Praxis Cumitatu

L'ancien blog Praxis Negra étant réactivé, le Comité informe que ce forum est désormais un simple atelier d'écriture. Les membres inscrits peuvent y proposer leurs textes en vue d'une publication sur Praxis Negra (en français) ou Tonu è Timpesta (en langue corse).


Atelier littéraire


Ne ratez plus rien ! Les nouvelles contributions s'affichent dans la colonne de droite de chaque rubrique. Vous pouvez également les lister en cliquant sur le lien " Voir les nouveaux messages depuis votre dernière visite", ci-dessus. Enfin, vous pouvez configurer votre profil pour être alerté lorsqu'un nouveau message est posté sur un sujet qui vous intéresse.

Les oeuvres inventent leurs auteurs - extrait 2 (Dominique Giudicelli)

Partagez
avatar
Dominique Giudicelli
Admin

Messages : 397
Date d'inscription : 28/02/2014
13042014

Les oeuvres inventent leurs auteurs - extrait 2 (Dominique Giudicelli)

Message par Dominique Giudicelli

Toujours à propos d'un roman en écriture. Ce passage est un extrait du récit que Mano fait à la narratrice après qu'elle l'a recherché et retrouvé.


Depuis le printemps, la Gestapo était après nous. Enfin, la Gestapo… c’était plutôt des Français, des gars de la BS2, la Brigade Spéciale, chargée de traquer les « ennemis intérieurs », les communistes et les autres résistants. Ils en avaient après nous, les FTP-MOI, surtout ceux du Deuxième détachement. Des Juifs et des métèques, et des communistes en plus ! L’armée du crime, disait la propagande. Une armée de gamins pour la plupart, 18-20 ans. Avec mes 25 ans, je faisais figure d’homme mûr… Des petits gars révulsés par le fascisme et l’invasion de leur pays par les boches. Car pour eux, la France c’était leur pays et le dernier rempart contre le fascisme, c’est ce qu’ils avaient cru du moins en fuyant leur terre natale. Alors, voir les boches à Paris, ça les rendait malades. Ils n’avaient peur de rien. Ils étaient prêts à mourir, et « bonheur à ceux qui vont survivre »… En face, les poulets de la BS2 étaient acharnés ; l’élimination de Tissot les avait rendus fous de rage. Faut avouer qu’on n’avait pas souvent fait un aussi beau coup : le numéro 2 des Brigades Spéciales ! Le père de Camille le connaissait, c’était un de ses collègues. Je crois qu’elle n’a jamais su que son père appartenait à la BS2… Elle l’aimait son père, autant qu’elle détestait les collabos, les béni oui-oui, les obéissants…

Ce jour-là, c’était un beau dimanche de juillet, les rues de Paris étaient vides, comme à l’heure de la sieste. Le soleil tapait fort, et tombait tout droit, sans un souffle d’air. Par les fenêtres ouvertes, on entendait les flonflons de Radio Paris « Amusez-vous, foutez-vous de tout, la vie passera comme un rêve... ». C’était le grand succès de l’époque. Moi, j’avais « Bella Ciao » dans la tête... La veste sur le bras, et la main sur la musette pour éviter les chocs à ma bombe artisanale. Un tube plein d’explosifs… Je traversais les rues pour rester toujours au soleil et éviter les changements de température qui auraient pu faire sauter l’engin. Je suais comme un bœuf et j’avais les tripes nouées, mais j’étais plutôt content ; on ne travaillait pas pour rien. Les Alliés venaient de débarquer en Sicile, le fascisme allait en prendre un bon coup. Les jours du Duce étaient comptés.
On aurait dit que tous les Parisiens s’étaient donné rendez-vous place de Clichy pour être aux premières loges… Les terrasses des cafés étaient pleines de Fritz et d’endimanchés. Quelques hommes en chemise ou en veston clair, mais surtout des jolies femmes aux jambes nues sous leurs robes courtes. Pour ça au moins, les restrictions avaient du bon… Elles portaient des chapeaux tout pleins d’oiseaux et de fleurs, et elles riaient à gorge déployée, heureuses d’avoir été remarquées par les maîtres. Grands, blonds, rouges, suants dans leurs vareuses. Pauvres femmes, ce n’est pas moi qui les aurais tondues… J’imagine la faim et la frénésie de vivre qui les tenaient, et puis qui sait, parmi elles certaines étaient peut-être amoureuses. En tout cas, ce jour-là, elles m’emmerdaient. Faire sauter des boches, c’est une chose, tuer des femmes inoffensives, c’en est une autre. Je dis bien inoffensives. La Morris, la hyène de la Gestapo, toute femme qu’elle était, je n’aurais pas hésité à lui faire sauter la cervelle. Mais celles-là, même à la table d’un SS, je n’arrivais pas à les détester.
J’ai tout de suite repéré Rino à son poste près de la bouche de métro, prêt à agir si jamais ça se passait mal. Pauvre gars… S’il avait eu une arme ou du poison... Mais on pleurait après les armes. Ce jour-là, il n’avait que des bâtons de dynamite, au cas où j’aurais raté mon coup.
La terrasse du Wepler est large. Elle occupe tout un angle de rues et elle avance loin sur le trottoir, presque au ras de la chaussée. J’ai contourné tout ce beau monde attablé, d’un pas nonchalant, l’air dégagé. Une fois dans l’avenue de Clichy, j’ai accéléré, la main dans ma musette, j’ai sorti la bombe et boum au milieu des tables… J’ai détalé comme un lapin, mais le souffle de l’explosion m’a rattrapé et m’a poussé comme une rafale de vent. En même temps, un bruit infernal et des hurlements de panique… J’ai réussi à semer les poulets. Heureusement que les Boches étaient trop occupés à compter leurs côtes. Je me suis caché dans l’église Sainte-Marie des Batignolles où Rino devait me rejoindre. Quand on faisait équipe avec un partenaire, on vérifiait toujours que tout s’était bien passé pour l’autre. Dans le silence, j’entendais siffler mes oreilles comme une radio mal réglée. À cause de l’explosion. Je suis resté dans l’ombre d’une chapelle, marmonnant à l’unisson de deux bigotes qui me lorgnaient du coin de l’œil. Elles sont sorties, et j’ai attendu encore un bon moment avant de sortir à mon tour. Pas de Rino… J’ai su plus tard qu’il s’est fait serré, pris dans la foule qui fuyait. On était pistés : un du Deuxième détachement avait parlé. Dehors, le soleil cognait toujours autant dans les petites rues désertes. Malgré la canicule, j’ai mis ma veste et la casquette que j’avais emportée, et je me suis débarrassé de ma musette vide dans l’embouchure d’un égout… Personne à l’horizon. Les gens étaient sans doute allés chercher la fraîcheur au bord de la Seine ou bien somnolaient derrière leurs volets. J’avais l’impression qu’on ne voyait que moi… Je m’obligeais à faire des tours et des détours malgré la chaleur, et la peur qui me poussait à courir. Je ne voulais pas rejoindre la planque prévue. Si Rino était tombé aux mains des flics, je ne pouvais pas courir le risque… Je débouchais dans l’avenue Paul-Adam quand j’ai eu une illumination : Louise Pétron ! Concierge au 11. Elle avait déjà servi de boite aux lettres. Je me suis senti allégé d’un grand poids ; j’avais la trouille, je n’ai pas honte de le dire. On savait bien ce qui se passait dans les bureaux de la police. Un des nôtres avait réussi à faire sortir un rapport du camp de Drancy où il avait été transféré après son interrogatoire. Il ne s’étalait pas sur les méthodes, mais on en savait assez pour comprendre ce qu’il ne disait pas. Ce qu’on avait appris en revanche, c’est que ce n’était pas la Gestapo ni l’Abwehr qui étaient à nos trousses, mais la BS2 et ses potes de la Carlingue, une bande de truands gestapistes. Paolini, lui, avait une autre équipe. Des amis à lui, des Corses qui régnaient sur les trottoirs et les cabarets de Pigalle. Des truands sans scrupules, la gâchette facile et le cœur du côté du portefeuille ; leurs meilleurs clients étaient les boches et les collabos. Camille les a connus, sans savoir ce qu’ils étaient exactement… Ils avaient leurs affaires à Pigalle, mais ils étaient en bon terme avec la Carlingue. Ils avaient compris que ce n’était pas le moment de se faire la guerre. Tant qu’il n’y avait pas de vagues, les boches laissaient faire. Et les affaires étaient juteuses : rackets de Juifs, puis dénonciation et pillage en règle de leurs biens. Revente au marché noir. Il suffisait d’arroser les Allemands pour avoir la paix. La Carlingue traquait, tabassait pour le compte des Boches, et les Corses régalaient dans leurs établissements, clubs, bars, bordels… Quand il avait besoin d’eux, Paolini faisait venir ses amis à la Préfecture. Ça lui permettait de finir le boulot lui-même, sans passer la main à la Gestapo, et de recueillir tous les lauriers. Son homme de confiance, c’était Finucci.
Tout ça bien sûr, je ne l’ai su que plus tard. Mais que les gangsters donnaient la main à la gestapo, on le savait tous ; et qu’ils ne pouvaient pas voir les métèques et les ouvriers, on le savait aussi.
Louise Pétron m’a ouvert sa porte, d’un air méfiant, comme toute concierge qui se respecte. J’ai chuchoté « Aide-moi camarade… », et elle m’a fait entrer."

Dominique Giudicelli



Dernière édition par Dominique Giudicelli le Mar 13 Jan - 21:27, édité 5 fois
Partager cet article sur : Excite BookmarksDiggRedditDel.icio.usGoogleLiveSlashdotNetscapeTechnoratiStumbleUponNewsvineFurlYahooSmarking

avatar

Message le Dim 13 Avr - 16:54 par Hubert Canonici

Atmosphère tendue, réaliste, ambiance "noir et blanc" très vivace, rendant bien le malaise trouble de cette période nauséeuse, dans ce genre de situations, parait-il, il à 3% de héros, 3% de salauds, et le reste ne faisant rien...
avatar

Message le Mar 22 Avr - 17:59 par Karlheinz L.K.

Roman historique. J'ai pensé à "Jin-Roh, La brigade des Loups" de Hiroyuki Okiura, mais aussi à "Uranus" de Marcel Aymé en te lisant. C'est très cinématographique en tout cas.
avatar

Message le Mar 22 Avr - 18:05 par Dominique Giudicelli

cinématographique... Je le prends pour un compliment, merci !
Cette partie, racontée par un vieil homme, doit trancher sur le style de l'extrait précédent. Je suis contente si elle est plus directe, plus visuelle.
Uranus... oui pour la période. LA brigade des loups, je ne connais pas ???
avatar

Message le Mar 22 Avr - 18:16 par Karlheinz L.K.

Uranus (je dis ça sous réserve de lire l'ensemble de ton texte et sous ton contrôle) me semble être une référence qui va au-delà du simple point commun sur la période. Ce livre me semble englober l'ensemble des problématiques liées à cette période si particulière de l'histoire, révélant la complexité de la "nature" humaine comme peu ont su le faire avec autant d'exhaustivité. C'est une référence forte pour moi. Pour une fois, je trouve que l'adaptation cinématographique est réussie d'ailleurs.

En ce qui concerne "Jin Roh, La brigade des loups", c'est un manga, qui, reprenant (de très loin) la thématique du Petit Chaperon Rouge, dessine les contours d'une dictature imaginaire (fortement inspirée du Japon Impérial et de l’Allemagne Nazi). Le visuel et très fort, les personnages complexes et dans le doute.

avatar

Message le Mar 22 Avr - 18:18 par Dominique Giudicelli

Belles références en tout cas ! Merci encore. Mais je ne me comparerais pas à Marcel Aymé. D'autant que cette partie ne correspond qu'à un tiers du roman...

avatar

Message le Mar 22 Avr - 22:17 par Marco B

Je sais pas si c'est comparable à Uranus, que je n'ai pas lu, mais j'avais adoré le film personnellement.

avatar

Message le Mar 22 Avr - 22:46 par Dominique Giudicelli

J'ai gardé en mémoire qq images d'Uranus, que j'avais bp aim aussi, et surtout la voix de Depardieu sussurant des saloperies à sa femme en l'appelant "ma petite ronce"...

Mais je ne l'avais pas en tête en écrivant ce texte...
avatar

Message le Mer 23 Avr - 14:23 par Karlheinz L.K.

Je ne dis pas que l'histoire ressemble à Uranus, mais juste que l'ambiance (et le contexte, bien sûr) m'y font penser. Le film est très bien, le livre aussi. Il y a peu d'exemples d'adaptations cinématographiques aussi réussies (Blade Runner ou Orange Mécanique par exemple). Lisez le livre, ça vaut vraiment le coup, le style de M.Aymé est quand-même un modèle du genre, l'humour n'est jamais loin, les personnages ne sont jamais lisses ou monolithiques, parfois les "gentils" font chier et les "méchants" sont attachants,  ça ce prend pas au sérieux et ça dit des choses profondes. Le début de "La jument verte" (aussi adapté au cinéma) est, dans un registre très différent, assez énorme. Andromaque vu par Marcel Aymé (et Léopold-Depardieu) :

La poésie de Léopold :

LEOPOLD :
Passez-moi Astyanax, on va filer en douce.
Attendons pas d'avoir les poulets à nos trousses.

ANDROMAQUE :
Mon Dieu, c'est-il possible ? Enfin voilà un homme !
Voulez-vous du blanc ou voulez-vous du rhum ?

LEOPOLD :
Du blanc !

ANDROMAQUE :
C'est du blanc que buvait mon Hector pour monter au front.
Il n'avait pas tort.

LEOPOLD :
Je me suis toujours lavé les dents qu'avec du blanc !
Je ne bois que du blanc depuis que je suis enfant !


Affiche par Tardi :


avatar

Message le Mar 29 Avr - 22:17 par BM

un ton différent du premier extrait, une autre atmosphère plus sombre et pesante, mais j'ai une nouvelle fois beaucoup aimé!
avatar

Message le Mar 29 Avr - 23:04 par Dominique Giudicelli

BM a écrit:un ton différent du premier extrait, une autre atmosphère plus sombre et pesante, mais j'ai une nouvelle fois beaucoup aimé!

en effet, cet extrait est tiré d'un récit enchâssé dans le roman lui-même. Le narrateur, l'époque... rien n'est pareil. Je suis donc ravie que l'on sente la différence.
Et très touchée que vous ayez bcp aimé. Merci

Message  par Contenu sponsorisé


    La date/heure actuelle est Mar 22 Aoû - 16:43