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L’Absente (francesca graziani)

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Marco B
Admin

Messages : 422
Date d'inscription : 30/01/2013
27042014

L’Absente (francesca graziani)

Message par Marco B

Aux confluents de la prose et de la poésie, un texte de Francesca Graziani, sur les ombres des absents, et les ombres de notre propre absence.



Je n’étais pas là.

Je ne marchais pas sur les chemins du village, ni dans les rues de la ville.
Je ne foulais pas le sable des plages, ne touchais pas le plancher des maisons.

Je semblais le faire, mais je flottais, quelque part au-dessus de mes pas, comme une ombre.

Ce n’était pas la légèreté du rêveur, ni celle du distrait, ni celle d’une ballerine évanescente.
C’était l’Absence.
Jamais je ne fus là pour rien, pour personne, surtout pas pour moi-même.
Peut-être pas : « jamais ». Il y eut un début et un temps où j’étais là, pourtant.  
Je me souviens du début avant le début de l’Absence, c’était le temps où ma mère était là.
Je me souviens du goût chaud de la terre et du cœur battant de ma mère, quand j’étais là.
C’était la Vie.
Je n’ai senti le sel des larmes que lorsqu’on m’a enlevé la chaleur de cette terre.
On m’a emmenée ici et je ne savais pas où j’étais, alors j’ai commencé à attendre.
J’attendais comme un passager sur le quai. On est absent quand on attend, on est en transit.
Ma mère n’était plus là, je l’attendais et tant que je l’attendais, je n’étais pas avec les autres.
Ils ne savaient pas.
Personne ne sait voir l’Absence dans vos regards, à part peut-être une mère.
Longtemps après, ailleurs, je l’ai retrouvée, mais il était trop tard pour elle et moi.
Etant là elle a continué à me manquer, comme avant. C’est bien elle qui m’a appris l’Absence.
Est-il possible que les parents qui transmettent tant de choses, transmettent aussi l’Absence ?
Elle seule le savait.
Deux Absentes au milieu des vivants et personne ne s’en est jamais aperçu.
Son Absence était un exil. Elle m’a transmis son exil, celui dont on ne revient pas.
La vie ne nous demande pas d’être là, elle ne nous demande rien, faire semblant semble suffire.
J’attendais toujours, mais il n’y avait plus d’objet à l’attente,  l’Absence emplissait tous les vides.
Tu n’étais pas là.
Tu es venu et tu as su. Ce que personne ne voyait t’a traversé le cœur en éclair.
Alors tu as cru que tu pourrais ramener l’exilée au port et tu as défié l’ Absence.
Mais elle ne se laisse pas faire, elle a des défenses invisibles, elle ne lâche jamais sa proie.
J’ai essayé de te rejoindre, j’ai vraiment essayé de revenir sur la berge, j’étais bien trop loin.
Elle a tenu bon.
Elle a été plus forte que moi, plus forte que toi. Tu as abandonné et j’ai compris.
Est-ce quitter, quitter une Absente ? Il ne pouvait en être autrement, dès le début.
Je n’étais pourtant pas loin de sentir ta chaleur, ni toi de déchirer le manteau froid de l’Absence.
Toi seul aurais pu, si quelqu’un avait pu, toi seul aurais compris, si quelqu’un pouvait comprendre.
Je suis partie.
Je ne sentais pas le chagrin, je le traversais comme un fantôme traverse les murs.
Je suis partie là-bas, vers la terre chaude, pour voir, pour savoir, connaître mon exil.
J’ai embrassé cette terre, un air brûlant m’a enveloppée, puis le ciel lourd m’est tombé sur la tête.
Je me suis relevée et j’ai couru comme courent les enfants, nus, sous les trombes des pluies d’été.
Alors, me voici.

Je suis là.

Je viens te chercher.


Francesca Graziani


Illustration : Fire Dreaming (aboriginal painting)
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Message le Lun 28 Avr - 20:36 par Dominique Giudicelli

C'est poignant, lancinant, et blanc comme l'absence à soi, au monde. L'émotion m'a saisie, Francesca. Bravo.
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Message le Mar 29 Avr - 9:45 par Karlheinz L.K.

Très beau texte.
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Message le Mar 29 Avr - 22:15 par BM

très beau texte Francesca, très mélancolique.
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Message le Mer 30 Avr - 1:15 par Francesca


vi ringraziu, o amichi Smile

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Message le Mar 10 Juin - 13:57 par Sylvie Viallefond

Ce texte est aérien, cristallin. Une mélodie légère s'en dégage, de celles qui calment, qui apaisent, comme une berceuse qui a laissé des traces profondes, un sillon.
Bravo

Message  par Contenu sponsorisé


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