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Interview Acquaviva : Centu anni, centu mesi...

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Marco B
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Messages : 422
Date d'inscription : 30/01/2013
16032014

Interview Acquaviva : Centu anni, centu mesi...

Message par Marco B


Après Ombre di Guerra et Tandu Scrivu, parus tous deux chez Albiana en 2011, Jean-Yves Acquaviva signe cette année Centu anni, centu mesi..., chez Colonna Editions. Pour beaucoup, c'est le livre à lire en ce début d'année. Un livre initiatique qui sonde vers les recoins d'une humanité désespérante et impossible. Il a accepté d'en parler sur Praxis Negra. En famille.



Praxis Negra : Jean-Yves, Centu anni, Centu mesi… possède quelque chose du livre initiatique. Lisandru, le personnage, a été chien, animal dirons-nous, avant d’être éveillé à son humanité et d’en vivre quasiment toutes les phases. A la fin, cependant, il semble retourner vers son état premier. Que voulais-tu exprimer à travers ce parcours du personnage ? A quel stade de son évolution est-il le plus libre selon toi ?


JYA : Au-delà de l’histoire elle-même, du sujet de l’animalité de l’humain, il y a la notion du côté circulaire d’une vie. Lisandru opère une révolution complète ponctuée d’étapes toutes fondamentales dans sa « construction » et sa « destruction ».
Il est aussi libre que possible lorsqu’il a fini de confronter les deux aspects de sa personnalité aux autres humains et qu’il choisit d’en privilégier un de façon définitive.

PN : Durant son évolution, de chien à homme donc, Lisandru semble naître à ses nouvelles phases (amoureux de Lena, prisonnier, militaire, anobli chez le Général) au cours d’accouchements particulièrement douloureux. Cette douleur est-elle pour toi émancipatrice, ou plutôt inhérente à toute évolution ?

JYA : La douleur est formatrice. La connaitre est nécessaire pour apprécier son absence ou l’estimer lorsqu’elle touche les autres. Sans cette connaissance il n’y a pas de réel plaisir, pas de vraie maitrise des concepts de bien et de mal, pas d’humanité. Elle est donc tout autant émancipatrice par ce qu’elle nous enseigne de nos propres limites que liée à l’édification de ce que nous sommes à l’âge adulte.

PN : Un passage nous a particulièrement intéressés : celui où Lisandru devient « humain », notamment par le biais de l’apprentissage de la parole, de la langue. Mais celui qui l’instruit, Petru, n’est pas son vrai père. Peut-on considérer que la liberté s’acquiert par autrui ?

JYA : L’altérité est sûrement un des concepts les plus importants développés dans « Cent’anni, centu mesi… ». L’effet miroir autant que la découverte de la différence sont les notions qui vont le plus influencer Lisandru. Sans les autres il n’est qu’un animal et ne peut même pas en avoir conscience. Il y a là encore l’évocation allégorique de la construction d’un être par l’acquisition des mots, de la pensée, la confrontation aux préceptes éducatifs ou aux sentiments.
Ce que Lisandru acquiert au contact des autres n’est pour lui que l’illusion de la liberté. Les contraintes corollaires qu’elle impose l’empêchent d’y voir une chose qui le délivrerait. Bien au contraire, il y voit les chaînes qui entravent la réalité de ce qu’il est. C’est pour cela qu’il délaissera tout et tous, qu’il se débarrassera de toute considération, bonne ou mauvaise, pour les autres. Ce n’est qu’ainsi qu’il pourra vivre libre, après avoir brisé chaque miroir et effacé toute possibilité de différence.

PN : Il y a de nombreux référents à la littérature universelle, dans ton livre. Il nous a semblé y repérer entre autres plusieurs hommages à Stephen King, pour le passage de la prison, mais nous avons pensé aussi à Suskind, à Dumas, et même à Hugo à certains moments. Peux-tu nous éclairer sur ces inspirations ?

JYA : Excellent repérage, même si vous avez oublié Biancarelli… Certaines références sont évidentes comme King et Dumas puisque je cite directement leurs personnages. Pour Suskind et Hugo, c’est différent. J’essaie de m’inspirer des souvenirs que j’ai de la métamorphose de Jean Valjean et des instants erratiques de Jean-Baptiste Grenouille pour créer une atmosphère.
Il y a une chose étrange dans l’évocation de Monte Cristo, j’ai appris plus tard que la nouvelle de Stephen King qui a donné le film « Les évadés » était inspirée du roman de Dumas. J’ai donc utilisé deux fois la même référence sans le savoir.
Dans le même registre, les similitudes que quelqu’un m’a fait remarquer avec le Lancelot de Chrétien de Troyes sont assez incroyables. Je n’avais plus croisé cet auteur depuis le lycée et n’en avais que très peu de souvenirs.

PN : Toujours concernant le passage où Lisandru se retrouve prisonnier, il y a ces instants où la neige est tombée sur la prison. Les prisonniers s’en amusent d’abord, puis, par l’entremise des gardiens, tout va se transformer en enfer. Nous avons imaginé l’empreinte de Chalamov sur ce passage. Selon toi, que retire Lisandru de cet épisode de la prison ?

JYA : Pas de façon vraiment documentée car je ne connaissais à l’époque de « Récits de la Kolyma » que ce que j’en avais entendu par Jérôme Ferrari à l’occasion d’un café littéraire de l’association Musanostra. Pas une empreinte donc, mais l’influence d’un souvenir diffus.
Lisandru comprend à ce moment-là que s’il peut « supporter » les hommes, il ne peut en aucun cas le faire sous la contrainte. Il apprend aussi que dans les sociétés microcosmiques, le rapport de force est fondamental, que la violence est un argument incontournable pour qui ne veut pas être dominé. Toutes proportions gardées, c’est ce que l’on constate souvent dans les groupes, humains comme animaux d’ailleurs.  

PN : Plus présente que dans ton premier livre (Ombre di Guerra), la nature semble devenir ici un élément incontournable de ta narration. A tel point que les personnages eux-mêmes se déterminent en fonction d’elle (Lisandru n’est-il pas île à un moment donné ? Chjara n’est-elle pas oiseau ?). Qu’est-ce qui a déterminé chez toi ce saut vers ce que l’on pourrait qualifier de Nature Writing à la manière corse ?

JYA : Tout simplement le fait que ce roman est beaucoup plus « personnel » que le premier. Ceux qui ne me connaissent pas intimement ne pourront pas le voir mais j’y ai romancé et allégorisé quantité de mes propres expériences, de choses de ma propre vie. Et ma vie étant étroitement liée à la nature, il était logique que je m’en inspire.

La langue corse est à mon sens un outil exceptionnel pour le Nature Writing. Sa forme un peu « archaïque » et l’immense poésie qu’elle recèle lui confèrent toutes les qualités pour exprimer ce qu’est la nature.

PN : Nous voudrions évoquer maintenant les passages où Lisandru est militaire, et même légionnaire, vraisemblablement. Ces passages – et parmi eux les plus guerriers – nous semblent en lien avec ce que tu écrivais dans Ombre di Guerra. La guerre est-elle un des thèmes qui t’inspirent ? Et la guerre coloniale est-elle particulièrement pour toi révélatrice du parcours rituel de ton personnage central ?

JYA : La guerre, les guerres sont évidemment des sources d’inspiration intarissables car elles ont à la fois une dimension collective et personnelle. En évoquant ce que j’ai entendu dans ma famille ou dans mon village, je suis sûr de toucher le lecteur en faisant écho à ses propres souvenirs. Ainsi, j’espère créer un instant de réflexion. Une interrogation sur la nécessité d’appréhender l’Histoire universelle en sachant qu’elle n’est finalement que la somme de décisions individuelles. Elles peuvent être insignifiantes ou d’une importance extrême mais elles constituent, selon moi, le socle de « vérité » de l’imaginaire commun.

La guerre coloniale, celle qui n’est mue par aucun besoin de se libérer d’un joug ou de combattre le mal est sûrement une des pires abjections de l’humanité. Elle représente pour Lisandru l’injustice ultime. Celle qui consacre la loi du plus fort et justifie son application en affranchissant la conscience des hommes de toute espèce de repentir. Partant du principe que si une chose est bonne pour eux, elle l’est forcément pour d’autres. Je vais à mon tour citer un passage du livre qui résume bien la pensée de Lisandru : « Qu’avons-nous apporté à ces gens, notre façon de voir le monde, notre science infinie d’en brûler chaque ressource le plus vite possible alors qu’ils en jouissaient dans la patience des siècles. ».  

PN : Lors de son périple, Lisandru est associé un temps à Lena, dont il est amoureux, et au père brutal de celle-ci. Nous avons relevé ce passage, que nous avons traduit ici peu ou prou : « A quoi cela sert-il d’utiliser la douceur si l’on ne connait pas la colère, à quoi servent les bons sentiments s’ils ne résultent pas d’une lutte contre la nature réelle de l’être humain ? » (1). Le parcours initiatique de Lisandru est-il celui-ci : révéler que l’âme de l’humanité est désespérément sombre et morbide ?

JYA : Pour lui c’est évident. Il en veut pour preuve sa propre humanité qui le pousse à la colère, la violence et au meurtre « gratuit ». Lorsqu’il était un chien, il a tué aussi mais pour défendre les siens. On en revient à la différence entre « résistance » et « agression » lors d’un conflit, là encore. Ce qui frappe le plus Lisandru, c’est la mauvaise utilisation de leur conscience par les hommes, de la rigueur qu’ils mettent à piétiner chacun des principes de vie qu’ils ont eux-mêmes édictés.    

PN : Pour rester sur cet aspect, au moment où Lisandru est à l’armée, certains personnages sont d’une noirceur absolue (le sergent Kovalsky, par exemple), et d’autres plus ambigus (Dos Santos, Girard). Même le lumineux Pofistal, en prison, laisse poindre parfois une réelle animalité. Loin d’un léger manichéisme que l’on avait pu noter dans Ombre di Guerra, il semble que tu t’amuses ici plus volontiers de la complexité des personnages, de leur nature, de leur rapport assez infâme à la soumission. Est-ce pour renforcer l’idée d’une certaine misanthropie accompagnant ton personnage ?

JYA : Oui ! Plus Lisandru fréquente les hommes et plus sa misanthropie grandit. Il est celui qui observe ses « pareils » avec la possibilité de s’interroger sur ce que ferait un animal. Il est une sorte de philosophe antispéciste qui s’ « amuse » à disséquer l’âme de ses contemporains en les regardant tantôt comme des hommes tantôt comme des bêtes.
Chaque personnage que vous citez est là pour illustrer les travers que Lisandru découvre chez les autres et lui font détester peu à peu de parfois leur ressembler.

PN : Nous avons noté que Lisandru tombe successivement amoureux de Lena la campagnarde, puis de Chjara la citadine (la sœur d’une épouse insignifiante qu’il ne nomme pas). Il y a pourtant des points communs entre ces deux jeunes femmes : elles sont filles de personnages répugnants, et pourraient s’incarner l’une dans l’autre au-delà de leur statut social, voir même s’incarner toutes deux dans une certaine idée de la pureté. Pour Lisandru, l’absolu féminin doit-il être à ce point virginal ? Les scènes d’amour que tu décris, même parfois animales, ne confortent-elles pas aussi cette idée au travers de leur « beauté » stylistique ?

JYA : La féminité pour Lisandru ne peut être que le fruit du fantasme. Il puise ses critères dans l’absolue ignorance de douceur maternelle et du besoin qu’il en a ressenti. Lorsqu’il rencontre une femme pour qui il éprouve quelque chose, il la voit forcément comme une représentation de cette mère qu’il a construite de toutes pièces pour en faire Son absolu féminin, Son idée de la perfection.

Pour Lisandru, l’absolu ne s’embarrasse pas de fioritures. Lorsqu’il est face à l’incarnation de son désir, la passion le submerge et aucun obstacle, physique ou moral, ne l’entrave. Les hormones, et même les phéromones dans son cas, décident de ce qui doit être matérialisé pas des sentiments humains tels que l’amour.

PN : Une chose que nous avons énormément aimé dans ton livre : au-delà de la rupture spatiale, qui nous éloigne d’ailleurs avec bonheur d’un schéma proprement insulaire, c’est la rupture temporelle. Il y a des instant où l’histoire pourrait se passer dans la ruralité corse, pourquoi pas dans l’après-guerre, puis l’on est dans une ambiance coloniale plus proche des années 20, et lorsque Lisandru découvre la ville, c’est un monde quasiment surgi du premier XIXème siècle qui nous apparaît. Comment as-tu réfléchi à ces ruptures, et quel était ton souhait en les mettant en œuvre ?

JYA : Déjà pour « Ombre di guerra » j’aurais voulu appliquer ces règles-là. Ne donner aucune indication de temps ou de lieu, rendre le récit « universel ». J’ai choisi de ne pas le faire pour évoquer de façon plus explicite notre histoire mais dorénavant je compte bien construire tous mes écrits de cette façon, au moins en termes de localisation géographique. Je vois cela comme une espèce de signature et surtout la clé d’une liberté plus importante dans l’écriture.
Les ruptures temporelles ont aussi d’autres avantages à mes yeux. Elles permettent de faire ce que j’évoquais plus haut, créer des atmosphères particulières et donner à un chapitre une identité propre, même extrait du contexte du livre. Ce sont pour moi des tableaux, représentant aussi bien une situation donnée dans le parcours du personnage que son état d’esprit au moment où il la vit.
 
PN : Une dernière chose sur laquelle nous voudrions  revenir. A la fin du roman, Lisandru semble appliquer les enseignements de Petru jusque dans la mort (comme cela n’est pas fondamental dans l’approche du livre, qui ne tient pas à proprement parler sur une intrigue, nous nous permettons d’en parler). Tous deux, donc, se retrouvent étrangement dans le suicide. Quelle pourrait donc être pour toi la véritable révélation de Lisandru ? Qu’est-ce qu’il a fondamentalement appris tout au long de son « épopée » ?

JYA : Petru ne se suicide pas vraiment. Il choisit seulement de ne pas lutter contre les événements qui vont provoquer sa chute poussant ainsi jusqu’au bout sa logique fataliste. Lisandru décide de s’abandonner à la mort, d’agir en humain une dernière fois. Car c’est bien cela qu’il apprend, que l’apanage de l’homme est de choisir en toute conscience, de réfléchir, analyser en tentant de se préserver de l’instinct. Lorsque nous naissons nous n’avons ni langage ni pensée pour nous différencier d’un animal. En acquérant tout cela nous construisons notre âme humaine et développons notre besoin de lutter contre l’animalité. Lisandru a vécu entre les deux, cherchant en permanence l’équilibre et ne le trouvant que rarement pour finalement comprendre qu’il est impossible. C’est pour cela qu’il choisit de se départir de ses oripeaux d’humain pour assumer ce qu’il est vraiment et qui ne peut qu’exister dans le parfait éloignement des autres.
Mais au bout du compte, il comprend qu’il sera toujours « prisonnier » de sa pensée, qu’il lui est impossible de la suspendre mais qu’il peut l’éteindre…




(1) « À chì vale di sapè aduprà a dulcezza s'ella ùn si cunnosce a collara, à chì valenu i sintimenti boni s'elli ùn sò u fruttu d'una lotta contru à a natura vera di l'umanu ? »
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Message le Dim 16 Mar - 13:34 par Dominique Giudicelli

Très intéressante, cette interview !
Même s'il ce n'est évidemment pas la même histoire, j'ai pensé à "Anima", le livre de Wadji Mouawad qui brasse ces mêmes sujets : l'animalité, l'humanité, la violence, le crime, la guerre, la mère/patrie (père et mère mêlés), la lignée et la transmission...
J'attends avec impatience mon livre (bloqué, dieu sait où, par Amazon...) pour voir ça dans le texte.

Une traduction en français est-elle en cours ? Ca en vaudrait la peine.
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Message le Mer 19 Mar - 12:30 par Marco B

Oui, une traduction est en cours. Je pense que Bernadette pourra nous en dire quelque chose à l'occasion.

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