qui jouait l'enclume. Le choc était énorme et les laissaient pour morts.

Derrière la cloison, Cesari ricanait d'entendre ses voisins être à pareille fête. Moitié évanoui, moitié conscient des choses, il délirait en vers. Des quatrains décrivant ses plus viles envies, celles d'être auprès des deux autres et d'outrager leur corps endormis par Issène : Ô Narco, ô Groseck, Que ne puis-je vous voir, Vous toucher, vous vouloir, Et vous aimer à s..  Mais sans lui laisser l'heur d'achever son chef-d'oeuvre, Issène, de nouveau, entrait dans sa cellule...

Message le Mar 27 Mai - 13:49 par FXR

23 -
Cesari ferma les yeux. S'endormit. (Il ne sut jamais ce qu'Issène lui fit alors, et à quoi bon d'ailleurs, humiliations mesquines et tortures d'une banalité à pleurer, rien de neuf).
Des toits en quinconce, un milan inexplicablement immobile, le vent écrase du bleu à pleines mains.
Une solitude apaisée, la seule, la vraie, inexplicablement sereine.
Un coup d'oeil par la fenêtre, quelques passants, rares, mais qui ça sera à cette heure-là ? Il n'y a plus personne ici, et encore moins dehors.
De grands tumulus laissant imaginer une civilisation, autrefois, pourquoi pas.
La ligne de crête. Un bienveillant au-delà, toujours là à répéter sa promesse.
Où le soleil, impossible à dire.
Cesari se lève, ouvre la porte, l'entre-baille. "Ah c'est toi, oui oui, bien sûr, si, c'est toi. Oui oui.
Aujourd'hui ? C'est la sonate 32, enfin c'est les mesures du début de l'arietta.
Moi non plus je ne connaissais pas."
Les yeux humides.
"Comment ?
Quoi ?
".... d'intello de mes deux..."
Cesari se réveilla en sursaut, Issène était en train de sortir de la chambre, visiblement satisfait. Il lui dit alors, réminiscence propre à l'individu moyen qu'il avait toujours été : "Tu peux mettre ta tête dans le cul, c'est le calibre qu'il lui faut".

Message le Jeu 29 Mai - 18:30 par Stryge

24 -

Pendant 34 minutes, Issène avait échangé sa camisole sans force pour la blouse hospitalière. Armé d’une longue aiguille infectée, il avait assoupi Cesari par intraveineuse. Mesure hypnotique à écoulement thiopental qui lui conférait le silence concentré nécessaire. Il avait ensuite enfilé deux gants en latex doré.

Une voix mariale  lui répétait sans cesse « Le Graal est dans la gonade. L’ingurgiter pour l’Eternité. »

Equipé d’un scalpel exsangue, il découpa  délicatement l’enveloppe génitrice. Il écarta les chairs froissées. Se pourlécha les babines avides d’hémoglobines et extirpa l’œuf miraculeux. Le posa délicatement dans le creux de sa main en rouge et or. Le fit voguer sur la paume chirurgienne. Tendit au-dessus du crâne endormi le fruit de la bourse divine encore dégoulinante. Puis, comme réveillé de sa transe testiculaire le déposa dans un ciboire emprunté à la chapelle adjacente. Béni dans le formol conservateur, il signa le vase liturgique. Il se délecterait de son contenu à la nuit tombée.

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