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La part du feu (Jean-Simon Ottavi)

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Marco B
Admin

Messages : 422
Date d'inscription : 30/01/2013
28022014

La part du feu (Jean-Simon Ottavi)

Message par Marco B

Entourant tout homme, il y a les autres, leurs mots, leurs cris et leurs souvenirs, même lorsqu'il est plongé dans la mort. Un théâtre autour d'une ombre. Un texte de Jean-Simon Ottavi.



Il a cessé de pleurer. Elles ont pris ses larmes pour rendre sa douleur plus digne. Ce sont elles qui se morfondent, se frappent la poitrine, se déchirent le visage. Leurs joues sont les vivantes plaines où les larmes s’écoulent en suivant les sillons creusés par les enterrements auxquels elles ont déjà prêté leurs cris. Leurs sanglots traduisent dans la mort la joie qu’il avait engendrée de son vivant. Les étincelles crépitantes et encore timides s’élèvent vers la lumière déclinante du jour. La foule est venue nombreuse pour ce simple paysan. Sa femme bien sûr, ses amis aussi et avec eux ses vieux outils pour qu’ils ne connaissent pas un sort différent de celui de leur maître : leurs corps rejoindront la poussière et leurs squelettes de métal seront recouverts par le temps. Le maire lui-même est venu pour rendre hommage à ce cœur simple, à ces mains rugueuses et humbles, au travail harassant recommencé sans plainte.
Je le revois se lever tôt chaque matin et manger un petit quelque chose sans un bruit, sans un mot. Savait-il que je le regardais en secret, admiratif ? Se doutait-il que je rêvais de nous voir partager ce moment qui n’appartenait qu’à lui ? S’il l’avait su, il m’aurait regardé, m’aurait souri, m’aurait dit quelques mots peut-être et avant de partir aurait passé sa main dans mes cheveux. Souvent, c’est ce qu’il faisait… Nous n’en avions jamais parlé, mais je le sentais. Il fallait que je le laisse à son œuvre, je me contentais de regarder et de me demander où s’attardaient ses pensées. A quoi rêvait-il lorsqu’il regardait le feu qu’il venait de nourrir d’une grosse bûche ? Que voyait-il à travers les flammes ? Se doutait-il déjà qu’elles dévoreraient ses yeux sous les miens, encore humides ?
Le maire ne prononce pas de discours. Il ne veut pas détourner l’attention du mort. Les pleureuses aussi se taisent pour ne pas que leur art distraie la foule. Tous regardent les flammes devenues vivaces dans la nuit tombée. Elles l’engloutissent doucement dans un dernier hommage. Les ombres dansent sur son visage, soulignant les rides qu’y a creusé une existence calme et riche, jetant la lumière sur son dernier sourire, faisant flamboyer sa chevelure terne. Seul le feu parle. Il exprime dans une langue aérienne aux intonations claquantes les incompréhensibles volontés du défunt.
Lui n’a jamais été très bavard, mais son franc-parler était connu de tous, on le respectait même pour cela, à défaut de toujours l’apprécier. Il ne se mêlait que peu des affaires des autres et faisait en sorte de ne pas compliquer son existence : avec la terre il n’y avait ni secret, ni jalousie. Avait-il profité de sa récolte ? La moisson n’était-elle pas arrivée trop tôt ? Comment le savoir, il était si secret ! Malgré cela, il m’était impossible de douter de sa gentillesse. Quand il me souriait, j’oubliais les moments difficiles de ma vie d’enfant ou les sous-entendus de ma mère quand elle disait qu’il « s’était battu pour en arriver là ». J’étais avide de nos moments solitaires et silencieux qui maintenant me manqueraient pour toujours.
Le feu à présent exulte de contenir en son sein brûlant un homme aussi bon. Il craque de joie et se nourrit de la tristesse de ceux qui aiment le paysan, jetant ses flammes d’orgueil haut dans le ciel noir. Quelques flammèches bleues apparaissent furtivement, ça et là. Est-ce l’âme du vieil homme qui les colore ainsi, ou bien sont-ce les larmes du feu, soudainement frappé par l’idée qu’il anéantit le corps d’un homme respectable ? Les pleureuses recommencent leur office avec toute la discrétion que leur permet leur talent, malgré l’émotion qui les étreint aussi.
Les sentiments du feu s’éteignent tandis que grandissent leurs plaintes. Il ne reste plus au milieu des arabesques jaunes et orange qu’un squelette lavé des scories de son existence. Une impression de sérénité en émane. Bientôt, le feu mourra à son tour, emportant avec lui les derniers instants de vie du paysan. Puis les souvenirs eux aussi deviendront vagues et abstraits et le squelette deviendra poussière. Enfin mourront ceux qui se souvinrent et ces pages garantiront à peine un court délai à leur mémoire.


Jean-Simon Ottavi

Illustration : Francisco de Goya, Vol de sorcières.
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