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Tant pis pour le Sud (Cecile Trojani)

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Marco B
Admin

Messages : 422
Date d'inscription : 30/01/2013
22042014

Tant pis pour le Sud (Cecile Trojani)

Message par Marco B

Ils ont perdu le Nord, et les voilà dans l'aile Sud, celle des bancals et des furieux, des fous centrifuges... Voyage en terre psychiatrique.

"la folie" Saint Germain la Grange

J’ai encore les yeux rivés au plafond. Je suis les lignes tracées à grands carreaux, celles du placo légèrement veiné, les lignes de vie d’une main immense où je puise chaque jour un semblant de chemin. Mais les blocs enferment les cases jaunies. Les plafonds sont trop bas. Finis les arcs-boutants. Finis les souffles. Ma voix s’étouffe dans la boîte.
Mes stations allongées dans la salle de gymnastique en ont fait une aire de repos. Suis étendue sous les néons comme à la plage mais sans soleil. Y a pas la mer non plus. Je fixe jusqu’à plus voir les yeux vitreux de cette lumière sans âme. La salle est d’une tristesse redoutable. A la fin j’y passe le plus clair de mon temps. Une infirmière me demande à quoi je m’entraîne. Au gisant.
Grégoire me rejoint et reste là en statue de pierre. Parfois il essaie trois mouvements. On parle peu. La salle aspire au silence.  
Parfois on se dit des histoires de Barbe Bleue en regardant les portes closes du service des furieux. On pense aux bancals qui peuplent le Sud, aux échappées loufoques des dangereux dans nos récréations. Certains sont invités aux ateliers. Pas tous. Leur présence est rare, déterminante pour la communauté des séculiers. Leur démarche est plus lourde, c’est dû aux doses massives de calmants et  aux chaussures tronquées, car tout est bon pour en finir, même une paire de lacets. L’ensemble du personnel est formé à débusquer l’objet potentiellement nuisible. Nos trousses de toilette sont parquées dans des coffres, bien à l’abri à l’infirmerie, jalousement gardées à l’endroit des potions magiques. Mais le désespoir redouble souvent d’ingéniosité.
Pour autant, les transfuges se conduisent plutôt bien. Pas de notable dérapage en ces huit mois. Il y en a un qu’on appelle le Philosophe, qui aime bien danser avec moi et qui s’est mis en tête de m’intéresser. Il me raconte toujours la même anecdote en appuyant sur la chute : il se trouve au jardin, dans l’aile Sud de Saint-Blaise, quand il voit des passants à travers la grille. Il se précipite pour les interpeler :" Vous êtes nombreux là-dedans ?"
Il est fier de sa chute, chaque fois il me répète que les types sont scotchés. Il est très sûr de son effet. Lui, il sait. Les enfermés c’est pas nous ! Il tient à me le dire chaque fois qu’il me voit.
Au fond, ça me rassure un peu et  il me devient sympathique. S’il puait moins, on pourrait presque parler. Notons que c’est le seul qui semble encore capable d’articuler. Ses congénères résistent moins au shoot, ils offrent un exemple de torpeur comme on en voudrait bien, splendide, absolue, d’une pureté sans tâche. Selon toute vraisemblance, l’état le plus proche du bonheur…  
Au détour d’un couloir, il m’arrive d’en croiser qui transitent entre deux ailes, et une fois par semaine, avec Bruno, on passe la porte blindée.
Là-derrière, nous sommes guettés. Les pupilles extatiques attendent une délivrance qui ne vient pas. Les yeux recèlent une vérité obscure qui ne concerne qu’eux, une révélation qui nous exclut. Ils plongent dans les tréfonds, hors du temps et du monde, où l’âme est une roche qui tourne sur elle-même.
Les vrais fous me bluffent. C’est une question de légitimité. La névrose, même celle qui vous envoie au trou, ça n’est quand même que la névrose. Elle manque de cette distorsion du réel qui fait le sel de sa grande sœur jumelle. Les vrais fous c’est mystique. C’est comme un retour de l’enfance, comme un voyage ante civilisation. On les voit du jardin qui est, lui aussi, coupé en deux ; mais au Sud il est moins fréquenté. Les rares qui ont assez d’énergie pour s’extraire de leur cellule sont avachis sur les chaises blanches, dans des postures plus complètement humaines, à mi-chemin de l’animal et du rocher. Ils me révèlent à ma misère, moi qui suis entre deux, pas adaptée au monde de tous, pas assez forte pour vivre le mien.
Ils ont pas droit au professeur Machin, les dingos. Eux, ils sont pris en charge par le Boucher. Le Boucher de l’aile Sud a tout de l’éventreur. C’est une brute que je crois sanguinaire. Petit, trapu, le crâne rasé et le front bas, mâchoire carrée, musculature saillante sous la blouse, le regard bleu acier qui te glace le sang, des avant-bras à faire peur, comme dans les films exactement. Doivent pas trop rigoler, les dingos ! Parfois t’en vois un, encadré par le Boucher et un des aides-soignants du Sud ; que des hommes, choisis pour leur taille, leur calme, leur poids. Il fait pas le mariole, pris en sandwich entre les deux. On sait jamais où ils vont. Souvent ils prennent l’ascenseur pour les sous-sols. Obligés de passer par le sas, alors on les voit, petit groupe de trois, celui du milieu bien tassé, laissant aux autres la détermination sereine du travail en cours. La scène a quelque chose d’inéluctable. Je crois chaque fois qu’ils ne reviendront pas.
Certains me font penser à des machines, ce sont ceux que j’envie le plus, des trucs en pilotage automatique dont le regard vidé fait signe vers l’ailleurs. Aller si loin dans l’indifférence, n’est-ce pas se rapprocher des dieux ?
Je passe des heures à les regarder dans cet engourdissement d’eau profonde, et les blocs immergés de mon enfance jaillissent peu à peu. L’eau est très froide. Quand j’ouvre les yeux, elle est si calcaire qu’elle m’appuie sur les globes oculaires comme pour m’empêcher d’y voir. Mais moi j’avance, toute petite et curieuse, vers les énormes blocs qui font le lit de la rivière, ouverte à flanc de montagne comme une saignée bleue. Les sentinelles sont  géantes et  gardent l’entrée du temple. Je sors la tête de l’eau pour en prendre la mesure. Elles dépassent le soleil qui s’incline sur leur côté en doux faisceaux. A l’intérieur, c’est plus impressionnant encore et je me retiens de crier. Parfois je crie. L’eau prend ma voix. Les masses inertes plongent vers quoi ? Le soleil pénétrant faiblit lui-même sur les panneaux. Les plaques s’inclinent vers un sol que je ne vois pas ,dans des ombres de plus en plus froides, et quand je lève la tête encore une fois, je distingue en surface l’agitation d’une vie que je m’amuse à perdre au fond. Dans le fond, le mouvant se fige et je voudrais toucher le roc. Je m’arrête sur l’avant de la forme, ayant peur du contact. L’animal est énorme. J’ignore de quoi il est fait. Il vient du fond des âges. La terre l’a craché. C’est pourquoi il s’enfonce. Je remonte. Le bleu est irisé, à la base du rocher, par un cerne noir. Personne ne sait ce que je suis en train de vivre. Sur la berge, tous me croient en sécurité parce que je sais nager. J’ai appris toute petite, à trois ans, pour faire comme les grands frères. Et ces dolmens plongés dans l’eau de source...
Personne ne sait ce que je suis en train de vivre.

Alors, bouclée entre les fous, j’aspire à cette liberté des pierres, à cette élévation qui sombre, à leur plage de soleil.  
 
Durant ces huit mois, l’aile Sud exercera sur moi un pouvoir d’attraction puissant.
Je me frotte à ses occupants, je devine les affres derrière les visages sans expression, j’imagine des scènes d’une dureté incroyable au regard de ce que nous subissons. Une mythologie s’installe. Un pays, puis un monde, ses dieux et ses rois, ses heures de gloire et puis sa chute. C’est le moment du basculement qui retient mon attention. Je le questionne sans relâche. Je tâche de le circonscrire. A la clinique, je le localise dans l’ascenseur, au moment où les portes s’ouvrent et où le Sud s’engouffre dans le bas. Là, le souffle se coupe dans le happement du sol, juste une seconde. Le basculement. En bas, on ignore ce qui se passe. On ne pourrait pas le voir de toute façon.
C’est ce qui m’intéresse, savoir. Pour moi, je n’ai pas su, pas saisi le déclic.
Alors, je me suis mise à décider pour eux, ceux que je regarde partir entre deux bourreaux, extraits du sas sans ménagement, ceux que j’invente aussi dans mes rêveries, les plus nombreux sans doute, les personnages en foule qui sortent de mes doigts. Ce sont les rêveries qui s’installent. Elles prennent au fil du temps de plus en plus d’ampleur et je me dis fièrement que moi aussi, j’ai ma folie, mon système, mon monde clos qui tient debout. Je n’ai plus besoin de personne. Ma dope, je l’ai en moi. Je la fabriquerai à l’envi et  je serai comblée jusqu’à la fin des temps.


Dernière édition par Marc Biancarelli le Mar 13 Mai - 16:50, édité 1 fois
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Message le Mer 30 Avr - 11:27 par Marco B

Du très haut niveau... Un texte que je trouve fort, dense et exigeant. Et vraiment l'espoir de voir Cécile Trojani publiée bientôt.
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Message le Dim 11 Mai - 20:07 par BM

un beau texte, une écriture fluide, riche et juste.
toute la force et la singularité du lieu semblent exprimés dans ce passage. on tente d'imaginer vers quoi peut nous mener la suite (qui j'espère sera bientôt à lire), ce que l'on peut encore découvrir de cet environnement. attendons  Wink 

Message  par Contenu sponsorisé


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